Matthieu 2 v1-12 – Les bergers et les mages

Prédication du dimanche 8 janvier 2014, par Sylvie Franchet d’Espèrey, suivie de la confession de foi

Il y a les bergers et les mages ; les bergers chez Luc, les mages chez Matthieu. Ils sont les premiers témoins de Noël, ceux qui ont vu l’enfant.

  • Les bergers : Des hommes simples, sous le coup d’une vision impressionnante, des anges dans le ciel : « Aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. » Ils ont cru, ils ont couru et ils ont vu. La foi qui ne pose pas de question, la foi comme confiance et comme élan.
  • Les mages : des savants, qui étudient, qui interprètent, qui veulent comprendre. Des hommes aussi qui se mettent en marche, car ils ont fait une découverte importante : le roi des Juifs vient de naître et il a une vocation qui concerne le monde entier. Il faut voir. La foi comme recherche, comme confiance, là aussi, et comme désir.

Les uns viennent de tout près, des champs du voisinage ; les autres viennent de fort loin, d’Orient, sans doute de l’empire babylonien. On peut donc interpréter la présence des mages en termes d’espace. Oui, Jésus est venu sur terre pour tous, proches et lointains, il est le sauveur du monde. C’est là-dessus que les auteurs de la liste des textes dominicaux ont choisi de mettre l’accent.

Mais pour saisir le sens du moment que nous célébrons aujourd’hui, la fête de l’épiphanie, la manifestation de Dieu à travers l’enfant nouveau né, je voudrais faire intervenir une autre dimension : le temps.

 

Avec l’épiphanie, c’est comme si Noël se prolongeait du 24 décembre au 6 janvier. D’ailleurs, n’est-ce pas après l’épiphanie qu’on range la crèche et qu’on enlève le sapin à moins qu’il n’ait perdu ses aiguilles bien avant ? Entre Noël et l’épiphanie y a à la fois un écart et une durée, une continuité. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Premier point : il y a plusieurs temps, vous le savez bien.

  • Il y a le temps historique, qui situe les événements dans la réalité : « Après la naissance de Jésus, à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode » : on a un lieu, une période historiquement située, et un événement qui s’y inscrit ; c’est le temps de l’histoire, Jésus est inscrit dans l’histoire. Et c’est important.
  • Et puis il y a le temps du récit, qui façonne le déroulé d’une histoire racontée. Pour nous présenter Jésus, Matthieu a choisi de raconter l’histoire des mages. C’est eux que nous suivons et nous voyons le Christ à travers leurs yeux : « Ils entrèrent dans la maison, virent l’enfant avec Marie, sa mère et tombèrent à ses pieds pour se prosterner devant lui ». C’est la seule image de l’enfant Jésus dans l’évangile de Matthieu : Noël, dans le temps du récit, est vu et vécu à travers le regard des mages. Il y a comme un télescopage : un seul instant pour Noël et l’épiphanie.
  • Mais voilà qu’il y a un troisième temps, le temps liturgique, un temps à la fois biblique, symbolique et spirituel. Il s’inscrit d’abord dans la fidélité à l’Écriture : « Après la naissance de Jésus», dit l’évangile de Matthieu, sans autre précision ; probablement quelques jours. Eh bien, ces quelques jours l’Église primitive s’en est emparée pour les inscrire dans le temps liturgique. Ce temps tient compte de ce que nous sommes, nous les humains, et des besoins de notre âme. L’épiphanie, c’est peut-être alors une sorte de piqûre de rappel, un Noël bis, Noël, épisode 2. Dès le 26 décembre Noël est passé, et nous, nous sommes passés à autre chose. Or Noël continue, pour que des hommes et des femmes  viennent à Jésus, après, dans le prolongement de Noël, et peu importe combien de temps. Ce sont les mages, mais ce sont aussi tous ceux qui se mettent en marche, parce qu’ils ont vu leur étoile personnelle.

