Marc 13, v 24-32 Apocalypse de Marc – « l’Eglise comme prophète »

Dimanche 15 novembre 2009 – par François Clavairoly

 

24] Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, [25] les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. [26] Alors on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire. [27] Alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. [28] Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche. [29] De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte. [30] Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. [31] Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. [32] Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. [33] Prenez garde, veillez et priez ; car vous ne savez quand ce temps viendra. [34] Il en sera comme d’un homme qui, partant pour un voyage, laisse sa maison, remet l’autorité à ses serviteurs, indique à chacun sa tâche, et ordonne au portier de veiller. [35] Veillez donc, car vous ne savez quand viendra le maître de la maison, ou le soir, ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou le matin ; [36] craignez qu’il ne vous trouve endormis, à son arrivée soudaine. [37] Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez.

Chers amis, frères et sœurs,

Ce discours d’apocalypse [1] barre, comme une limite enfin posée à notre hubris [2], et comme un garde- fou devant notre orgueil et notre démesure, toute envie de connaître les secrets infinis du monde, et le désir de toute puissance sur les choses et le destin :

L’envie de savoir « avant » les autres, de tout savoir « sur » les autres et « sur » soi, de même que le désir de pouvoir, c’est-à-dire de pouvoirsauver sa vie, avec ou sans les autres, et la prétention de connaître enfin quand et comment ce salut viendra.

L’envie de savoir se trouve, en effet, critiquée frontalement par l’affirmation du Christ selon laquelle précisément, en matière de salut « personne ne connaît le jour et l’heure, ni les anges ni le Fils, mais le Père seul… ».

Et ce « non-savoir » quant aux choses essentielles -c’est-à-dire l’impossible maîtrise d’un savoir permettant de connaître le jour de son salut- devient alors, selon l’évangile, constitutif de la condition de disciple. Nous ne savons pas. Personne ne sait. Et nous n’avons pas à savoir.

Et contre tous ceux qui scrutent les textes et les signes des temps pour acquérir ce savoir, contre ceux qui sans cesse disent qu’ils pressentent, eux, ou qui font mine de redouter le grand jour ou la catastrophe, le moment m, le temps t, l’heure h qui ne sauraient tarder, contre tous ceux qui s’enthousiasment secrètement à l’idée qu’enfin le messie va révéler sa force, tel un roi puissant prenant sa revanche, et contre les prophètes de malheur, les pessimistes ou les exaltés de toutes sortes qui veulent faire croire qu’ils en savent plus que quiconque, le discours d’apocalypse de Jésus renvoie, non sans une certaine ironie mais avec un grand calme, au bon sens paysan, grâce à cette évocation du figuier qu’il décrit ainsi : « Recevez l’enseignement de la parabole du figuier : dès que ses branches deviennent tendres et que les feuilles poussent, vous savez que l’été est proche. De même vous aussi, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le fils de l’Homme est proche, à la porte. » Or justement, le figuier, quand on l’observe sagement, marque effectivement les saisons. Et chacun sait que les saisons se succèdent depuis longtemps et pour longtemps encore. Et que chaque été, le figuier a des branches qui deviennent tendres et des feuilles qui poussent !

C’est donc bien, selon ce qu’enseigne le figuier, que le temps nous est donné abondamment, et surtout qu’il nous est renouvelé saison après saison, année après année, pour que puisse se déployer largement, dans la durée, dans l’espace de notre monde et de nos vies, le témoignage auquel nous sommes appelés. L’exemple du figuier montre ainsi que nous avons du temps [3].

Et par conséquent, le discours de Jésus vise les impatients, les chercheurs inquiets, les angoissés du lendemain et les obsédés du calendrier de l’apocalypse qui s’imaginent que l’été prochain sera le dernier ou que 2012 – pour faire référence ici au film catastrophe qui porte ce nom et qui sort sur nos écrans de cinémas en ce moment même- sera notre dernière année.

Il n’y a dans le récit aucune révélation quant à des signes précurseurs que nous pourrions apprendre à déchiffrer.

Et le seul exemple que nous donne Jésus, et qui pourrait être perçu comme tel, est celui qui décrit non pas un signe précurseur de l’événement de la fin du monde, mais l’événement lui-même ! Le soleil s’éteint, les étoiles tombent du ciel, le cosmos est bouleversé…De sorte que quand cela arrivera, il sera bien tard et il ne restera plus grand-chose à faire… !

Le discours de Jésus vise les impatients et les orgueilleux dévorés par l’hubris, mais pas seulement eux : il vise aussi tous ceux qui sommeillent et ne regardent plus le monde tel qu’il est, tous ceux qui se sont enfermés en eux-mêmes. Il s’adresse à ceux qui se sont laissés aller à la quiétude, à force de consentement aux choses, à la routine et aux recommencements tranquilles tout au long de leur existence. Et il leur rappelle la vocation de sentinelle à laquelle ils sont appelés. Les derniers mots de Jésus sont en effet ceux d’une exhortation à la veille et à la vigilance.

Ainsi, la communauté des disciples telle qu’elle est présentée ici, la figure de l’Eglise qui se dessine face à cette exhortation, est celle d’une communauté de veilleurs, de sentinelles, d’hommes et de femmes vigilants et critiques, toujours aux aguets, mais cependant ni affolés ni endormis, gardant les yeux ouverts sur le monde et le regard lucide.

