Marc 9, 30 – 37 « recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom »

Dimanche 23 septembre 2012 – par Pascale Kromarek et François Père

 

Ils partirent de là et traversèrent la Galilée. Jésus ne voulait pas qu’on sache où il était. Voici, en effet, ce qu’il enseignait à ses disciples : « Le Fils de l’homme sera livré aux mains des hommes, ceux-ci le mettront à mort ; et trois jours après, il se relèvera de la mort. » Mais les disciples ne comprenaient pas la signification de ces paroles et ils avaient peur de lui poser des questions.

Ils arrivèrent à Capernaüm. Quand il fut à la maison, Jésus questionna ses disciples : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir lequel était le plus grand. Alors Jésus s’assit, il appela les douze disciples et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous. » Puis il prit un petit enfant et le plaça au milieu d’eux ; il le serra dans ses bras et leur dit : « Celui qui reçoit un enfant comme celui-ci par amour pour moi, me reçoit moi-même ; et celui qui me reçoit ne reçoit pas seulement moi-même, mais aussi celui qui m’a envoyé. »

L’évangéliste Marc nous raconte deux petites scènes, tout en contrastes, que racontent d’ailleurs aussi Matthieu (18,1-5) et Luc (9, 46-48). Mais Marc fait preuve de plus de souci du détail que ses confrères.

La première scène est celle du mouvement : Jésus va vers Jérusalem et traverse toute la Galilée du nord au sud. Il marche, avec ses disciples, et en chemin, il les enseigne. Mais cet enseignement n’est pas compris ; l’ambiance est empreinte de silence, de secret, d’incompréhension, de crainte.

Deuxième scène, la pause : En Galilée, Jésus s’arrête à Capernaüm, « à la maison » dit le texte. Si l’on doit croire Matthieu et Marc, c’est là qu’habite Jésus, qui s’y est installé après avoir quitté Nazareth, au début de son ministère. Et l’atmosphère est tout autre : Jésus s’assied, il appelle les Douze, ceux qu’il a choisis pour être avec Lui, et qui pour une fois ne sont pas auprès de lui ; il prend dans ses bras un petit enfant – on ne le lui amène pas, comme dans les autres scènes où Jésus est en présence d’enfants….l’enfant est là, il se promène librement ….. J’aime l’idée que nous assistons à une scène intime, plus personnelle de la vie de Jésus, que nous sommes en présence de sa famille, de ses amis et proches, de leurs enfants. Marc, en général peu expansif, nous dépeint une scène qui dégage une impression de confiance et tendresse ! On est loin de l’ambiance « plombée » de la marche !

Pendant cette marche, Jésus ne veut pas qu’on sache qu’il va à Jérusalem ; est-ce de la prudence de sa part ? Est-ce parce qu’il ne peut pas encore dévoiler la raison de sa mission sur terre ? Parce qu’il sait que bien peu de personnes pourront le comprendre et que cela attirera sur lui l’attention des autorités et déclenchera le processus qui le mènera au Golgotha, alors que le moment n’est pas encore arrivé, car il a encore une mission d’enseignement, de diffusion, à accomplir avant d’accomplir le sacrifice suprême ?

Ensuite il délivre, pour la seconde fois, un message que ses disciples ne comprennent pas : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, lorsqu’il aura été tué, trois jours après il ressuscitera ».

Les disciples peuvent-ils comprendre ce message ? Ils n’osent pas interroger Jésus sur le sens de ses paroles ; ils s’imaginent peut-être qu’ils devraient comprendre, ou bien ils ne souhaitent pas comprendre ; et peut-être aussi, certains ont-ils, en fait, déjà deviné, et ne veulent pas être confrontés à de telles pensées dérangeantes : Le Fils de l’homme, qui est-ce ? Qui va être tué ? Et comment quelqu’un pourrait-il ressusciter ? S’il était question de Jésus, qui est avec eux, qui marche avec eux ? Quelle pensée inquiétante ! Ils commenceront à comprendre lorsque le message sera délivré pour la troisième fois, pendant la montée à Jérusalem. Et ils comprendront vraiment lorsque Jésus ressuscité viendra les retrouver dans la salle haute et leur montrera ses blessures.

Pierre a sans doute compris, lui qui confessait quelque temps avant, « tu es le Christ », devant Jésus qui demandait « qui dites-vous que je suis «  ; mais c’est Jésus lui-même qui leur commandait de ne rien divulguer. Et cette fois encore, Jésus n’explique rien et garde le silence ; en effet le temps de dire et se faire connaître n’est pas encore venu !

Le premier message de Jésus ne passe pas ! Et dans cette atmosphère de non-dit et d’inquiétude, les disciples discutent d’un étrange sujet en marchant ; savoir qui était le plus grand ; certaines versions traduisent même « ils se disputaient pour savoir qui était le plus grand ». Mal à l’aise, inquiets des propos que Jésus leur a tenus, ont-ils besoin de se raccrocher à quelque chose qui les rassure, à du plus grand, à une hiérarchie qui serait dans l’ordre des choses ? Mais quand Jésus leur demande de quoi ils discutaient, ils ne répondent pas.

