Marc 12, v 41-44 – « La pauvre veuve, une figure insensée de la grâce »

Dimanche 8 novembre 2009 – par François Clavairoly

 

« 41 S’étant assis en face du Trésor, il regardait comment la foule y mettait de la monnaie de bronze. Nombre de riches mettaient beaucoup. 42 Vint aussi une pauvre veuve qui mit deux leptes valant un quadrant. 43 Alors il appela ses disciples et leur dit : Amen, je vous le dis, cette pauvre veuve a mis plus que tous ceux qui ont mis quelque chose dans le Trésor, 44 car tous ont mis de leur abondance, mais elle a mis de son manque, tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

« Jésus se reconnaît dans la veuve pauvre, non parce qu’elle est plus généreuse que les riches ni parce qu’elle est victime d’un système, mais parce qu’elle est figure insensée d’une grâce ».

Chers amis, frères et sœurs,

Deux types de lectures apparaissent comme légitimes concernant ce récit de l’évangile de Marc : un type de lecture que l’on pourrait dire moral, et un type de lecture, qui pourrait être qualifié de socio-politique ou critique.

Le geste de la veuve est en effet compris, selon la première lecture, comme un geste qui compte, qui coûte, et qui illustre positivement l’authenticité d’un engagement et la fidélité d’une conviction.

Ici, une veuve pauvre exprime sa foi par le geste d’un don que remarque Jésus, au moment même où la générosité des riches semble plus facile à vivre puisque ce que ces derniers placent dans le tronc placé devant le temple de Jérusalem une somme qui ne leur coûte pas autant : ils donnent de leur « superflu »…

Le don qui coûte contre l’engagement superficiel, tel est l’argumentaire de la première lecture dont la résonance éthique n’est évidemment pas sans pertinence au plan de l’exemplarité : le lecteur que nous sommes est replacé par ce biais dans un contexte de jugement dont on voit bien que le prononcé du verdict plane sur quiconque triche avec sa conscience et avec Dieu.

Et la parole évangélique trouve alors un de ses accents si particuliers contenus et transmis par la proclamation prophétique, exigeant la vérité et l’honnêteté dans les comportements, dans une vision intransigeante quant à l’éthique du don, du partage et de la justice : que l’on se rappelle les mots sévères et les adresses très vives d’Amos ou d’Esaïe sur le même thème, devant la cour du roi ou devant le peuple, et l’on percevra que Jésus s’inscrit à son tour dans la longue tradition des prophètes d’Israël et de leurs injonctions, dont la morale se fonde sur l’exigence de Dieu qui requiert de ses créatures non pas seulement des paroles de remerciements concédés du bout des lèvres mais de réels sacrifices et un authentique abandon de soi.

Les termes du récit présentent en contraste l’attitude des riches et celle de la veuve, cela est vrai. Cependant, à aucun moment du récit Jésus ne donne cette femme en exemple ni ne la félicite. Il constate, il fait le constat qu’elle donne « plus » que les riches dans la mesure où elle « se donne » dans cette offrande apparemment insignifiante d’un quart de sou.

Et c’est bien là ce qui fait la limite de la lecture de type moral. Aucune leçon n’est en effet tirée de cette anecdote, permettant à Jésus de développer un enseignement qui prônerait l’encouragement donné aux pauvres et aux autres qui ne le sont pas, de faire comme la veuve de sorte que tous continuent, à sa suite, à se saigner aux quatre veines. Aucune leçon n’est évoquée, dans le sens inverse, qui autoriserait à dénigrer ou à insulter les riches. Le constat suggère, laisse entendre, désigne, met en route une réflexion, mais n’établit pas, précisément, les termes d’un jugement. Tout est et tout reste comme en suspens.

Certes, la tradition de lecture de l’Eglise ne s’est pas privée de suivre cette piste, en exaltant le sens du sacrifice de la veuve et en culpabilisant, de fait et sans nécessairement le vouloir, tous les autres. Mais le texte reste sobre à cet égard.

La deuxième lecture est sociale et politique. Elle dénonce froidement une injustice.

Le contexte du récit éclaire en effet d’un jour singulier cet épisode biblique : juste après les versets qui racontent la scène de l’offrande, Jésus annonce ou prophétise en quelques mots la destruction du Temple de Jérusalem.

Autrement dit, Jésus promet la fin du système religieux, économique et symbolique représenté par le Temple : un système qui crée une situation d’injustice telle que des pauvres qui veulent y participer sont amenés à donner, proportionnellement, beaucoup plus que d’autres. Cette femme, si elle veut exprimer sa foi et sa reconnaissance, ne donne t-elle pas en effet mille fois plus que les riches ?

Cette injustice là est donc promise à la disparition, en Christ, et du coup toute injustice sociale et religieuse se trouve prise sous le feu de la critique du Christ.

