Marc 9, 38-48 – « ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix avec les autres »

Dimanche 30 septembre 2012 – culte de rentrée, par François Clavairoly

 

Jean lui dit : Maître, nous avons vu un homme qui chasse les démons en ton nom et qui ne nous suit pas, et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne nous suit pas. Jésus dit : Ne l’en empêchez pas, car il n’est personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse aussitôt après parler mal de moi. En effet, celui qui n’est pas contre nous est pour nous. Et quiconque vous donnera à boire un verre d’eau en mon nom, parce que vous êtes au Christ, en vérité, je vous le dis, il ne perdra point sa récompense. Mais si quelqu’un était une occasion de chute, pour l’un de ces petits qui croient, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui mette autour du cou une meule de moulin, et qu’on le jette dans la mer. Si ta main est pour toi une occasion de chute, coupe-la ; mieux vaut pour toi entrer manchot dans la vie, que d’avoir les deux mains et d’aller dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas [où leur ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas] . Si ton pied est pour toi une occasion de chute, coupe-le ; mieux vaut pour toi entrer boiteux dans la vie, que d’avoir les deux pieds et d’être jeté dans la géhenne [dans le feu qui ne s’éteint pas, où leur ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas] . Et si ton œil est pour toi une occasion de chute, arrache-le ; mieux vaut pour toi entrer borgne dans le royaume de Dieu, que d’avoir deux yeux et d’être jeté dans la géhenne, où leur ver ne meurt pas, et où le feu ne s’éteint pas. Car tout homme sera salé de feu. Le sel est une bonne chose ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres.

Chers amis, frères et sœurs,

Si nous voulions bâtir ensemble, ici même au Saint Esprit, une Eglise parfaite, si nous voulions mettre en œuvre la paroisse de nos rêves, si nous voulions qu’en ce culte nous soient rappelées les règles et les obligations d’une communauté enfin idéale, alors nous ferions exactement ce qu’ont fait les disciples dont parle le récit du jour, et nous accomplirions ce que Jésus leur reproche avec une féroce ironie lorsqu’il décrit leur dérive sectaire : nous construirions progressivement, sans y prendre tout à fait garde, une communauté de purs, un corpus purum, une Eglise épurée, purifiée au feu d’une morale impitoyable.

Car nous rejetterions peu ou prou, par facilité et par égoïsme, ceux qui n’agiraient pas tout à fait comme nous, car nous empêcherions d’entrer ceux qui ne seraient pas de notre bord, car nous dresserions de vrais frontières entre la vraie Eglise, la nôtre évidemment, et la fausse, celle des autres. Et puis, dans une logique inarrêtable, nous nous en imposerions les règles, nous nous appliquerions les mêmes rigueurs en purifiant nos corps et nos cœurs, en les mutilant de tout ce qui pourrait faire obstacle à la mise en place d’un modèle parfait, en nous faisant peur à nous-mêmes, au passage, par la crainte de je ne sais quelle géhenne -quel évangile pervers !- nous nous amputerions d’une main, s’il le fallait ou d’un pied, pourquoi pas, comme ironise Jésus, nous nous crèverions un œil si jamais cela pouvait servir la cause et être utile à la bonne marche de la communauté… Non seulement nous rejetterions au dehors petit à petit tous ceux qui auraient une pratique ou une pensée jugées par nous déviantes, mais nous mortifierions nos corps et nos membres pour les rendre plus conformes et plus dociles, en les brisant s’il le fallait ou en les neutralisant…

Si nous voulions bâtir ensemble, ici même, au Saint Esprit, une Eglise parfaite, disais-je en commençant…Le texte de ce jour, justement, nous rappelle avec force douceur que l’Eglise ne se bâtit pas de main d’homme et qu’elle n’est pas le résultat de nos pensées ni de nos œuvres. Heureusement qu’il en est ainsi.

L’Eglise naît de l’Esprit, elle est événement, elle surgit là où parfois personne ne l’attend, ici -et c’est tant mieux- mais aussi ailleurs, et différemment, sous d’autres formes, avec d’autres pratiques, d’autres pensées, d’autres méthodes.

Et nul ne peut dire où en est la frontière, nul ne peut dire qui en est le membre le plus fidèle, nul ne peut déclarer qui en détient les clefs, si ce n’est le Christ seul.

