Matthieu 14, 13-21 – « La multiplication des pains – Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Dimanche 28 avril 2013 – par Simone Bernard

 

Quand Jésus entendit cette nouvelle, il partit de là en barque pour se rendre seul dans un endroit isolé. Mais les foules l’apprirent ; elles sortirent des localités voisines et suivirent Jésus en marchant au bord de l’eau. Lorsque Jésus sortit de la barque, il vit une grande foule ; il eut le coeur rempli de pitié pour ces gens et il se mit à guérir leurs malades. Quand le soir fut venu, les disciples de Jésus s’approchèrent de lui et dirent : « Il est déjà tard et cet endroit est isolé. Renvoie tous ces gens pour qu’ils aillent dans les villages s’acheter des vivres. » Jésus leur répondit : « Il n’est pas nécessaire qu’ils s’en aillent ; donnez-leur vous-mêmes à manger ! » Mais ils lui dirent : « Nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons. » – « Apportez-les-moi », leur dit Jésus. Ensuite, il ordonna à la foule de s’asseoir sur l’herbe ; puis il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux vers le ciel et remercia Dieu. Il rompit les pains et les donna aux disciples, et ceux-ci les distribuèrent à la foule. Chacun mangea à sa faim. Les disciples emportèrent douze corbeilles pleines des morceaux qui restaient. Ceux qui avaient mangé étaient au nombre d’environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.

Le récit de la multiplication des pains est rapporté dans les 4 évangiles de façon semblable. Le maître cherche à s’isoler. Dans l’évangile de Matthieu, cet épisode succède à l’annonce de la mort de Jean-Baptiste. On peut supposer que Jésus, bouleversé, veut se recueillir devant cet événement tragique, prémisse de sa propre fin.

Sa notoriété est grande et les foules se pressent à sa suite, avides d’écouter son enseignement, de le voir opérer des guérisons. L’évangéliste Jean va plus loin encore et précise : « Mais Jésus, sachant qu’on allait venir l’enlever pour le faire roi, se retira à nouveau, seul, dans la montagne. »

Toutefois, la foule le rattrape, innombrable, avide de l’entendre. Et le temps passe, le soir arrive. Les disciples prennent conscience du problème qui va se poser : comment nourrir cette multitude alors qu’elle se trouve en un lieu isolé, loin de tout village où l’on pourrait se procurer des vivres. Ils ont compassion de tous ces gens, mais ils se sentent impuissants à résoudre le problème d’intendance. Ils font part au Maître de leur inquiétude, et celui-ci a cette réponse surprenante : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Imaginons la foule – 5000 hommes plus les femmes et les enfants – et là, devant eux, un linge sur lequel sont posés 5 pains et 2 poissons. C’est dérisoire, disproportionné.

Et pourtant Jésus vient de dire : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Est-ce à dire que les disciples vont eux-mêmes opérer un miracle ?

Rien de tel ne se produit. Jésus reprend le premier rôle, organise, installe les convives, prononce la bénédiction. Et les disciples distribuent à la foule les morceaux de pain. Chacun reçoit assez pour être rassasié, le stock semble inépuisable. A la fin, il reste douze paniers pleins de nourriture, précieuse réserve pour quelques affamés rencontrés par la suite.

Penchons-nous sur quelques détails. Dans le récit de Matthieu nous remarquons que la distribution ne concerne que les pains. Que sont devenus les poissons ? Dans les autres évangiles, pains et poissons sont distribués de la même façon. Les restes sont recueillis dans douze paniers. Douze, chiffre symbolique : les douze tribus d’Israël, les douze apôtres.

Les évangélistes Matthieu (15, 32-39) et Marc (8, 1-10) relatent d’autres multiplications des pains, et il y a toujours surabondance. Je précise que dans l’évangile de Jean, c’est Jésus qui, le premier, aborde la question « nourriture », disant à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour qu’ils aient de quoi manger ? » Mais si le problème est posé différemment, la suite est la même. La foule rassasiée peut repartir, en toute sérénité, illuminée par ce miracle.

En lisant ce récit, il me revient en mémoire un spectacle organisé, voici quelques décennies, par Robert Hossein et Alain Decaux. Je n’en sais plus le titre exact : Jésus – l’Homme de Nazareth…. Certains d’entre-vous s’en souviennent peut-être. Au moment où était évoquée la multiplication des pains et tandis que les artistes évoluaient sur la scène, des jeunes gens circulaient le long des gradins et faisaient passer de main en main des corbeilles remplies de morceaux de pain. Et cela créait une ambiance très chaleureuse.