La guerre juive de l’année 70 provoquera de fait cette destruction, et Jésus, prophétisant l’événement, anticipe cette situation. Il réalise en avant première et par ses propres paroles -à savoir le constat d’injustice et l’annonce de la destruction du Temple- la promesse de libération d’un tel système.

Prenant au sérieux ce deuxième type de lecture et en l’actualisant, nous pouvons alors nous demander si nos propres systèmes religieux ne tombent pas eux aussi sous le coup de la prédiction de Jésus et sous la critique implicite de son constat. Et nous pouvons nous interroger aussi sur le fait de savoir s’ils ne génèrent pas en eux-mêmes des situations complexes et contraignantes faites d’injustice, où les pauvres, en particulier, sont finalement exclus, comme la veuve, d’une pratique qui n’est plus à leur portée…

Je vous laisse méditer cette question aux conséquences étonnantes, provoquant d’autres questions en chaîne, par exemple : est-ce que nos Eglises ne « pensent » pas trop souvent à la figure du pauvre (représentée ici par la veuve) seulement ou prioritairement en terme de personne à « accompagner » à « aider » et à « soutenir », plutôt qu’en terme de personne « avec qui vivre authentiquement » une relation de fraternité, d’accueil et de partage, de sorte que l’Eglise soit enfin et véritablement ce lieu où « il n’y a plus ni juif ni grec, ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre » ni pauvre ni riche… ?

Bref, est-ce que nos sociologies d’Eglise -je veux dire nos pratiques, nos systèmes, nos fonctionnements, et nos propres auto-compréhensions d’Eglise- ne sont pas devenues telles que les pauvres, bien que tout à fait présents dans l’horizon de notre pensée, sont en même temps rejetés de fait sur le parvis même de nos temples et du sein même de nos communautés ? Et est-ce que nous ne sommes pas en train de construire peu à peu une sorte d’Eglise à deux vitesses, l’une, la nôtre, à l’image du temple de Jérusalem, et l’autre, à l’image de celle du parvis, celle des pauvres en leurs lieux, celle des autres, étrangères par leurs spécificités (nationales, ethniques, culturelles…) et dont nos diaconats ou nos missions auraient parfois la charge, le cas échéant, et en une forme d’aumônerie, alors qu’il s’agit de la « même Eglise une » et de nos propres frères et sœurs en Christ ? Devant l’abîme de perplexité que provoque une telle lecture, et devant la critique violente de nos systèmes qu’elle porte en elle, poursuivons notre chemin et arrivons à une troisième lecture du récit, qui ne serait ni morale ni politique, c’est-à-dire ni culpabilisante ni violente, mais qui, les assumant toutes deux, serait une lecture christique et du coup, propbablement, libératrice :

Le récit, en fait, décrit l’absurdité du geste de cette veuve pauvre prise dans un réseau d’injustice. Prisonnière d’un système qui l’oblige, si elle veut y participer, à tout donner d’elle-même, elle donne, en effet, tout d’elle-même.

Mais ce don ne peut-il alors être relu comme parabole du don et de la mort de Jésus ?

Prisonnier d’un système où le don devient un sacrifice insensé puisque ce système est voué à disparaître, et où la loi devient tellement absurde qu’elle en arrive à ce que les responsables religieux « dérobent le bien de la veuve », Jésus ne veut-il pas rappeler qu’il existe un autre chemin pour découvrir l’amour incommensurable de Dieu ?

Et en voyant cette veuve, ne se voit-il pas lui-même comme en un miroir, donnant bientôt sa vie, sa pauvre vie, apparemment pour rien ?

Si c’est le cas, « peut-être faut-il alors cesser de voir cet épisode évangélique comme un enseignement moral ». La morale suppose en effet une finalité constructive du geste. Or ce récit nous parle d’une mort apparemment pour rien -le texte grec qui décrit l’offrande de la veuve écrit littéralement, comme pour évoquer une mort, justement (celle de Jésus ?) : « elle a jeté toute sa vie ! »-.

Non, l’Evangile ne relève pas de la morale. Il est ici parole et parabole ultime nous suggérant que c’est de la mort scandaleuse et insensée de Jésus, exactement à l’image de la « vie jetée » de cette veuve pauvre, que surgira la vie véritable qui est au-delà de la morale. L’Evangile nous suggérera que c’est de cette gratuité, de ce don gratuit, autrement dit de cette grâce insensée, que le Seigneur veut nous combler.

Et le Seigneur nous le montre. Il le met en pratique lui-même, le premier, en Jésus qui meurt sur la croix. Cet Evangile nous rappelle ainsi que quiconque entend et comprend dans le geste de la veuve comme dans la parole de la croix du Fils « jeté hors de la vigne », qu’un autre a perdu sa vie pour que beaucoup la gagnent et puissent vivre librement, donnant à leur tour, s’ils le veulent, donnant autour d’eux en générosité et sans contrainte, car ce sera désormais sans culpabilité, sans ressentiment ni violence,

Amen