Le message de l’évangile nous redit donc calmement que l’Eglise a plusieurs visages, et qu’un seul message en justifie la mission à savoir l’amour de Dieu et l’amour du prochain : « Celui qui n’est pas contre nous est pour nous, dit Jésus, ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix avec les autres. »

Ici même, cette phrase résonne comme un appel à un véritable retour sur soi, à une reprise des choses essentielles, à un authentique recueillement, afin que chacun puisse se redire sereinement ce qui compte vraiment dans la vie, ce qui fait sens et ce qui rend en fin de compte nos vies vivables et heureuses, ce qui les empêche d’errer et de trembler chaque jour au gré des doctrines et des événements.

Peut-être faut-il rappeler aujourd’hui, en ce culte de rentrée, ce qu’est l’Eglise de Jésus-Christ pour que chacun sache où il réside, pour que chacun sache où il se rend, et où il se trouve enfin chez lui :

Non pas une forteresse aux créneaux imprenables, car les disciples en seraient des soldats, des guerriers, des mercenaires, mais une famille aux membres fragiles et fatigués, certes, mais heureux de se transmettre les uns aux autres une parole de grâce et de pardon.

Non pas une institution donneuse de leçon sur tout et n’importe quoi, et à chaque instant, mais une source au milieu d’un village où chacun peut se désaltérer, s’il le veut, ou s’asseoir un peu pour souffler et se rafraichir le visage et le cœur, rêver, réfléchir et se refaire, quand il veut.

Non pas un ghetto culturel ou cultuel mais un lieu sérieux et ouvert : avec les Coréens qui arrivent dès 12h15… ! Avec les camerounais qui chantent en semaine, avec les Hongrois qui célèbrent discrètement un dimanche par mois, avec les chorales qui chantent ou avec les enfants de l’école biblique qui jouent dans les couloirs le mardi ou les catéchumènes qui somnolent ( !), avec le cercle du mardi et ses sujets si différents, avec enfin la prière du vendredi où l’on vit dans l’intercession la communion avec ceux qui ne peuvent plus venir ou qui sont trop malades.

L’Eglise de Jésus-Christ, en plein cœur de nos existences, au fond de nos vies les plus secrètes, est la respiration de Dieu pour ce monde.

Parfois, vous le savez, cette respiration se fait hésitante, souffrante, comme en Syrie où les chrétiens n’en peuvent plus, ou dans certains pays d’Afrique, ou comme ici même quand vient le temps du désespoir et de l’angoisse.

Parfois, cette respiration est exaltée comme en Corée (j’en reviens encore tout essoufflé !) où les assemblées, les chorales et les orchestres jouent presque trop fort leur louange.

Parfois elle est syncopée comme dans ces Eglises pentecôtistes où le miracle plus ou moins trafiqué reste miracle, toutefois, tant il redresse, relève et redonne courage.

L’Eglise est respiration de Dieu dans nos existences et dans nos corps mêmes. Alors, au lieu d’exclure l’autre qui ne serait pas l’Eglise, au lieu de le juger et au lieu de l’empêcher de vivre par je ne sais quelle attitude de reproche hautain et de critique incessante visant l’accessoire et non pas l’essentiel, au lieu de griffer l’autre ou de se mutiler soi-même et de se faire du mal, il est demandé de vivre l’Eglise pleinement, avec ceux-là mêmes qui sont différents et même dérangeants comme aussi avec nos pauvres corps, souffrants et insuffisants. Il est demandé de vivre l’Eglise avec nos fragilités et nos impossibilités, nos lacunes, nos erreurs assumées ou non, acceptées et reconnues ou non, mais toujours à nouveau pardonnées. Il nous est demandé d’être une Eglise ouverte, sérieuse, accueillante, souffrante et hésitante, imparfaite et pécheresse mais en tout cas heureuse et rassasiée par les dons que Christ lui offre, dans le pain et le vin, dans sa parole de pardon, un Eglise témoignante, une Eglise en dialogue avec les questions vives de ce monde et enfin et surtout, attestant d’une parole, d’une information, d’une nouvelle, d’une bonne nouvelle selon laquelle un avenir est possible, une ouverture est offerte, un chemin est préparé d’avance sur lequel chacun, vraiment chacun peut trouver dignité, cohérence et joie d’être aimé par celui qui nous crée, nous met debout en nous-mêmes, et nous établit comme disciples d’une communauté toujours renouvelée. Que le Seigneur bénisse son Eglise, ici et au loin, et qu’il vous bénisse, chacune et chacun d’entre vous, aujourd’hui et toujours,

Amen.