Marc 13, 32-37 – « L’apocalypse, maintenant. »

Dimanche 27 novembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Je voudrais vous parler d’apocalypse [1]….En ce premier dimanche de l’avent, je voudrais vous faire part d’une révélation, et vous dire en des termes choisis la joie d’une merveilleuse apocalypse.

Je voudrais vous révéler, en effet, que nos vies, toutes nos vies, chacune de nos vies, sont pour toujours portées dans les mains bienveillantes de Dieu, en Jésus-Christ. Vous ne le savez peut-être pas encore, et vous ne le discernez pas tout à fait. Pourtant nous avons allumé une bougie sur la table, pour éclairer les lieux, et dimanche prochain nous en allumerons deux, et puis trois et puis quatre, jusqu’au jour de Noël où tout, enfin, sera clair et lumineux pour chacun de vous : celui qui vient, mais dont le jour de la venue est inconnu, celui-là vient pour notre bonheur et pour notre joie, il vient pour nous dire la bienveillance de Dieu.

Merveilleuse apocalypse d’un Dieu d’amour et de miséricorde qui rencontre nos vies fragiles, déchirées et désaccordées. Il vient -et de cela nous sommes sûrs- en Jésus-Christ.

Il vient mais, en vérité, nous ne savons rien. Nous ne disposons à ce sujet d’aucun savoir. Telle est la particularité des chrétiens dans le monde : ils croient, ils sont sûrs, mais ils ne savent rien. Ils croient, ils sont sûrs, mais quant au moment précis de cette venue, quant à sa description, et à ses conséquences, ils ignorent tout. Leur non-savoir à ce sujet est, pourrions-nous dire, l’exacte contrepartie de leur indéfectible espérance.

Le texte de l’Evangile de Marc évoque bizarrement ce temps là. A la fois les images qu’il emploie sont étonnantes et spectaculaires, et à la fois le Christ coupe court à toute spéculation, et donc à toute prétention à connaître.

A la fois les termes utilisés proviennent bien de l’imaginaire apocalyptique tel que les récits de cette époque en témoignent, et à la fois Jésus met un terme à toute inquiétude ou toute angoisse à ce sujet, à toute tentative de déchiffrer par la raison humaine le dessein de Dieu.

Ecoutez-le : « 13:24 Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, 13:25 les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. 13:26 Alors on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire. 13:27 Alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. 13:28 Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche. 13:29 De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte. 13:30 Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. 13:31 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. 13:32 Pour ce qui est du jour ou de l’heure, personne ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul.

Je ne sais pas si nos contemporains attendent, pour leur part, ou redoutent quelque chose au sujet de la fin des temps. Je ne le crois pas vraiment…Je ne sais pas si nous-mêmes sommes réellement préoccupés par la recherche de la date de cette fin des temps ou par la fin du monde. Tout au plus, et cela suffit déjà, la brièveté de nos propres vies et leur fragilité nous étonnent et nous effraie un peu.

Certes, plusieurs fièvres apocalyptiques ont secoué à plusieurs reprises notre humanité inquiète. Dans l’ambiance religieuse du Bas-Judaïsme de l’Empire, par exemple, l’effervescence prophétique en Israël a sans doute surpris plus d’un préfet romain, comme au XVè ou au XVIè siècle notre Europe chrétienne s’est fait très peur à elle-même par le développement et la propagation d’une théologie aux accents millénaristes et à l’imaginaire halluciné, en plus des pestes bien réelles qu’elles se devait d’affronter pour survivre. Et plus près de nous, encore, mais chez certains seulement, quelques Témoins de Jéhovah ou quelques sectaires illuminés ont aussi joué sur la crainte de l’enfer ou sur l’annonce d’une méchante apocalypse dont réchapperaient uniquement les élus ou tout simplement les plus malins…

Et aujourd’hui, quelques prophètes à la voix autorisée interprètent les effets inquiétants, il est vrai, d’une pollution de la planète ou de son réchauffement, comme les signes précurseurs d’un prochain cataclysme écologique. Et des stratèges ou des savants bien informés nous prédisent un conflit nucléaire dévastateur au Pakistan, en Inde, en Corée, ou encore plus près de nous en Iran, et dans les mois qui viennent. Et plus incalculable mais certainement plus définitive, d’autres redoutent la possibilité d’une collision d’astéroïde avec la terre où le genre humain se verrait anéanti.

La préoccupation au sujet de la fin du monde s’est donc, en quelque sorte, sécularisée, sans pour autant disparaître tout à fait. Elle s’est trouvée comme prise en charge et mise en récit non plus tellement en termes religieux ou théologiques, mais au travers de discours d’ordre scientifiques, rationnels ou stratégiques… Ceci étant, l’inquiétude et l’angoisse sont finalement peut-être toujours là, tapies au fond de nous, et les tentations de les instrumentaliser tout aussi grandes. Il nous faut par conséquent relire cette page de l’Evangile de Marc avec attention, et ne pas faire de contresens. Il nous faut la recevoir comme bonne nouvelle et non comme menace.

