Marc 7, 1-23 : « Il purifiait tous les aliments »

Dimanche 3 septembre 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Les questions relatives aux notions symboliques de pureté et d’impureté qu’évoque le texte de l’Evangile nous renvoient à un monde de représentation à bien des égards éloigné de nous dans le temps. Et il faut certainement entreprendre un réel effort de mémoire et de réflexion pour se rappeler et pour mesurer ce qu’ont été dans la tradition religieuse du monde antique, et dans la culture hébraïque en particulier, la réalité et les conséquences de cette distinction opérée dans la vie quotidienne des hommes entre les choses pures et impures, entre le permis et l’interdit ou encore entre le sacré et le profane. Et il faut aussi se redire qu’en amont de cette distinction, autrefois légitimée par les lois et les coutumes, mais aussi sans cesse menacée par la possibilité de transgressions volontaires ou involontaires, c’est toute une compréhension de l’être humain qui se vivait ainsi, une anthropologie exprimant des convictions, des certitudes et des croyances.

Si aujourd’hui les choses ont évidemment bien changé, si les fronts du licite et de l’illicite se sont sensiblement déplacés dans la société, au sein de la famille et dans le quotidien de nos vies, il faut cependant garder à l’esprit que nous ne pouvons pas vivre sans donner du sens à nos gestes, à nos façons d’être ensemble, à nos attitudes sociales, et par conséquent sans leur donner en même temps des limites, dans le temps et dans l’espace, des contraintes, des règles. Des tabous demeurent donc, heureusement, dans notre société, quelques-uns considérés comme étant fondamentaux et garants de l’ordre social ou familial, d’autres se recomposant ou renaissant sous d’autres formes, là où ne les croyait plus opérant [1] : les questions éthiques récentes, liées à la sexualité, au statut de l’embryon ou à la fin de vie, par exemple, comme les interrogations d’ordre bioéthique, nous rappellent la permanence de ces distinctions nécessaires à opérer pour comprendre, de ce travail commun de discernement pour que le vivre ensemble soit possible, de cette construction jamais achevée d’une anthropologie qui essaie sans cesse de se définir pour que demain soit plus juste et habitable pour tous dans la société.

Toujours est-il qu’au plan du seul rapport aux aliments, par exemple, – et le texte de l’Evangile aborde le sujet sous cet angle- la religion, bien souvent, en islam, en hindouisme, en judaïsme et dans certaines société animistes, maintient encore à jour et valide des listes plus ou moins longues de choses pures et impures, licites et illicites, permises et interdites à la consommation, de même que des règles souvent très strictes relatives à leur manipulation. Comme si en se préservant ainsi de choses dites mauvaises, l’homme s’octroyait la capacité de se préserver lui-même du mal, en quelque sorte, et contribuait à son propre salut comme à sa bonne santé : c’est ainsi qu’apparaît et se développe une forme d’anthropologie, c’est-à-dire une façon de comprendre ce qu’est fondamentalement l’être humain dans son rapport aux choses, à la création, au monde, à la vie, à la mort et au salut.

Aujourd’hui encore, l’établissement, le maintien et l’observance des règles relatives au pur et à l’impur organisent pour beaucoup la vie quotidienne, sociale, familiale et individuelle autour de gestes obligés, de coutumes et de traditions contraignantes qui « oeuvrent » au sens religieux du terme « œuvrer », dans la perspective du bien et du salut des hommes, et leur permettent d’y voir plus clair par eux-mêmes, c’est-à-dire de savoir, par le biais de la conformation à cette distinction admise par tous du pur et de l’impur, qui va se trouver légitimé par sa pratique et situé du côté du salut et de la santé, et qui risque de se trouver en quelque sorte contaminé, et placé du côté du malheur et de la maladie. Cette opération culturelle de distinction symbolique aide par conséquent chacun à se positionner au quotidien, et à avancer selon des lois admises et reçues, au sein d’une même société (l’autorité des prêtres et l’autorité des politiques qui y souscrivent validant cette compréhension de l’homme et de la société). La tradition des hommes forge ainsi, par la transmission d’un tel discours et l’encouragement à de telles pratiques, une sorte de canevas, un mode d’emploi, une coutume, un éthos, une manière d’être et de se comporter pour vivre « sainement », dont le critère de vérité sera l’observance, autrement dit la fidélité et la soumission, toutes choses vérifiées et validées par les « religieux » garants de la tradition. Celui qui transgresse, avant d’être définitivement rejeté le cas échéant, pourra cependant, s’il le désire, réintégrer l’ensemble social et religieux par l’accomplissement d’un certain nombre de gestes de réparation et d’expiation, par la participation à des rituels d’amendement et de repentance. Mais s’il persiste dans la transgression, il sera exclu, châtié ou banni. L’idée forte qui traverse et porte cette compréhension de l’être humain, et l’affirmation anthropologique qui sous-tend ces pratiques peuvent se résumer dans la conviction que le mal qui menace l’intégrité de l’homme et de la société, vient de l’extérieur et qu’il faut par conséquent sen préserver. D’où la nécessité de cette mise en œuvre de toute une série de gestes et de rites, d’où l’appel réitéré à l’observance d’interdits, interdits dont on ne connaît d’ailleurs plus toujours la raison ni l’origine exactes [2]. D’où enfin l’impératif de se laver les mains non pas seulement pour des raisons d’hygiène mais de pureté rituelle [3] : la fidélité à l’égard de ces prescriptions religieuses constitue réellement l’une des armes dans l’accomplissement du salut, et témoigne du fait que par sa propre fidélité, par ses œuvres, l’homme peut contribuer à cet accomplissement. Il lui suffit pour cela de mettre la loi en pratique. L’anthropologie présente ici -dans le texte de l’Evangile comme dans bien des sociétés contemporaines- consiste à « postuler que les problèmes de l’homme sont causés par des événements extérieurs : c’est toujours en effet du dehors que vient le mal, c’est toujours l’autre qui agresse, qui peut être impur, raciste ou moralement dépravé. Et l’impératif est de retrouver la communion avec les gens qui partagent les mêmes convictions (à l’intérieur du groupe [4]) » [5].

