Matthieu 2 v1-12 – « Epiphanie : Révélation d’une Toute Puissance singulière et universelle. »

Dimanche 8 janvier 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et soeurs,

La mise en récit de la naissance de Jésus par un auteur qui place son écrit sous l’autorité de la figure tutélaire de Matthieu [Evangile selon Matthieu], est presque unique. Il n’y a qu’un autre exemple qui est le récit de l’autre évangile, celui de Luc [Evangile selon Luc]. Ni Marc ni Jean ni l’apôtre Paul ni Pierre ne connaissent cette histoire. Ces auteurs ne la reprennent pas à leur compte et n’y font pas allusion dans leurs propres écrits. Nous sommes en présence d’une forme de création littéraire tout à fait exceptionnelle dont nous devons sans cesse apprendre à mesurer la richesse théologique et spirituelle. Car cette narration va servir les motifs traditionnels repérés dans toute la littérature classique de « l’époque axiale », concernant les naissances extraordinaires : convocation des astres, des savants, des personnages politiques les plus haut placés, des religieux et des foules anonymes, pour manifester le plus bruyamment possible la toute puissance divine. Le cosmos, avec cette fameuse étoile, l’intelligence des hommes, avec les mages, l’empire représenté par Hérode et le pouvoir religieux personnifié par les prêtres vont être, chacun à leur manière, requis dans un récit très simple et finalement très court et condensé. Et ces éléments symboliques de la création toute entière se verront concernés par l’événement d’une naissance.

Même la ville de Bethléem, le lieu de cette naissance, est citée par l’évangile. La citation tirée de la prophétie de Michée sera d’ailleurs utilisée pour valoriser l’événement, utilisée et, pourquoi ne pas le dire, truquée. L’auteur du récit magnifie la réalité qu’il décrit : les astres, les mages, le roi, tout le monde bouge, les habitants de Jérusalem sont troublés et chacun s’inquiète. Et Béthléem devient le centre du monde… Personne ne demeure indifférent.

Le moment est venu de faire alors deux brèves remarques sur les conséquences d’une telle mise en récit et d’un tel choix théologique dans la narration de ce qui deviendra à partir du IIIè siècle l’origine d’une fête liturgique qui se nommera Noël.

-  L’événement apparaît comme délibérément mondialisé.
-  Le média mis en œuvre pour dire cette mondialisation, c’est-à-dire le support écrit du texte évangélique, met en scène en réalité un micro-événement : la naissance d’un enfant dans une bourgade de Judée, pour en faire « l’événement » par excellence sur lequel va se focaliser l’attention.

La première remarque concerne la mondialisation : Elle est représentée non seulement par les mages d’Orient qui symbolisent l’intelligence de l’humanité toute entière, active et toujours en recherche, ici comme au loin, mais aussi, nous l’oublions parfois, par le roi Hérode et la ville Jérusalem. La légitimité de ce roi est en effet attachée à celle de l’empereur et renvoie au lieu même de son pouvoir, à savoir la capitale de l’empire, c’est-à-dire du monde, Rome. La légitimité de Jérusalem prend sa source, pour sa part, dans le Dieu d’Israël, Dieu créateur, qui règne, lui, sur la terre entière.

Ainsi, pour faire droit à l’effet de sens produit par ce petit récit, faut-il reconnaître que Noël [Dieu parmi nous, selon l’étymologie hébraïque] est effectivement la présence troublante pour les hommes du monde entier d’un Dieu qui touche l’humanité et la réalité de ce monde, au plan cosmique, humain, culturel, politique, économique et spirituel. Noël en tant que récit apparaît comme la manifestation [tel est le sens du mot épiphanie, en grec, que les classiques utilisent pour évoquer la visite de l’empereur sur son territoire et parmi son peuple] de l’intérêt que Dieu porte au monde et à chacun de nous. L’effet de mondialisation contenu dans la narration même oblige, d’une certaine façon, à prendre acte de cette prétention à l’universalisme du message évangélique, message qui trouble Jérusalem, et tous ses habitants, les plus grands savants, bientôt Rome, et même la tranquillité des astres ! Les conséquences de cette première remarque sont nombreuses et variées. Il n’est pas le lieu ici de les développer. Mais au moins pouvons-nous retenir l’idée que le crédit que l’Eglise attache à ce récit quasi unique, doit l’amener à considérer que le témoignage qu’elle se doit de transmettre n’aura donc pas de frontières. Et que les limites de son champ de mission sont les limites du monde. La mondialisation est bien un élément constitutif de la vocation missionnaire de l’Eglise. Cette mondialisation qu’on a comprise longtemps comme l’exigence d’aller « au loin », dans le droit fil de la mission que se confiait l’Europe à l’égard des autres civilisations, implique aussi et peut-être surtout la rencontre avec les hommes ici même. Dans les lieux les plus proches, dans les ville ou les quartiers où la proximité des hommes révèle la réalité du monde et son universalité. L’Eglise n’est plus alors en une mission orientée forcément vers un « là-bas » mythique, vers une « terre de mission » politiquement et historiquement déterminée (celle de l’ancien « champ français » par exemple…), mais vers un « ici » qui est en réalité un ici de proximité d’un monde entier devenu village, au nord, au sud, à l’est, ou à l’ouest, comme à notre porte même, dans la rencontre et parfois la confrontation étonnante avec toutes les cultures, en France… ou ailleurs.

