Marc 6, v 1-13 – « De la déception qui attriste, à la promesse de nouveaux commencements »

Dimanche 12 juillet 2009 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

C’est le récit d’un étonnement réciproque et, d’une certaine façon, le récit d’une déception. Mais c’est aussi le récit de ce que nous pourrions appeler l’apprentissage de la limite et par conséquent, comme l’évangile le suggère discrètement, celui de son possible dépassement !

Reprenons le texte en son déroulement si simple : Jésus rentre chez lui, chez les siens, dans sa famille, et il n’est pas vraiment pris au sérieux ni reçu ou même compris pour ce qu’il est.

Son enseignement, nourri manifestement d’une réelle sagesse, étonne plus qu’il ne convainc la plupart de ceux qui l’écoutent : « Où a-t-il appris tout cela ? » se demandent-ils. Et l’on rapporte cette étonnante sagesse à la modestie de ses origines sociales : fils de charpentier, fils de Marie, frère de Jacques, de Jude, de Joses, de Simon…et même de quelques autres sœurs qui sont connues de chacun.

L’étonnement laisse maintenant place au scandale, selon le terme employé par l’auteur du récit [1] .

Mais la déception est aussi grande dans l’esprit de Jésus. Il ne s’attendait sans doute pas à une telle réserve, une telle fermeture et un tel refus chez ses proches.

Et la phrase qu’il prononce devenue proverbiale : « Nul n’est prophète en son pays » est ici reprise par l’évangéliste Marc en des mots plus rudes que dans les autres évangiles : « Un prophète, dit-il, n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison ! »

Ici se trace la limite. Comme signe d’une finitude à l’audace et à la puissance du prophète qui n’a pas accès à ses proches, qui ne les atteint pas ni ne touche leur cœur, car justement il est trop proche, trop connu, trop connu pour autre chose que ce qu’il énonce et propose à cet instant [2].

Trop connu pour sa famille, son père, sa mère, pour sa généalogie et pour son humble histoire locale… Jésus quittera les lieux, après cette mésaventure. Il s’éloignera de cet endroit. Il enverra ses disciples au-delà du cercle étroit des amitiés et des relations familiales pour accéder à un monde lointain, celui des judéens d’abord et puis celui des païens. Il organisera la mission : l’Evangile ne pourra plus jamais rester une affaire privée, locale, géographiquement et ethniquement limitée [3].

Que dire maintenant de cette expérience de l’étonnement, de la déception et de la limite, expérience qui concerne nos Eglises aujourd’hui, dont le rayonnement si discret et les succès si incertains nous contrarient et nous interrogent ?

En premier lieu, nous pourrions retenir cette citation de Martin Luther : « Il vaut beaucoup mieux pour toi que le Christ vienne par l’Evangile. S’il entrait maintenant par la porte, il se trouverait chez toi, et tu ne le reconnaîtrais pas ! »

Ces deux phrases nous redisent heureusement, en effet, que toujours quelque chose nous échappe et ne dépend pas de nous, en matière de transmission, et que c’est seulement par la foi que nous avons accès à l’Evangile. Par la foi, c’est-à-dire justement pas par la connaissance et le savoir ni même par je ne sais quelle forme de prédisposition affective ou sentimentale, et encore moins par une proximité religieuse et familiale… Par la foi, c’est-à-dire par grâce.

Nous pouvons aussi noter que la critique virulente de la maison de Jésus et de sa famille est ici positivement assumée et mise en oeuvre dans le récit, au service d’une autre idée liée à la première selon laquelle l’Evangile est affaire de foi personnelle : c’est précisément que chaque existence, chaque personne est unique, et peut se trouver appelée par le Christ, indépendamment de sa condition sociale, culturelle, familiale, professionnelle, religieuse, convictionnelle ou intellectuelle.

L’Evangile est affaire de foi, donc, et de la foi de chaque personne humaine en particulier.

D’où l’importance de la rencontre à chaque fois unique, singulière, étonnante, différente, « non exemplaire », non modélisable [4] et donc toujours ouverte et possible à quiconque, avec la parole du Christ. La limite existe, certes, et Jésus en fait l’expérience lui-même, mais cette limite est appelée à être franchie et dépassée, comme il en conviendra lui-même en s’éloignant, avec ses amis, de sa terre natale. Et c’est à de nouveaux recommencements, de nouvelles initiatives, que chacun est convié, à de nouveaux horizons, de nouvelles déceptions peut-être, mais certainement à de nouvelles découvertes [5].

L’Evangile est ainsi, et ce sera le message de ce jour, qu’il n’est pas en notre possession, que nous n’en sommes pas maîtres, qu’il n’est pas en notre « tradition », qu’il touche librement ceux que dans sa grâce et son secret conseil, le Seigneur a décidé de toucher.

Notre charge et notre seule sagesse, les seules qui nous reviennent, au fond, sont d’annoncer, d’enseigner et de transmettre la bonne nouvelle, la bonne nouvelle selon laquelle nos existences fragiles et blessées sont appelées à être restaurées, réconciliées, réhabilitées c’est à dire sans cesse recommencées en Christ, selon la promesse encore inaccomplie mais certaine d’un salut pour le monde, et d’une joie imprenable, au-delà de toutes les déceptions et de tous les scandales,

Amen


[1] Mc 6, 3

[2] Mc 6, 5

[3] Mc 6, 7ss. Ces versets témoignent d’une certaine compréhension marcienne de la mission : une compréhension fondée sur le modèle des prédicateurs radicaux itinérants qui « inventent » une sorte de christianisme nomade, précaire et à forte consonance expérientielle et charismatique (v13), sensiblement différent du modèle ministériel et kérygmatique paulinien mis en place quelques années auparavant de ville en ville et de synagogues en ecclésioles.

[4] Les textes bibliques mettent en récit toutes sortes de rencontres d’hommes et de femmes avec Jésus. La diversité de ces récits -et parfois leur très grande discrétion- témoigne de la réelle pluralité des modalités de ce que peut être l’expérience de la conversion au christianisme. Nul modèle, ici, nul exemple possible et légitime de ce que bien plus tard l’Eglise romaine d’occident élaborera à travers « la légende des saints » et la fameuse pratique codifiée de la canonisation…

[5] Les chrétiens issus de la Réforme seront ainsi appelés à « recommencer » une Eglise (Luther), à « réinventer » un projet (Calvin), là où ils avaient été déçus et rejetés. Ils seront appelés à franchir les limites, à innover et découvrir en même temps que de nouveaux espaces (les Etats-Unis par exemple) un nouveau mode de vie en Christ (ce sera la cas non seulement en Europe -en Allemagne, en Suisse, en Ecosse- mais aussi en Afrique et en Asie comme aujourd’hui en Corée, etc.). Cf . « Jean Calvin », Olivier Abel, Pygmalion, Paris 2009