Revenons à notre récit et à l’injonction de Jésus : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Il me semble que l’essentiel réside dans cet ordre. Que Jésus fasse un miracle, il n’y a là rien d’étonnant, ce n’est pas la première fois. L’eau changée en vin lors des noces de Cana constitue le premier maillon d’une longue suite d’actes miraculeux. En général, c’est le Maître qui agit, qui relève le malade, qui impose les mains, qui prononce les paroles décisives pour chasser les démons ou proclamer le pardon. Dans le récit de Matthieu, les propos changent et les disciples se trouvent investis d’une mission bien lourde. « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Toutefois, c’est Jésus qui joue le maître de maison, mais pas seulement. L’ébangéliste précise : « levant son regard vers le ciel, il prononça la bénédiction. » Autrement dit, il s’adresse à Dieu pour le remercier avant de partager les provisions. Quelle leçon ! Savons-nous remercier le Seigneur lorsque nous lui présentons nos demandes ? C’est à peine si nous remercions quand elles sont exaucées. N’oublions pas la leçon que nous donne Jésus.

Revenons à l’injonction du Maître : Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Aujourd’hui, cette parole ne doit-elle pas résonner sans cesse à nos oreilles ? Comment pouvons-nous y répondre ? Dans notre monde agité où se rencontrent de plus en plus de gens en difficultés, mal nourris, mal logés, quel rôle pouvons-nous jouer afin de mettre en pratique la consigne du Maître. Nous sommes sollicités par des associations multiples : DIESE par exemple, ou le CASP. Bien d’autres aussi, l’actualité en fait état tous les jours. Sachons accueillir ces demandes de façon généreuse, dans la mesure de nos moyens.

A ce moment du culte, je dois vous expliquer pourquoi j’ai choisi d’appuyer la méditation sur ce texte de la multiplication des pains. C’est qu’aujourd’hui, à l’issue du culte, nous recevons un groupe d’invités envoyés par le C.A.S.P. (Centre d’Action Sociale Protestant). Ces déjeuners sont organisés par diverses paroisses parisiennes et sont l’occasion de rencontrer des personnes en grande difficulté qui apprécient, outre le repas préparé avec soin, un accueil amical et l’occasion de parler de leurs soucis. Prions pour que Dieu nous inspire l’attitude et les mots qu’ils attendent d’une communauté fraternelle.

Quelquefois, nous serions tentés de rester entre nous, partageant les mêmes joies et les mêmes soucis. Sans doute les disciples avaient-il la même envie de rester ainsi groupés autour de Jésus pour profiter de son enseignement, se laissant porter par sa chaleureuse présence. Or ils se trouvent noyés dans une foule immense, exigeante, et – c’est le comble – le Maître leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Comme en écho, entendons les paroles du prophète Esaïe que nous lisions tout à l’heure : « O vous tous qui êtes assoiffés, venez vers les eaux, même celui qui n’a pas d’argent, venez ! Demandez du grain et mangez ; venez et buvez – sans argent, sans paiement – du vin et du lait. » Je vois dans ces textes les deux faces d’un même diptyque : d’un côté, l’invitation du prophète : « venez et mangez » ; en vis-à-vis la multiplication des pains. Et au-delà des pains préparés par les hommes, le pain de la Parole ; et encore au-delà, le corps du Christ. « Ceci est mon corps qui est donné pour vous », est-il rappelé lors de la Cène.

Nourris de la parole, sachons la partager. C’est la base de l’évangélisation. Les missionnaires qui ont autrefois sillonné les contrées lointaines ont su apporter la Bonne Nouvelle en même temps que l’instruction, l’amélioration des méthodes de culture, les soins médicaux. Ayons une pensée pour le docteur Schweitzer et son hôpital de Lambaréné. Il ne fut pas le seul.

Malheureusement les nouvelles formes de vie se sont accompagnées de nouveautés plus pernicieuses : l’introduction de l’alcool, les méthodes commerciales douteuses… Dommage…. Que cela n’arrête pas nos élans. Nous aimerions voir nos temples remplis de foules attentives et joyeuses ; nous aimerions que nombreuses soient les bonnes volontés qui viennent épauler les équipes en place pour l’enseignement des enfants ou la préparation des repas. Prions pour que chacun se sente concerné et réponde à l’ordre du Maître : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. »

Amen