Matthieu 16, 13-28 – « Et vous, qui dites-vous que je suis? »

dimanche 24 août 2014 – par Christophe Binet

Jésus, arrivé dans la région de Césarée de Philippe, se mit à demander à ses disciples : Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? Ils dirent : Pour les uns, Jean le Baptiseur ; pour d’autres, Elie ; pour d’autres encore, Jérémie, ou l’un des prophètes. — Et pour vous, leur dit-il, qui suis-je ? Simon Pierre répondit : Toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. Jésus lui dit : Heureux es-tu, Simon, fils de Jonas ; car ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux ! Moi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je construirai mon Eglise, et les portes du séjour des morts ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. Alors il recommanda aux disciples de ne dire à personne qu’il était le Christ.

Dès lors Jésus commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et se réveiller le troisième jour. Pierre le prit à part et se mit à le rabrouer, en disant : Dieu t’en préserve, Seigneur ! Cela ne t’arrivera jamais. Mais lui se retourna et dit à Pierre : Va-t’en derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une cause de chute, car tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les humains.

Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. Car quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. Et à quoi servira-t-il à un être humain de gagner le monde entier, s’il perd sa vie ? Ou bien, que donnera un être humain en échange de sa vie ? Car le Fils de l’homme va venir dans la gloire de son Père, avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa manière d’agir. Amen, je vous le dis, quelques-uns de ceux qui se tiennent ici ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venant dans sa royauté. 

Ce passage de l’Évangile selon Matthieu raconte le dialogue de Jésus avec ses disciples, un moment très important car il marque un tournant dans le ministère de Jésus. En effet, Jésus interroge sur son identité, pose les bases de l’édification de son Église, annonce sa passion, sa mort et sa résurrection, et enfin décrit ce qu’il attend d’un disciple.

A noter que les déclarations de Jésus sur l’édification de son Église, ont donné lieu à des interprétations divergentes et des débats passionnés au sein du Christianisme. Elles restent, encore à notre époque, l’objet de désaccords profonds entre les différentes confessions chrétiennes. Mais, au-delà des institutions et de leurs dogmes, ce qui importe aujourd’hui à chacun d’entre nous, c’est de savoir quel sens et quelle portée a ce dialogue dans notre vie personnelle.

Jésus interroge ses disciples à travers deux questions peu semblables malgré les apparences. Dans sa première question « Qui suis-je au dire des hommes, moi le Fils de l’homme? » (verset 13), Jésus veut évaluer l’opinion qu’ont de lui les populations qu’il rencontre, mais surtout connaître l’impact de sa prédication auprès d’elles. Ses disciples lui répondent qu’il est considéré comme un prophète, inspiré par l’esprit de ses prédécesseurs. Mais cette première question, qui ne rapporte finalement qu’une opinion, introduit surtout à la seconde question « Et vous, qui dites-vous que je suis? » (verset 15). Cette fois-ci, Jésus s’adresse à chacun de ses disciples, il les met à l’épreuve. Car il ne les interroge pas sur leur opinion, mais sur leur croyance personnelle, leur conviction intérieure, leur confiance, en résumé sur leur foi. Et ce questionnement s’adresse aussi à chacun de nous. Qui est Jésus pour moi aujourd’hui, dans ma vie, mon existence ? Jésus nous appelle à y répondre en vérité, avec sincérité, et non à réciter simplement notre leçon.

Et Simon-Pierre répond au nom des disciples : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (verset 16). Les disciples ne voient pas en Jésus simplement un prophète, un guérisseur, un faiseur de miracle, un enseignant ou un maître. Ils voient en lui, le Christ, le Messie, celui qui est oint par Dieu. Cette réponse de Simon-Pierre résume leur conviction, leur croyance, leur confiance qui s’est forgée en suivant Jésus. Cette réponse est la confession de foi des disciples.

Jésus déclare à Simon-Pierre que sa confession ne vient pas de lui-même, mais qu’elle est une révélation donnée par Dieu. Jésus affirme ainsi que la foi est un don de Dieu, et non le résultat d’un travail ou d’un savoir humain. Non, la foi ne s’acquiert pas, elle ne résulte pas d’un héritage ou d’un apprentissage. Oui, la foi est vraiment l’action de Dieu en nous, elle est l’expression de sa grâce sur nous. C’est pour cela que Jésus déclare Simon-Pierre « makarios » en grec, qui signifie « heureux, bienheureux ». Ce mot est le terme utilisé dans les béatitudes du sermon sur la montagne (Matthieu 5). Oui, celui qui confesse que Jésus est « le Christ, le Fils du Dieu vivant » est bienheureux aux yeux de Dieu.