De quoi précisément discutent-ils ? Que signifie « savoir qui est le plus grand ? ». Luc dit « lequel d’entre eux pouvait bien être le plus grand ? » Ne s’agit-il que d’eux-mêmes ? Jésus fait-il partie de leur panel de gens supposés être les plus grands ? Matthieu précise « qui est le plus grand dans le royaume des Cieux ? ». S’il s’agit du royaume des cieux, les prophètes sont-ils aussi concernés ? S’agit-il de savoir qui y entrera le premier dans ce Royaume ? Pourquoi n’osent-ils pas répondre à Jésus de quoi ils débattaient ?

Jésus ne les interroge pas davantage, car lui, il sait bien de quoi ils discutaient ; comme souvent, il pose une question dont il connaît la réponse. Arrêtons-nous une seconde : Est-ce pour mettre ceux qu’il interroge à l’épreuve, pour tester leur sens de l’honnêteté et de la vérité ? Les pousser à formuler ce qui les préoccupe ? Et à le lui confier ?

Le non-dit par crainte, par honte….. nous connaissons ! Mais Jésus aussi, qui nous connaît ! Et nous, nous savons que Jésus sait ce qui nous occupe, nous préoccupe, et dont nous ne parlons pas ; si nous osons reconnaître que Jésus connaît tout de nous, cela peut être très dérangeant, mais en même temps, nous comprenons que nous pouvons nous confier en lui, lui faire pleinement confiance, et nous recevons ainsi nous-mêmes un message de confiance pour affronter ….. ce qui viendra.

Revenons à notre texte : Le second message que va délivrer Jésus à la maison, en deux parties, sera-t-il mieux compris ?

Ce n’est pas sûr ! La première partie du message : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous », le premier qui est le dernier, c’est une arithmétique étrange ! Les disciples peuvent-ils comprendre cela ?

En réalité, Jésus ne répond pas directement à la question des disciples, « qui est le plus grand », il n’entre pas dans leur jeu ; il va délivrer un message théologique. Ce n’est pas une promesse qu’en étant serviteurs, ils deviendront les premiers. Et il n’y a aucune corrélation logique entre être le dernier et le serviteur, et être le premier ou le plus grand.

Jésus en effet ne dit pas « celui qui est le premier qu’il soit le dernier », mais celui qui « veut » être le premier ; ….cela signifie que personne n’est premier, qu’il ne s’agit que de conventions humaines, qui font considérer les uns comme plus grands que les autres…..Il ne s’agit pas d’échelle sociale ! Ce n’est pas une leçon d’humilité ; ce n’est pas dire « mettez-vous en dernier dans la queue, à l’arrière de la salle, à la table la plus éloignée de celle des directeurs et présidents ; restez dans l’ombre, ne vous montrez pas ….. ». D’ailleurs, le serviteur n’est pas derrière les autres ou en retrait, il n’est pas dans l’obscurité, il se montre, il faut qu’on le voie ! Mais ce n’est pas pour lui qu’il est visible, il n’est pas placé dans une relation de pouvoir et de puissance, il ne compte que parce qu’il va vers chacun, et qu’il prend soin des autres, il compte par le service qu’il rend aux autres.

Non, ce n’est pas une leçon d’humilité : Jésus ne condamne d’ailleurs pas le souhait de vouloir être le plus grand ; mais sa réponse est à l’opposé de ce que nous attendons ! Il répond que vouloir être le plus grand n’a pas de sens dans une perspective chrétienne….. Car un seul est grand, Dieu, Celui au nom duquel, lui, Jésus, son fils, est sur terre, afin que pour nous il soit le Christ, homme et messie.

Et Jésus illustre cette réponse théorique par une séance de travaux pratiques, en délivrant la deuxième partie de son message et en mettant en scène une toute petite parabole : il prend un enfant, le met au milieu d’eux, l’enfant devient la personne importante parmi eux, il l’embrasse, signe de cette importance, signe de la réception de l’enfant parmi eux, et signe de confiance, de prise en charge et de tendresse ; il délivre la seconde partie de son message aux disciples : « Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants, me reçoit moi-même, et quiconque me reçoit, ne me reçoit pas moi-même, mais celui qui m’a envoyé ».

Nous passons ainsi de l’image du serviteur à celle de l’enfant. Le lien entre ces deux images est celui de l’accueil : Le serviteur n’accueille pas en son propre nom, mais au nom de son maître ; ce n’est pas lui qui reçoit, mais son maître à travers lui. Les serviteurs que Christ nous recommande d’être agissent au nom du Christ, au nom de Dieu. Et c’est un enfant qu’il nous est demandé d’accueillir – au nom de Dieu.

Pourquoi « accueillir », recevoir un enfant ? Et surtout pourquoi l’accueillir au nom de Jésus ? N’est-ce pas très facile d’accueillir un enfant ? Le mot « enfant » était moins chargé de sens et de connotations psychologiques et juridiques à l’époque de Jésus que de nos jours. Mais si l’enfant représentait un être sans valeur intrinsèque particulière, il s’agissait bien d’un petit d’homme, à éduquer et à former, d’un être faible, à protéger, que, comme le fait Jésus, on prend dans ses bras. L’enfant est synonyme de dépendance ; et quand on l’accueille, ce n’est pas seulement une fois, en faisant sa connaissance, ou à la naissance, mais tous les jours, à tout instant, jusqu’à l’avoir amené à l’âge d’homme et de femme.