Une Eglise pleinement dans ce monde mais aussi emplie d’espérance, telle est donc la communauté qui se lève dans ce récit. Avec la certitude que son horizon est celui de la grâce, même si aujourd’hui, dans l’entremêlement des choses et des événements, les idées de mort et de chaos comme l’expression de sentiments de crainte devant de réelles menaces, prévalent autour d’elle et dans bien des discours.

Le sage dira alors, dans sa grande patience, et pour se rassurer ou se prémunir contre ces troubles qui l’assaillent : nihil sub sole novum !

Mais Jésus, plus sage que lui encore, à la fois patient et impatient, lui répondra vigilate ergo…omnibus dico : vigilate, invitant derechef au témoignage et non pas au désabusement ou au cynisme.

Le témoignage du Christ, en effet, lorsqu’il évoque la venue à l’improviste du messie (v 33-36), n’a pas pour fonction de créer un stress supplémentaire qui se transmettrait à des hommes déjà suffisamment inquiets par ailleurs, et qui les paralyserait, ni celle de réveiller soudainement et d’apeurer à leur tour ceux qui, croyant jusque là vivre tranquillement et en sécurité, n’avaient aucune conscience de la brièveté de leur vie et des dangers qui la guettent. Le témoignage du Christ interpelle et les uns et les autres, parce qu’il rappelle la promesse qui est en train de se réaliser : une promesse offerte à ceux que le Seigneur a choisis de toute éternité et à qui il ouvre un chemin et un horizon [4].

Cette promesse offerte et reçue par l’Eglise la met en route pour qu’elle témoigne à son tour. Car cette promesse porte en elle une tension féconde, tension entre le passé d’une parole prononcée jadis, et le futur d’un royaume qu’elle annonce.

Ainsi, l’Eglise, comme un arc tendu, nourrie et portée par la promesse et appelée au témoignage, se trouve être l’instrument qui s’apprête à décocher la flèche pour donner un signal d’espérance au monde qui désespère ; elle se trouve être exactement comme la sentinelle sur le rempart, regardant au loin et criant de joie à la venue du roi qui s’approche enfin, annonçant le message de l’évangile, autrement dit une bonne nouvelle et non pas l’annonce d’une catastrophe. Annonçant une bonne nouvelle selon laquelle le Seigneur vient bientôt, sans que quiconque sache ni le jour ni l’heure, évidemment, mais, dans la certitude joyeuse de sa venue.

Ici s’origine vraiment la qualification de disciple, de veilleur ou de chrétien, de celui, quel qu’il soit, qui entend la parole de Jésus : dans cet indépassable « non savoir » quant au jour et quant à l’heure, et en même temps dans cette confiance imprenable en un salut qui vient bientôt, afin qu’aujourd’hui le monde présent, informé de cette venue promise, devienne vivable et non pas absurde ou insensé.

Cette qualification du disciple ou de l’Eglise par le Christ comme « sentinelle » [5] ou comme veilleur équivaut à celle de prophète : l’Eglise comme prophète, c’est-à-dire choisie et établie en tant que porte-parole d’un message d’espérance, y compris dans les moments et les situations les pires qui soient – maladie, haine, détresse, fin de vie, impasse, guerre…- l’Eglise est celle qui se tient présente et qui parle sans orgueil, avec calme et discernement là où à vues humaines l’espoir disparaît, là où la mort semble l’emporter, là où, en ce moment même, le Christ est crucifié [6].

Elle est, telle que Jésus la met en chemin avec de pauvres disciples, avec des hommes et des femmes de peu de foi, le lieu d’un témoignage unique et irremplaçable, d’où l’écho de la Parole de Dieu résonne pour le salut du monde et pour tous ceux que le Seigneur appelle ; elle est notre lot, notre vocation, notre mission,

Amen


[1] Ce style n’est pas réservé au livre de l’Apocalypse. Nous le trouvons aussi chez les prophètes (Es, Ez, Dn) et dans l’évangile (Mt 25).

[2] Hubris est une divinité grecque personnifiant l’hubris, c’est-à-dire la démesure de l’homme et son désir insatiable d’obtenir plus que ce que le destin lui offre. Analogie du péché, hubris est alors cause de destruction et de mort

[3] En ce sens, le discours apparemment apocalyptique de Jésus peut être qualifié d’anti-apocalypse : il n’invite pas tant à lire les signes des temps qu’à entrer dans une pratique du témoignage et de la vigilance.

[4] Ce terme d’horizon a de nouveau toute sa place ici, puisqu’il vient du grec et qu’il a donné un verbe construit pro-orizw qui, traduit en latin, est arrivé jusqu’à nous en français avec le mot de prédestination. Et c’est précisément ce grand dessein de Dieu, autrement dit cette prédestination, illustrée par la vie des prophètes comme Jérémie, Daniel ou Jonas, évoquée et suggérée dans des textes comme Gen 27, Ex 33 ou Pr 31, rappelée chez Paul en Ephésiens 1 ou dans les évangiles de Matthieu, de Marc ou de Jean, reçue, assumée et interprétée dans la tradition des Pères, de Saint Augustin à Saint Thomas et reprise chez Luther et chez Calvin, qui élargit l’horizon du salut au bénéfice des hommes appelés par le Christ.

[5] Cf. Ez 3, 17.

[6] Le chapitre 13 de l’évangile se clôt ici et le récit de la passion s’ouvre juste après, au chapitre 14 : « …ils cherchaient comment se saisir de Jésus…et le mettre à mort. » (Mc 14, 1)