Or précisément, le Jésus de Marc ne partage pas cette douce illusion : c’est l’intérieur de l’homme, affirme t’il, qui est bien la proie du mal. Paul aurait dit : « Juifs et Grecs sont sous l’empire du péché » (Rm 3,9). Et c’est seulement de l’extérieur de l’homme, c’est-à-dire de la parole d’autorité de Jésus, que peut venir une libération. » Et cette parole d’autorité, Jésus la prononce dans notre récit, au verset 19 : « Jésus purifiait ainsi tous les aliments ! », réservant à Dieu seul et non pas aux hommes ni à leurs lois humaines la capacité de salut. Autrement dit, à ses disciples et à tous ceux qui le suivent, il propose l’abolition de toute distinction opérée par la loi humaine édictant par ses règles propres du pur et de l’impur qu’il pourrait y avoir deux catégories différentes d’hommes : les uns dans la norme, légitimes, fréquentables, sauvés, choisis, faisant partie du même monde, et purs, et puis les autres illégitimes, insupportables, à la limite inhumains et jetables, lapidables, nous dirions aujourd’hui expulsables, en d’autres termes impurs.

La frontière, dans la nouvelle compréhension de l’être humain que présente l’Evangile de Marc, passe désormais ailleurs et autrement : elle passe entre ce qui est intérieur à l’homme et ce qui lui est extérieur, autrement dit entre la loi des hommes qui établit des obligations, des hiérarchies, établit des catégories, mais qui ne peut en aucun offrir de salut, et la parole de Dieu qui déclare tout le monde sur le même pied d’égalité. La bonne nouvelle consiste donc en un message, une parole d’autorité qui nous libère de toute obsession et de toute préoccupation de soi désirant sans cesse nous purifier, nous rendre meilleurs, nous préserver du mal et des autres, et nous justifier devant Dieu, comme si nous pouvions parvenir à cette état de pureté par nous-mêmes à force d’observance, à force de religion. Et cette bonne nouvelle s’expérimente dans le simple fait de l’accueil de cette extraordinaire liberté, une liberté à vivre pleinement sur cette terre, au contact et sans aucune crainte de tout ce que nous offre la création : la liberté de ceux qui, dans leur impureté même et sans illusion aucune sur leur condition, se savent cependant aimés d’avance, et donc pardonnés au plus profond d’eux-mêmes. Avec les premiers disciples, recevons cette bonne nouvelle : nous sommes tous à équidistance de Dieu, impurs en nous-mêmes, certainement, mais appelés au pardon et déjà libérés par sa parole d’amour et de grâce, reconnaissants envers lui chaque jour qui passe,

 ! אָמֵ


[1] L’interdit se traduira le plus souvent, dans nos sociétés, en terme sécularisé de délit ou de crime (cf. la pédophilie, l’inceste…)

[2] La liste des aliments ou des animaux interdits, notamment celle du livre du Lévitique au chapitre 11, ne donne pas dans le détail de justifications satisfaisantes à ses assertions : l’exemple de l’impureté de l’autruche, du lièvre qui rumine ( !), ou encore celui du porc, animal pourtant consommé un peu partout et depuis très longtemps dans le bassin méditerranéen, illustre assez bien la réalité d’un interdit dont les vraies origines restent indécises, les explications d’ordre sanitaire ou médical n’étant pas toujours probantes.

[3] Le miracle de Cana, raconté dans l’évangile de Jean, illustre à sa façon une autre transgression volontaire et assumée de Jésus qui transforme de l’eau en vin : il s’agit, en effet, non pas de n’importe quelle eau, mais ici de l’eau destinée justement au rituel de purification.

[4] Ou de la communauté, de la secte, de la race, du peuple…

[5] Elian Cuvillier in « L’Evangile de Marc », Labor et Fides-Bayard, Paris, 2002, p143.