Marc 4, 35-41 : « Ils leur dit : Passons sur l’autre rive »

Dimanche 25 juin 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Le récit de la tempête apaisée peut se lire selon deux perspectives, parmi d’autres, sans doute, celle des disciples sur la barque, et puis celle de Jésus qui dort la tête sur un coussin. Il peut alors être le récit d’une crainte éprouvée ou le récit d’une toute puissance réveillée et mise en œuvre. Et dans les deux cas, il nous laisse l’impression d’une histoire inscrite dans un enracinement profondément religieux, comme un texte antique et presque primitif dont les ressorts cachés et les mécanismes obscurs qu’il révèle raconte un antique combat : des disciples et leur maître traversent un lac. Un coup de vent violent les déstabilise. Les voici pris d’une peur panique. Ils réveillent le maître qui intervient alors et calme au seul son de sa voix les éléments déchaînés.

Le récit est celui d’un miracle, mais un miracle au caractère merveilleux où le héros commande à la nature avec une grande autorité. Un miracle entièrement surnaturel, puissant et extravagant, qui renvoie sans aucun doute à un autre miracle, au seul autre miracle, au miracle par excellence, celui de la résurrection où la puissante nature elle-même qui fait pourtant mourir toute chose, est vaincue à son tour par une puissance plus forte encore. La crainte des hommes devant la mort, devant les éléments naturels, les rend vulnérables et d’une certaine façon religieux : ils cherchent alors leur sauveur désespérément. Ici, ils réveillent Jésus. Il faudrait presque dire qu’ils le ressuscitent eux-mêmes pour qu’il agisse et réalise leur salut. Dès lors que Jésus dort, pourrait-on dire, la mort menace et les éléments naturels deviennent chaos. Et il faut bien qu’il soit réveillé, debout, vivant et parlant avec puissance pour que des vies soient sauvées.

Mais cette intervention religieuse des hommes qui réveillent Jésus ne leur ôte cependant pas la crainte qu’ils éprouvent. Et ce fait étonnant marque le récit. Ils réveillent Jésus, certes, mais ne sont pas rassurés pour autant par leur acte ni même par leur nouvelle situation de sauvés des eaux ! « Ils furent saisis d’une grande crainte » note le récit. Et Jésus lui-même leur demande pourquoi ils ont si peur alors qu’ils viennent d’échapper à la mort. Non seulement ils demeurent enfermés dans leur crainte, mais ils ne trouvent même pas les mots pour remercier leur maître : aucune reconnaissance ne s’exprime, aucune libération joyeuse ne s’éprouve, aucune action de grâce n’est célébrée. Le récit, vu du côté des disciples, raconte un miracle extraordinaire qui sauve des hommes mais qui ne les libère pas de la crainte devant la puissance divine en action pour la vie. Un miracle utile, bien évidemment, mais qui laisse la question du sens ouverte et celle du pourquoi sans réponse.

Vu du côté de Jésus, ce récit étonne encore : le voici qui dort, la tête sur un coussin, comme si le tangage et le roulis ne pouvaient le troubler. Le voici endormi au moment où tout le monde tremble. Et une fois réveillé, il parle au vent et à la mer ; il est celui qui s’étonne de la peur si compréhensible, éprouvée par ses amis. Il prend une dimension surhumaine et son personnage, tel qu’il est décrit ici, déborde largement celui que les évangiles nous ont rapporté dans plusieurs passages, par exemple le personnage du rabbi perspicace qui sait dialoguer, ou bien celui du prophète radical qui juge et critique le monde, ou encore celui du sage calme et distant qui recadre les choses et prend patience. Il est ici véritablement démiurge, héros ou demi-dieu. Il est Dieu, …dès le chapitre 4 ! Sans avertir, sans préparer ses amis à une telle révélation, sans même donner quelque indice au lecteur que nous sommes.

Vu du côté des disciples, le récit nous laisse dans la crainte mais vu du côté de Jésus, il révèle un être dérangeant, trop puissant, presque inquiétant. La tempête sur le lac est bien apaisée, cela ne fait aucun doute, mais non pas celle qui trouble nos esprits et nos cœurs qui bouillonnent et s’interrogent avec violence sur son identité. Qui est-il, en effet, celui-ci que même le vent et la mer lui obéissent ? Telle est la seule question qui vaille.

Cette question sur l’identité de Jésus ouvre, en quelque sorte, l’Evangile de Marc, et il faudra attendre la mort sur la croix pour connaître enfin une réponse. Non pas « la » réponse, par exemple celle du meilleur disciple -mais lequel ?- qui aurait percé les secrets de son maître, non pas la réponse d’un sage qui donnerait avec une certaine jouissance la solution de l’énigme, non pas la réponse assurée d’un homme pieux qui aurait scruté et découvert les desseins cachés de Jésus, mais celle d’un païen qui n’était pas là au début de l’histoire, d’un officier romain sans doute réquisitionné pour assister au supplice, se trouvant face au condamné, et disant en forme de confession de foi adressée au monde parce qu’adressée au pied de la croix : « Cet homme était vraiment Fils de Dieu ». C’est-à-dire très exactement « un homme » qui « venait de Dieu ». Un homme dont les paroles et les actes étaient inspirés par Dieu. Un homme, rien qu’un homme, mais propulsé par Dieu dans le tourbillon d’une vie intense qui allait changer le monde.

Le récit de la tempête apaisée peut alors être lue comme le récit le plus bref de l’histoire du monde, l’antique récit d’un immense combat, d’une lutte sans merci entre les forces d’une nature violente et mortifère, et la puissance de vie de Dieu qui envoie Jésus pour le salut des hommes. Et la crainte qui saisit les hommes de ce récit, la crainte qui nous saisit avec eux, ne disparaîtra pas de nos cœurs et de nos vies embarquées dans cet immense combat tant que nous n’aurons pas reconnu, comme n’importe quel païen, qui est celui qui intervient là. La crainte ne disparaîtra pas tant que nous n’aurons pas reçu comme une certitude apaisante que cet homme était envoyé de Dieu. Et le coussin ? Pourquoi cette référence au coussin dans un bateau de pêche, dans ce coin de Galilée ? Peut-être pour rappeler que lorsque Jésus a de quoi reposer sa tête et qu’il dort, le monde et ses puissances se déchaînent, et pour nous signifier que nous devrions sans cesse le réveiller ! Réveiller le Fils de Dieu par nos prières, nos supplications, nos intercessions et nos actes de foi, comme n’importe quel païen, afin qu’il intervienne. Afin qu’il apaise les tempêtes et tous nos orages intérieurs. Afin qu’il soit notre paix et guérisse nos corps et nos esprits tourmentés. Afin qu’il soit la paix du monde réconcilié avec Dieu.

Afin qu’à chacune de nos craintes et de nos frayeurs, qu’à chacune de nos bouffées d’angoisse devant le risque d’engloutissement de nos vies, nous nous rappelions que l’antique combat entre le monde et Dieu a déjà été gagné, que la création n’est plus le chaos depuis la genèse, qu’elle a été signée par la marque d’un arc en ciel, que l’alliance est solide et même éternelle, que l’approche de l’autre rive n’est plus loin, que nous arriverons à bon port, que la parole de Jésus sur la barque est parole puissante mais aussi parole de vie, et bonne nouvelle pour chacune et chacun de nous, que son ordre, enfin, « passons sur l’autre rive » nous appelle à passer des rives amères du doute et de la peur crispée sur la préservation de nos vies aux rives plus heureuses de la confiance, du consentement et de l’espérance,

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