Pour ceux qui se réclament de Jésus, cet accueil doit se faire précisément en Son nom. Même par rapport à un petit enfant, symbole de tout ce qui est petit, faible, démuni, nous accueillons au nom d’un autre, plus grand. Signe de l’égale valeur de chacun de nous au regard de Dieu. Et en définitive en accueillant chaque enfant au nom du Christ, en nous accueillant nous-mêmes entre nous comme des enfants, nous qui si souvent nous sentons faibles et sommes démunis, c’est le Christ que nous accueillons.

Servir, recevoir, accueillir, vocabulaire bien connu de nos églises ! Qui nous renvoie à toutes nos activités paroissiales, au service de Dieu dans le culte, au service des tables, à l’accueil diaconal, à l’accueil des nouveaux arrivés dans la paroisse, de passage ou plus fidèles, aux retrouvailles lors des cultes de rentrée…..

Mais c’est un accueil « au nom de Jésus » ; pas en notre nom propre, ou en fonction des missions dont nous sommes chargés : Pas comme la présidente du diaconat ou le président du conseil presbytéral, ou le responsable de la catéchèse…. Dans l’Eglise, il s’agit de s’accueillir les uns les autres comme des enfants, c’est-à-dire sans préséance, sans ces titres qui expriment bien sûr d’abord la responsabilité de ceux qui sont en charge d’une mission, mais qui aussi, très souvent symbolisent une certaine relation hiérarchique, le service exige une obéissance, mais aussi une certaine liberté, une affirmation de responsabilité dans l’action – et donc parfois le pouvoir !

L’accueil, lui se fait à égalité ! En nous faisant passer du service à l’accueil, Jésus nous fait passer du registre du service, de l’action pour les autres, du faire, à un registre différent, celui de l’être, être avec, être en confiance, ensemble, égaux devant Christ. Il l’exprime de cette façon imagée : chacun, celui qui accueille et celui qui est accueilli, étant enfant, aucun n’a plus de titre que l’autre, ne domine l’autre, n’a de pouvoir sur l’autre.

Le message de Jésus n’est pas l’éloge du plus petit ; une leçon d’humilité ; ce n’est pas la morale sociale chrétienne du « small is beautiful », ce n’est pas dire « les premiers seront les derniers…. ». C’est reconnaître en chacun, en chaque être humain, même dans le plus petit, le plus faible, celui qui ne dit encore rien, qui pense à peine, qui n’a que des besoins existentiels et n’a pas encore « vécu », la présence divine, la filiation avec le Christ. Pouvoir dire, aux enfants comme à ceux qui n’en sont plus, je vois en toi l’enfant que tu étais et l’enfant que tu continues d’être, cette qualité d’enfant, car tu es fils et fille de Dieu, et nous sommes tous frères et sœurs en Christ. Nous sommes tous accueillis par le Seigneur comme des enfants, les enfants de Dieu ; accueillons-nous donc aussi les uns les autres de cette façon ; percevons en chacun de ceux que nous rencontrons, ici dans ce temple, dans la paroisse, mais aussi en dehors, dans la rue, partout, cette qualité d’enfant de Dieu ! Et ainsi, nous reconnaissons en même temps qu’entre nous il n’y a pas de hiérarchie, de grand et de moins grand, et qu’un seul est grand. Jésus lui-même nous dit que lui non plus, il n’accueille pas lui-même, en son nom, mais au nom de son père. Oui il y a des petits, les faibles, les déshérités, et même si aujourd’hui nous ne pensons pas en faire partie, cela peut arriver à tout moment ; et nous savons combien nous nous sentons si souvent faibles, désarmés et « petits » !

Résumons ces différents messages : dans l’Eglise, accueillir les autres, cela se fait au nom du Christ ; recevoir Christ, c’est s’accueillir les uns les autres en Son nom. Pour nous accueillir les uns les autres, traitons-nous, les uns les autres, comme frères et sœurs en Christ et enfants de Dieu. Est-ce très exigeant d’accueillir chacun au nom de Dieu ? Même en dehors de l’Eglise ? N’est-ce pas aussi très simple ? A chacun de répondre ! Mais en tout cas quel engagement !

Il parait que nous savons bien accueillir les nouveaux arrivés dans notre paroisse, leur faire une place, demander des nouvelles des uns et des autres, s’enquérir de la santé des malades, se recevoir en tables 4×4….. Notre convivialité est reconnue ! Et dans la mesure de nos forces et de notre temps, nous sommes disponibles pour le service. Le faisons-nous au nom de Dieu, pour sa gloire ? Savons-nous laisser l’écho de ce premier accueil apprécié, perdurer et subsister, se renouveler et se vivifier ? Dieu, qui nous connaît, sait à quel point c’est parfois difficile ; qu’il nous donne conscience et force pour le faire durer ; faisons-lui confiance et demandons-lui de nous y aider.

Amen