Marc 9, v2-10 – « Le récit de la transfiguration de Jésus peut être lu comme la figuration merveilleuse mais provisoire de l’essentielle unité entre juifs et chrétiens »

Dimanche 12 mars 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

Ce récit peut être compris selon trois directions différentes mais complémentaires.

Premièrement, il se donne comme un récit de miracle. La transfiguration, au sens étymologique du mot employé dans le texte grec de l’évangile, est une sorte de « métamorphose [1] » merveilleuse de Jésus. Ses vêtements sont resplendissants et blancs comme jamais aucun « teinturier sur terre » n’aurait pu les blanchir ». Et il se tient avec Elie et Moïse dans une apparition étonnante dont les disciples Pierre, Jacques et Jean, sont les bénéficiaires étonnés et craintifs. Et ce miracle peut aisément se laisser interpréter comme étant une forme d’anticipation de la résurrection. Le récit produit un effet de sens qui énonce à l’avance au lecteur attentif l’événement clôturant l’évangile de Marc : l’absence de Jésus au tombeau comme évocation indicible de sa résurrection.

Tout lecteur peut aussi être fondé à lire dans ces versets la mise en scène d’une théophanie. L’allusion faite à une haute montagne comme lieu de l’événement, la présence de Moïse, la référence à la nuée d’où se fait entendre une voix, les termes mêmes des paroles citées donnant à penser à l’acte d’une adoption divine : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le ! », la crainte éprouvée par les disciples, constituent autant d’éléments communs à des récits de théophanies, comme celle du Sinaï, par exemple. Et Jésus prend alors, dans cette perspective, une dimension divine aux yeux des témoins, comme à ceux du lecteur qui parcourt le récit.

Cette vision peut être enfin qualifiée d’apocalyptique, dans la mesure même où elle ouvre les yeux des disciples sur une réalité extraordinaire révélant comme une apocalypse quelque chose de l’ordre du salut, par la présence rendue vivante des principaux personnages de la foi d’Israël, et mettant en perspective la Loi (avec Moïse) et les prophètes (avec Elie) dans une lumière divine. On comprend alors le désir de Pierre de faire durer cette présence, de prolonger cette vision, même artificiellement, par l’organisation d’un accueil plus stable : « Dressons trois tentes ! Il est on que nous soyons ici… ». Mais les visions ne durent pas longtemps, et le rédacteur de l’évangile rappelle son lecteur à la réalité : « Aussitôt ils regardèrent autour d’eux, mais ils ne virent que Jésus, seul avec eux ».

Nous sommes donc placés devant trois pistes pour comprendre ce texte : le miracle, la théophanie, la vision d’apocalypse. Trois pistes qui nous mènent de toute façon à l’évangile, pour dire qu’il y a effectivement là :
-   une anticipation littéraire du récit du « grand miracle » par excellence qu’est la résurrection, même si (et peut-être parce que) Marc reste discret sur cet événement à la fin de son évangile,
-   une théophanie en forme de déclaration d’adoption de Jésus par le Dieu d’Israël,
-   une révélation fulgurante et étonnante des réalités du salut, réservée à quelques-uns.

Cependant, nous ne pouvons pas faire l’économie de deux petits détails qu’il ne faudrait pas sous-estimer : la référence particulière à ces deux personnages de l’histoire d’Israël que sont Moïse et Elie, d’une part, et puis d’autre part les mots d’introduction du récit qui commence par : « Six jours après… ».

-  Moïse et Elie sont en effet les deux figures symboliques de la Loi et des Prophètes. Et le tableau biblique qui dépeint la rencontre entre ces deux figures avec Jésus lui-même leur donne une grande importance. Il suggère la réalité d’un dialogue dont nous ne connaissons pas les termes, certes, mais dont l’intérêt est incontestable, au regard de la grandeur et de l’unicité de l’événement. Et nous nous prenons à penser qu’il y a là le signe d’une mise en perspective dialoguée des ces trois dimensions essentielles que sont, dans la théologie, la Loi, les Prophètes et l’Evangile [2].

-  La mention des six jours, notée en ouverture du récit, appelle traditionnellement, pour sa part, un temps à vivre dans le repos, comme après les six jours de la création, de sorte que se donne à voir, peut-être, bien qu’annoncé comme un très bref moment de la vie des disciples, le signe d’un apaisement possible, enfin, le signe d’une paix à portée de main, d’une paix offerte, même si elle n’est que pressentie, dans la tension si vive qui prévaut entre le judaïsme de ce premier siècle et le christianisme naissant, entre ceux de la tradition de la Loi et des Prophètes, et ceux de l’Evangile, pourtant tous issus du même tronc, de la même veine, du même message…

La transfiguration ne serait pas alors seulement ( !) mise en récit de miracle anticipant la résurrection, ni même seulement reconnaissance en Jésus d’une sorte d’identité divine, ou encore vision d’apocalypse révélant le salut à venir, où les vivants et les morts se retrouvent, mais véritable moment figurant, et ce dès le début, dès l’origine,l’entente fondamentale, l’union essentielle et paradoxale bien que demeurant en tension, et finalement la paix entre la foi juive et la foi chrétienne, représentées dans le récit biblique par l’image d’un temps sabbatique et donc provisoire d’un dialogue enfin apaisé.

Un dialogue où Jésus, resplendissant, comme jadis Moïse rayonnant sur la montagne(Ex 34v29) ou Elie porté par un char et des chevaux de feu (2R2,v11), conjoint, tel un personnage d’icône, la Loi et les Prophètes au messager de l’Evangile, une icône à la vie passagère, mais au message si clair.

אָמֵן


[1] Metemorfwvjqh (vv2).

[2] Cf . Frédéric Manns : « Les racines juives du christianisme », Presses de la Renaissance, Paris, 2006.