Marc 1, v 12-15 et Genèse 9 v8-17 – « La mémoire de Dieu… »

Dimanche 5 mars 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

A l’écoute du premier récit de l’évangile de Marc, si bref, et qui nous rappelle qu’après l’arrestation de Jean Baptiste, Jésus proclamait comme en urgence la Bonne Nouvelle et disait : « Le royaume de Dieu s’est approché, convertissez-vous et recevez l’évangile », je voulais vous inviter à vous questionner, précisément, sur ce qu’est cette « bonne nouvelle ».

Au moment où les canards sauvages tombent raides morts dans nos étangs, où les cygnes, les dindes et les poulets meurent de la grippe, où même les chats sont menacés, et finalement où tous les animaux de la création, bientôt, et nous avec, seraient tentés de remonter dans l’arche de Noé et de refermer la porte derrière nous, pour nous préserver d’un déluge constitué non pas d’eaux menaçantes mais de quelque mauvais virus ou de quelque mauvaise peste, je crois qu’il est utile de revenir à ce récit de la Genèse, à cette ancienne page de la bible qui nous redit des choses essentielles. Et tout d’abord que Dieu, notre Dieu pense à se souvenir ; qu’il veut tout faire pour ne rien oublier, et surtout pour ne pas nous oublier sur cette terre : « Quand j’aurai rassemblé des nuages au-dessus de la terre, l’arc apparaîtra dans la nuée, et je me souviendrai de mon alliance entre moi et vous, ainsi que tous les êtres vivants, et les eaux ne se transformeront plus en déluge pour anéantir la terre ». Je me souviendrai, dit-il, à la vue de l’arc en ciel…Ainsi, cet effet d’optique, dont il faudra attendre Descartes (1637 ?) pour en comprendre la réalité physique, est utilisé par Dieu comme…un moyen mnémotechnique au sujet d’une l’alliance qu’il a conclue avec l’humanité et qu’il déclare éternelle. Dieu pense à se souvenir, et le voici qui utilise ce qu’il a sous les yeux pour ne pas oublier ses responsabilités à notre égard et à l’égard de sa création. Que Dieu agisse de la sorte pour lui-même devrait, au passage, nous interroger sur nos propres oublis à son sujet, et sur l’effacement parfois durable de propres mémoires qui éprouvent tant de difficultés à raconter Dieu, son amour et ses bienfaits à nos proches, à nos enfants et, d’une manière générale, à tous nos interlocuteurs, quels qu’ils soient, parce que s’oublient en nous les textes que nous croyions bien connaître, et que disparaissent de nos esprits distraits les anciens récits qui ont cependant nourris notre enfance et construit peu à peu notre identité croyante. Dieu pense à se souvenir de nous, à nous maintenant de nous souvenir de lui, à nous de découvrir ce qu’il veut nous dire :

Le récit de Genèse 9 énonce qu’après le déluge qui n’aura plus jamais lieu, vient le temps de l’alliance avec Noé, avec toute sa descendance et tous les êtres vivants. Et il illustre cette alliance par un signe, celui de l’arc en ciel. L’épisode tiré de ce chapitre s’est trouvé inscrit dans une série de quelques autres textes anciens évoquant le déluge, et notamment celui de l’Epopée de Gilgamesh, un texte trouvé et traduit au XIX ème siècle, daté par les chercheurs du VIIIème ou VIIème siècle av.J.C mais faisant référence à une histoire -une épopée- du IIIème millénaire av J.C où Gilgamesh, roi d’Ourouk, se met en quête de l’immortalité. [1] Gilgamesh rencontre Outanapashtim, le survivant d’un déluge qui offre des ressemblances frappantes avec celui que décrit le livre de la Genèse. Il se trouve qu’Outanapashtim, le personnage ressemblant à celui de Noé, construit un bateau, y embarque sa famille, ses biens et les artisans qui l’ont aidé et tous les animaux. Le déluge dure sept jours -et non pas 40, comme dans le récit biblique-, et recouvre la terre un mois -et non un an-, le bateau échoue sur le mont Nitsir -et non Ararat-, et la grande déesse Ishtar regrette sa terrible décision. Le héros envoie une colombe, puis une hirondelle et un corbeau, et finalement sort de son « arche », offre un sacrifice, et alors le dieu Enlil lui offre enfin l’objet de sa quête : l’immortalité. Que de ressemblances dans cette histoire ancienne avec le texte de la Genèse ! Et quelle étrange correspondance entre les deux récits ! La décision cruelle des dieux de tout supprimer dans un déluge, tout d’abord, (le motif invoqué sera le bruit considérable que font les hommes sur la terre, et qui dérange les dieux dans le ciel !), l’ordre donné de construire une embarcation, ensuite, et puis le sauvetage réalisé in extremis d’un reste d’humanité, pour reconstruire et recommencer la vie, et aussi le regret d’Ishtar rappelant le changement d’attitude du Dieu biblique qui « se souvient » de Noé et fait cesser la pluie. Ou encore le vol des oiseaux -non pas celui des canards ou des cygnes !- comme pour vérifier que tout est rentré dans l’ordre, que tout est à nouveau en paix (la colombe deviendra, de ce jour, symbole de paix et de réconciliation entre Dieu et la création…), et enfin les sacrifices que font Outanapashtim et Noé en signe d’action de grâce et de remerciement.