Dans la vie spirituelle, Noël peut se prolonger, Noël doit se prolonger : d’abord jusqu’à ce que j’arrive à Jésus, à la manière des mages, jusqu’à ce qu’il se manifeste à moi ; ensuite tant que je vivrai, parce que la rencontre n’est jamais achevée : elle le sera lorsque je le verrai face à face. J’ai dit « la rencontre ». De fait, il me semble que dans notre vocabulaire contemporain « épiphanie » pourrait se traduire – ou plutôt se transposer – non pas par « manifestation », qui ne nous parle guère, mais par « rencontre », un mot de notre temps, un mot qui a du poids.

Oui, ce temps entre Noël et l’épiphanie, c’est un temps béni, qui me laisse m’approcher de Jésus à mon rythme pour le contempler, le rencontrer.

 

Alors, voyons comment les Mages ont rencontré Jésus et avançons avec eux.

D’abord, il y a l’étoile. Certes, c’était leur métier, aux mages, de scruter le ciel pour y trouver des signes ; ce n’est pas le nôtre. Mais prenons les choses de manière symbolique : pour voir une étoile, il faut lever la tête et regarder le ciel. Nous ne trouverons pas le Christ en ayant le regard tourné vers le sol, ni surtout tourné vers nous-mêmes, le nez dans nos affaires et nos préoccupations. On aime à dire, surtout dans le protestantisme, que tout est donné, que la grâce, que la foi elle même sont un don de Dieu. Et c’est vrai, profondément vrai ; dans les évangiles, c’est comme cela que Marie et les bergers vivent les choses. Mais la démarche des mages, plus volontaire, mérite qu’on s’y arrête : elle nous invite à lever les yeux, à chercher autre chose, ailleurs. Et c’est alors que tout peut arriver, qu’un espace se creuse en nous pour accueillir la grâce.

Ensuite, il faut suivre l’étoile, c’est-à-dire qu’il faut de la persévérance. Quelle que soit la manière dont la foi nous est venue, pour la vivre, il faut de la persévérance : ne pas renoncer en chemin, par découragement ou par lassitude ; suivre l’étoile à travers les déserts, les fleuves et les montagnes. La rencontre est au bout : cela vaut la peine.

Et puis il y a les obstacles : Hérode ! Les mages croyaient obtenir une réponse à leur simple question : « Où est le roi des Juifs, qui vient de naître ? » Ils trouvent la manipulation. Hérode a senti le danger, lui, qui est appelé « roi des Juifs » par autorisation de l’empereur Auguste. Il va profiter de leur naïveté, c’est-à-dire de leur simplicité de cœur, pour éliminer toute concurrence – et ce sera le terrible massacre des innocents. Mais il n’aura pas Jésus, car les mages, avertis en songe, ne repasseront pas par Jérusalem ; ils emprunteront mystérieusement « un autre chemin ».

Je m’arrête un instant sur un autre personnage collectif, le groupe des grands prêtres et des scribes. Spécialistes des écritures, ils les scrutent, comme les mages scrutent le ciel ; et ils donnent à Hérode la réponse à sa question : le Christ, le Messie – donc celui qui menace sa propre royauté – doit naître « à Bethléem de Judée ». Et c’est tout. Or ils sont au courant de ce qui se joue, puisque, dit l’évangile, « tout Jérusalem fut troublé » par la question des mages. On a l’impression que les grands prêtres et les scribes ne veulent pas en savoir plus. Ils font leur travail, ce que le roi fera de leur réponse, ce n’est pas leur problème. Quoi qu’il arrive, ils ne seront pas responsables. À la différence des mages, ils n’ont pas le désir de comprendre, d’aller voir l’enfant, encore moins de l’adorer. Peut-être que ce serait trop dangereux : le verbe grec traduit par « se prosterner » implique de reconnaître la royauté de celui devant qui on se prosterne. Avec Hérode, reconnaître un autre roi que lui, cela ne pardonnerait pas. Frères et sœurs, ne reconnaissons-nous pas là une attitude de prudence teintée de lâcheté, qui nous est familière : « Ce n’est pas mon problème », entendons-nous souvent. Peut-être même nous est-il arrivé de le dire. Eh bien, sachons-le : pour rencontrer Jésus, il faut ressembler aux mages et non pas aux scribes.