La deuxième remarque concerne ce qui peu apparaître comme une focalisation sur un événement très humble, la naissance d’un enfant. Et je vois dans cette focalisation la signature évangélique, la particularité de l’agir de Dieu, le geste par définition de la grâce : en effet, au lieu de la conquête du monde par les armes (ou les armées célestes) ou la mission d’une Eglise puissante, au lieu de la persuasion par les effets de miracles et d’actes extraordinaires, au lieu de la fascination par le sacré qui s’impose et aliène, le message évangélique dirige notre attention et concentre notre réflexion sur une réalité toute humaine, séculière, singulière et unique dans le contexte de cette mondialisation, celle d’une naissance. C’est-à-dire sur la décision de Dieu de ne jamais rien imposer à l’homme dans l’ordre de la foi, mais de s’approcher de lui, humblement et dans la singularité d’un enfant. Dieu vient comme un enfant dont nous devons prendre soin ! A travers un semblable, un être comme nous, nous est ainsi offert l’accès au salut. A travers le visage de Jésus nous est connu le visage de Dieu lui-même. Et ce visage est celui de Dieu, offert à nos regards, à nos paroles, à nos réactions, à tous les coups, à tous les mauvais coups des hommes.

Noël se révèle ainsi un peu sous un autre jour que celui auquel nous pensons habituellement : Noël est la manifestation -l’épiphanie- de Dieu qui offre sa vie et son visage au risque de recevoir les coups et les blessures que s’infligent les hommes entre eux, de part le monde entier. Noël est l’événement de la rencontre de Dieu avec nous, mais Dieu sans armes ni potion magique, sans pouvoir religieux – et surtout pas celui de l’Eglise qui pourtant se l’est souvent octroyé sans lui demander son avis-, sans pouvoir mais avec une puissance invincible, celle de l’amour, du don et du pardon : « Père, pardonne-leur » dira t’il sur la croix. Et le Père nous pardonnera.

Enfin, nous pouvons répondre maintenant simplement à la question de savoir ce qu’est, pour l’essentiel, cette épiphanie :
-  Elle est la révélation mondialisée par l’Ecriture de l’action de Dieu pour nous. Elle concerne tous les compartiments du monde et de la vie, de nos vies obscures.
-  Elle est la possibilité gratuite et offerte à qui veut la saisir, de découvrir le visage de Dieu, et de recevoir sa parole de pardon sur nos méchantes vies et sur notre pauvre monde.

En commençant, nous relevions que cette mise en récit de la naissance de Jésus était quasiment unique. Ce qui est unique, en vérité, est constitué par cette information d’un Dieu qui vient à notre rencontre, à corps perdu, pour nous entourer et nous tenir dans ses bras, à l’image du père qui accueille le fils prodigue. Des prophètes comme Michée et comme Esaïe l’avaient pressenti depuis longtemps et l’avaient annoncé. Et puis Noël a eu lieu, ose nous raconter Matthieu en un récit étonnant. Et Jésus naît.

Marie et Joseph ont donc tenu dans leurs bras cet enfant. Ils l’ont accueilli. Plus tard, Jésus ouvrira les siens sur la croix pour appeler l’humanité et la création toute entière au salut et au pardon. Noël est donc bien la révélation du pardon de Dieu, d’un Dieu sans pouvoir, certes, mais un Dieu Tout-Puissant dans l’amour. Et c’est exactement cette Toute Puissance là, et non pas une autre, que l’Eglise confesse depuis toujours lorsqu’elle récite à haute voix le symbole des apôtres,

אָמֵן