Matthieu 12, v. 22-37

Dimanche 3 février 2008 – par Serge Gligoric

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Une partie du texte de Matthieu est liée intimement à la question de la justice. Ce lien est montré à travers l’accueil que réserve Jésus à ceux et celles qui ont besoin d’un exorcisme et la façon dont il répond aux provocations et gère le conflit avec les pharisiens.

La justice, surtout pour les humbles, les faibles et les pauvres, résonne à travers les lectures bibliques entendues ici aujourd’hui. « Chercher la justice, cherchez l’humilité ! » proclame le livre de Sophonie. Paul nous dit comme aux corinthiens, « Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde pour faire honte à ce qui est fort…de sorte que personne ne puisse faire le fier devant Dieu. » Justice de Dieu, des croyants, pour des marginaux et contre les puissants. Dans tout cela, un paradoxe existe. Matthieu dit que ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés. Une allusion qui peut être liée aux pauvres, ou pauvres en esprit, qui hériteront le royaume des cieux. Comment les pauvres peuvent-ils espérer obtenir justice ? Comment les faibles peuvent-ils être valorisés contre les forts ? A notre époque, nous cherchons toujours le sens de la justice et les bonnes réponses aux conflits humains.

Dans le texte de Matthieu qui concerne cette prédication, Jésus guérit un démoniaque aveugle et muet de sorte qu’il parle et voit. Il s’agit probablement plus d’un aveuglement spirituel que littéral. Jésus était proche des marginaux, littéralement ou symboliquement. Bien entendu, on ne doit pas être nécessairement pauvre pour être marginalisé, les Romains, regardés comme des envahisseurs, n’était pas appréciés non plus. Peu importe, donc, s’ils étaient lépreux, prostituées, collecteurs de taxes ou même officiers romains, il les a accueillis tous et toutes. Les adversaires de Jésus, dans ce cas des pharisiens, l’accusent d’avoir fait un exorcisme par le pouvoir de Satan. Jésus réagit en disant que si c’est par le pouvoir de Satan qu’il chasse les démons, c’est le Satan qui chasse le Satan et, donc, il est divisé contre lui-même. Cette réponse peut être comprise soit comme une sagesse commune et populaire (les divisions produisent les défaites) soit comme un exemple de l’ironie. Jésus utilise la logique de ses adversaires (vous assertez que je chasse les démons au nom du chef des démons), puis utilise cette logique contre eux (le chef des démons chasse ses propres démons). Ses adversaires sont alors forcés de dire quelque chose qu’ils n’ont jamais voulu dire. Cela nous présente un exemple de l’ironie que Jésus a probablement employé ici.

Dans la prochaine partie de ce discours, Jésus concède que même si son pouvoir vient de Béelzéboul, car ses adversaires ont reconnu qu’il procède à des exorcismes, par quel pouvoir et à quel nom leurs fils chassent-ils les démons (le terme « fils » désigne leurs disciples) ? Sachant qu’ils concèdent chasser les démons par l’esprit de Dieu, Jésus conclut que, lui aussi, chasse les démons par l’esprit de Dieu. De plus, ses guérisons et exorcismes deviennent la preuve que le règne de Dieu est arrivé. En démasquant ces provocateurs pour l’inconsistance de leurs critiques, les mots de Jésus sont pleins d’humour et les attentes de ses auditeurs sont frustrées. Ce qui est visée est la transformation de leurs esprits pour modifier leur façon de penser qui va produire une autre attitude. La prochaine fois, ces personnes ne seront pas, s’ils ont appris quelque chose, si agressives et accusatrices. Ici, l’accent n’est pas sur la justice comme valorisation de la pauvreté et le dénigrement de la richesse, mais sur la justice en tant que transformation. Se transformer soi-même et ses adversaires, mais pas d’une manière quelconque, surtout pas en suivant la sagesse commune et peu originale. A la provocation, un ton plus léger est utilisé qui frustre les attentes et proclame un message au-delà d’une simple dispute. Il vise le bouleversement des cœurs de ses auditeurs.

Jésus utilise souvent des analogies et des personnages qui viennent de la vie quotidienne. A son époque, le banditisme était une réalité et peut être lié avec l’image dans le prochain verset d’une personne qui vient piller la maison d’un homme fort. Parce que ceci est surprenant, surtout provenant d’un sage comme Jésus qui encourageait des réponses non-violentes aux nombreuses provocations, cette histoire retient notre attention. Une image violente similaire est préservée dans les Evangiles selon Marc (3.27), Luc (11.21-22) et Thomas (35.1-2), dont la première copie est jugée par certaines autorités bibliques d’avoir été conçue dans les années 50 ou 60. Que veut dire cette image ? Dans le contexte des exorcismes, surtout avec l’exemple de Luc, l’analogie est sur un voleur puissant qui suggère que quelqu’un qui peut chasser les forces du mal doit être exceptionnellement fort. Cela peut aussi dire que les marginaux, les exclus ont assez subi l’injustice sociale, qu’ils vivent presque quotidiennement, et qu’ils vont prendre par la force ce qui est leur droit, surtout le droit de survivre dans la dignité. Paul nous dit, « Dieu a choisi ce qui est vil dans le monde, ce qu’on méprise, ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est… » (1 Corinthiens 1.28-29).

Oui, la justice peut avoir cet aspect destructeur où les victimes ne peuvent pas gérer leur quotidien et explosent dans une frustration et une colère violentes. Peut-être, le péché contre le Saint-Esprit, qui ne se pardonne pas, n’est pas tant de parler contre Dieu que contre tous et toutes qui voudrait développer le mal au mépris de la dignité humaine. Nos yeux seront-ils ouverts, si ce n’est pas déjà le cas, comme cet homme possédé ou resteront-ils fermer à l’instar des pharisiens ? Les questions sur la justice, les disputes, les marginaux sont plus que pertinentes pour notre époque. N’oublions pas les mots du livre de la Sophonie. « Je laisserai en ton sein un peuple pauvre et faible, qui trouvera un abri dans le nom du Seigneur » (Sophonie 3.12). « Un peuple pauvre et faible… » Jésus est venu comme l’un d’eux. Il n’a pas choisi les palais ni les châteaux. Il est allé dans la rue pour parler avec des gens ordinaires comme vous et moi. Il les a accueillis, tous et toutes, mais il les a surtout acceptés comme ils étaient. C’est peut-être ça la réponse : la justice se trouve dans le fait d’être enfin accepté comme nous sommes, socialement, physiquement, spirituellement et personnellement. Comment les pauvres peuvent-ils avoir de l’espoir en la justice ? En étant acceptés par les autres, sinon la société toute entière, tels qu’ils sont. Comment les faibles peuvent-ils être valorisés contre les forts ? En utilisant l’humour et l’ironie comme contre balanciers face à la force et l’agression. Comme dans le prêche de Jean-Baptiste, ce qui est visé est le changement radical, pas seulement de nos points de vue, mais surtout de nos vies. Il s’agit d’une transformation de soi-même et de ses adversaires qui frustre les attentes et proclame un message au-delà d’une simple dispute. Il vise le bouleversement des cœurs. « On connaît l’arbre à son fruit… car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle. » De cette manière, le sens de notre justice, particulièrement de notre justice sociale, cessant d’être un idéal que les privilégiés discutent, va évoluer vers une réalité que chacun d’entre nous pourra vivre. Amen.