Enfin, l’étoile se fixe, désignant ainsi le lieu recherché, et les mages « entrent dans la maison ». Chez Matthieu ce n’est pas une étable, ou peut-être, ce n’est plus une étable, car de toute façon, on est plusieurs jours après. Vous me direz qu’ils ont eu de la chance, les mages, d’avoir ce signe : ce n’est pas à nous que cela arriverait ! À vrai dire, des signes, nous en recevons bien rarement et généralement nous les comprenons après coup. Oui, mais justement la Bible est là, ce texte de l’évangile de Matthieu est là pour être pour nous un signe. Tout le monde ne reçoit pas de révélation personnelle ; mais chaque chrétien a la Bible pour connaître et reconnaître Dieu.

Revenons aux mages, à ce moment de l’adoration, si souvent représenté dans la peinture occidentale. Deux mots dominent ce passage: le verbe voir et le nom joie. Nous sommes là au cœur de l’épiphanie.

  • Les mages voient l’étoile s’arrêter, puis ils voient l’enfant avec Marie, sa mère. La voilà la manifestation, la rencontre. Voir de ses yeux, comme des témoins de la grâce de Dieu ; mais aussi voir avec les yeux de l’âme, comme des sujets qui reçoivent la grâce de Dieu.
  • Il y a une deuxième face à la rencontre, c’est la joie produite par la vue : « à la vue de l’étoile, ils éprouvèrent une très grande joie ». C’est la joie d’être arrivés, au terme de leur marche, devant l’enfant désiré et enfin trouvé. On perçoit là une forme de reconnaissance, qui fait partie de l’épiphanie : oui, c’est bien lui, le roi des Juifs. Ils peuvent alors se prosterner et lui offrir les cadeaux royaux qu’ils avaient préparés.

Mais il y a plus. En cet instant de l’évangile de Matthieu, placés avec les mages devant l’enfant Jésus, nous comprenons ce qu’est la joie de Noël : une joie profonde, qui monte du dedans de l’être, une joie donnée comme un cadeau, comme une grâce. De Noël à l’épiphanie, on a le temps de la saisir, de s’y arrêter, de la goûter. Elle rayonne et nous enveloppe, le temps d’un culte, le temps d’un chant, d’une contemplation, et tout le temps de Noël à l’épiphanie. Elle fait naître en nous la paix, elle dénoue ce qui nous lie ; parfois, elle fait pleurer. Mais elle ouvre aussi un avenir, qui se vivra dans la foi.

 

Oui, pour les mages comme pour nous, l’épiphanie c’est encore Noël : c’est l’aboutissement d’une quête ou d’une attente ; c’est une reconnaissance et une rencontre ; c’est la joie donnée et reçue ; et c’est un commencement, celui de la vie avec Jésus, aujourd’hui, demain, et tous les jours de ma vie. Amen !

 


 

Confession de foi du Canton de Vaud

 

Je crois en un Dieu Père,
Dont la Parole soutient la vie des hommes
Et oriente leur histoire.
Il est leur vie.

Je crois en son fils, Jésus Christ,
Né parmi les pauvres,
Lumière dans notre nuit,
Premier-né d’entre les morts.
Il est vivant.

Je crois en l’Esprit saint,
Qui nous fait naître à la vie de Dieu,
Qui anime le combat pour la justice,
Qui nous conduit dans l’espérance.
Il est la force qui fait vivre.

Je crois la sainte Église universelle,
Messagère de la Bonne nouvelle,
Qui rend libre.
Elle nous enfante à la vraie vie.

Je crois à la résurrection
Dans l’imminence d’un monde nouveau
Où Jésus Christ, notre Seigneur,
Sera tout en tous.

 

Amen !