Mais hélas, un peu plus loin dans le texte (verset 23), Jésus déclare Simon-Pierre « Satana » en grec, qui signifie « satan » c’est-à-dire l’adversaire, l’ennemi, celui qui s’oppose à un autre par ses desseins ou son action.

Pourquoi un tel revirement ? Parce que Simon-Pierre se trompe de Messie! Il veut que Jésus soit le Messie attendu par le peuple juif à cette époque, c’est-à-dire le Messie sauveur qui libérera le peuple juif de l’occupant romain, le Messie glorieux qui restaurera pleinement le culte du Dieu unique sur tout le territoire. Simon-Pierre refuse cet autre Messie annoncé par Jésus. Il s’oppose à ce Messie qui passera par la souffrance, la mort et la résurrection.

Par cette opposition franche, Simon-Pierre essaye d’enfermer Jésus dans le schéma de ce que doit être le Messie des juifs. Il y a donc un profond quiproquo entre lui et Jésus sur la personne du Messie attendu. C’est pour cette raison que Jésus le rejette si violemment. Par ce rejet, Jésus nous met en garde contre notre tentation humaine de vouloir l’enfermer dans nos pratiques religieuses, nos confessions, nos symboles, nos principes, nos dogmes…

Et Jésus insiste sur l’importance de cette incompréhension en déclarant Simon-Pierre « skandalon » en grec, qui signifie le « scandale », c’est-à-dire bibliquement « la pierre d’achoppement qui fait trébucher et tomber ».

Cette situation est d’autant plus dommageable que Jésus venait de faire une promesse majeure à Simon-Pierre (que je cite littéralement du texte grec) : « Et moi, je te dis que toi tu es Petros – Pierre, et que sur cette petra – ce roc je bâtirai mon Église » (verset 18). Jésus appelle Simon « Petros » c’est-à-dire « Pierre », prénom que celui-ci portait déjà avant cet épisode. Puis Jésus promet qu’il bâtira son Église sur cette « petra », qui signifie « roc ou rocher ». Les deux mots « Petros » et « petra » sont de même racine.

Dans le Nouveau Testament, l’image du roc ou rocher est notamment utilisé dans la parabole des deux maisons (Matthieu 7, 24-29), dans laquelle Jésus compare l’homme prudent de l’homme insensé :
– Celui qui entend les paroles de Jésus et les met en pratique, sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc ;
– Celui qui entend les paroles de Jésus et ne les met pas en pratique, sera semblable à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable ;

En effet, Jésus veut bâtir sa maison sur le roc et non sur le sable. Il veut édifier son Église sur l’homme prudent et non sur l’homme insensé. Et là est tout l’enjeu de ce verset « Et moi, je te dis que toi tu es Pierre, et que sur ce roc je bâtirai mon ekklesia – mon assemblée – mon Église » (verset 18). Car Jésus a non seulement besoin de ses disciples pour fonder sa communauté, mais il a aussi besoin que ses disciples deviennent eux-mêmes les fondations de sa maison Église, et que ses disciples établissent ces fondations sur le roc et non sur le sable. Pour cela, ses disciples devront avoir foi en lui, et cette foi devra être inébranlable et donc fondée sur le roc et non sur le sable.

Or, dans les épisodes qui suivront, Jésus constatera que ses disciples sont à l’image de Simon-Pierre :
– tantôt bienheureux sur le roc, en suivant Jésus ;
– tantôt satan ou adversaire sur le sable, en s’opposant au projet de Dieu ;
– tantôt objet de scandale, en trébuchant sur une pierre d’achoppement ;
Car ses disciples sont avant tout des humains, avec leurs forces et leurs faiblesses, leur courage et leur lâcheté. Malgré cela, c’est bien sur eux que Dieu enverra son Esprit au nom de Jésus-Christ, pour édifier l’Église promise à Simon-Pierre.

Et aujourd’hui, comme pour ses disciples, Jésus appelle chacun d’entre nous à rejoindre son « ekklesia », son assemblée, son Église. Il nous appelle à devenir une « pevtra », un roc sur lequel il peut compter pour édifier son Église.
À nous de mettre notre foi en lui.
À nous de confesser qu’il est le Christ, le Messie, le Fils de Dieu, le Fils du Vivant.
À nous d’être « makarios », bienheureux, et d’installer notre foi sur le rocher et non sur le sable.

Amen.