Marc utilise effectivement la thématique apocalyptique -discours concernant la fin des temps- et fait dire à jésus des phrases étonnantes. Mais c’est bien pour lutter, précisément, contre les apocalypticiens qui s’enflamment et développent sans cesse des prédictions funestes sur la fin, perdant de vue ce qu’est l’essentiel de l’Evangile, à savoir une Bonne Nouvelle, la bonne nouvelle qu’est la venue du Christ dans nos vies. C’est pour lutter contre ces discours à vrai dire effrayants, comme aussi contre leurs effets paralysants et démobilisateurs (si la fin est si proche, alors à quoi bon continuer à vivre, à quoi bon entreprendre…) que Marc emploie ces termes : il en détourne le sens en expliquant à ses lecteurs, par le biais de la parabole du figuier par exemple ou par des citations de textes apocalyptiques de l’Ancien testament [2], qu’ils auront beau chercher des signes dans le ciel ou sur la terre, ils ne sauront rien ; et en disant encore qu’ils aurons beau être astrologues et devins ou mieux encore jardiniers avisés, physiciens chercheurs ou astronomes, des catastrophes arriveront, certes, des éruptions volcaniques et des tremblements de terre (la nature est vivante et la création en pleine évolution), mais le jour de la venue du Christ, ils ne la connaîtront pas. Je voulais vous parler d’apocalypse…D’une merveilleuse apocalypse. Tout le contraire, donc, de ce que ce mot à fini par signifier dans le langage courant. Un mot qui a désigné, au cours de siècles, tant de choses affolantes, et à qui l’on a volé la signification si belle qu’il contenait et qu’il portait pourtant à nos esprits à savoir rendre visible ce qui était jusque là inconnu et ignoré, rendre lisible ce qui était caché, comme une lettre décachetée par son destinataire et dont le message se trouvait enfin délivré.

L’apocalypse est en effet un message délivré, et un message qui délivre son lecteur. Qui le délivre d’une angoisse très singulière, celle dont nous parlions à l’instant et qui, semble t’il, en concerne plus d’un : celle de ne pas savoir, précisément. « Vous ne savez pas » nous dit le Christ. Vous ne savez pas. Or ce non-savoir ouvre désormais le champ d’une toute autre dimension qui se laisse découvrir enfin, la dimension de l’espérance.

Les disciples du Christ, comme vous ce jour, reçoivent donc vraiment une révélation, et c’est celle de l’espérance, non plus celle d’un savoir, qu’il soit théorique, théologique ou religieux. Il est impossible en effet d’établir par un savoir humain une sorte d’ « horaire de train du monde », avec l’indication de la succession des destinations et des stations : « tremblement de terre, 10h38 », « chute des étoiles, 22h46 », « collision d’astéroïde, 23h59 »…Fin du monde ?

Nous comptons, certes, avec la parousie [3] car elle fait partie de notre credo, de notre espérance, mais nous ne calculons pas.

Et la présence de la thématique de la fin du monde dans notre foi ne nous autorise pas à dormir, à ne rien faire et à tout remettre à Dieu en un fatalisme résigné. Nous avons reçu, le texte de la parabole du maître de maison nous le rappelle, une autorité pour agir et œuvrer dans le monde. Et l’autorité reçue du maître nous rend alors capable d’innovation, de création, et de témoignages d’espérance dans toutes sortes de domaines. Martin Luther disait à ce propos, comme pour illustrer cette espérance et l’autorité du croyant qui tient ferme ses positions : « si je savais que la fin du monde était pour demain, j’irai dans le jardin, et je planterai un arbre. »

L’avenir offert par Dieu n’est donc pas synonyme de catastrophe, de décadence, de malheur. Il peut en revanche se comprendre par analogie avec l’été : au temps de la plénitude, de la récolte des fruits, de la moisson…Car devant nous, au-delà des saisons froides et déprimantes, il y a des merveilles promises. Au sein de l’Eglise, par conséquent, comme dans notre paroisse, il s’agit bien de veiller et d’avoir l’œil, il s’agit d’observer tout ce qui bouge et bourgeonne, toute micro réalisation, toute graine qui germe et qui peut devenir parabole du royaume à venir [4].

Il s’agit de veiller et de ne pas s’endormir, pour que d’autres que nous, après nous et avec nous, soient mis au bénéfice de la révélation de la venue du Christ. Une venue -une apocalypse- dont personne ne connaît le moment, mais dont la réalité est, étonnement, comme une présence permanente, secrète et réelle, dès maintenant, et au plus profond de nos vies, אָמֵן


[1] Le chapitre 13 de l’évangile de Marc est considéré par les exégètes comme une apocalypse

[2] Cf. Mc 13 v24 et 25 qui sont des citations des prophètes.

[3] La parousie est l’événement de la venue du Fils dans sa gloire.

[4] Tel le signe du baptême de Naomi ce matin.