Mais au-delà des ressemblances, il faudra noter et relever précisément les trois différences essentielles qui feront virer le sens d’un récit apparemment universel et connu de beaucoup, concernant le déluge, du seul mythe à la prophétie, de la fable ancienne racontant les origines du monde et une quête humaine impossible, à la parole donnant sens au présent et à notre histoire :

-  Il n’y a pas d’arc en ciel dans l’Epopée de Gilgamesh.

-  Noé n’obtient pas l’immortalité que le dieu Enlil aurait offerte à Outanapashtim : Noé ne demande rien ! Mais lorsqu’il sort de l’arche, il rend grâce à Dieu et reçoit sa bénédiction.

-  Le récit de Genèse 9 se poursuit avec l’annonce de la réalisation bien réelle de cette bénédiction divine, et l’irruption dans l’histoire des trois fils de Noé et de toute sa descendance. Ces trois différences qui marquent notre récit et que signe l’arc en ciel de l’alliance, indiquent que Noé, l’humain par excellence et non pas l’immortel improbable, entre dans le présent de plain pied, et par le truchement de sa descendance qui se répand sur toute la terre, découvre l’histoire et la géographie d’un monde placé désormais sous la garde bienveillante de Dieu. Le récit de la Genèse a des couleurs mythiques, cela est incontestable, mais justement le sens qu’il déploie quitte à un moment donné -celui de la bénédiction- le terrain du mythe pour faire accéder son personnage principal, Noé, ses trois fils Sem Cham et Japhet, et toute sa descendance, c’est-à-dire nous-mêmes en ce moment, lecteurs de ce texte, à l’histoire d’une alliance qui ne sera plus jamais brisée. La quête, ici, ne sera jamais celle, illusoire, de l’immortalité, car le récit biblique ouvre véritablement à la responsabilité bénie des hommes sur cette terre -et non dans le monde des dieux- dans l’histoire et « devant Dieu », dans la contingence, la finitude et l’humilité de leur vie, dont le récit suivant, celui de la tour de Babel, rappellera avec lucidité combien les hommes veulent pourtant sans cesse les nier. La bonne nouvelle, dans cette perspective, peut donc être énoncée en trois points :

1°) Dieu se souvient de ce qu’il a fait, et il n’oublie plus aucune de ses créatures. Il ne reviendra pas, en effet, sur sa décision de préserver la terre.

2°) L’alliance qui exprime cette décision est éternelle, et le Christ la rappellera non plus seulement à Israël mais au monde entier. Elle est éternelle et prend une dimension d’ordre universel et cosmique.

3°) Malgré les canards sauvages qui meurent -sans oublier, comme par un bien triste enchantement, les morts en bien plus grand nombre d’enfants, de femmes et de vieillards épuisés par la faim et la maladie au Soudan, par exemple, en Ethiopie, au Mali, au Nigeria ou dans les banlieues de nos riches cités, malgré les terribles fléaux qui menacent le monde, c’est à la responsabilité que le Seigneur Dieu nous appelle, une responsabilité à vivre ensemble : En lui rendant grâce tout d’abord, au sortir de notre arche, et de toutes nos forteresses où nous sommes tentés de nous enfermer, en saisissant les occasions de nos vies, là où nous sommes, de nous souvenir, chaque fois qu’une vie est en danger, que le Seigneur ne se résignera pas au laisser faire, et qu’il nous appellera à agir, à notre mesure, à la mesure de notre courage et de nos maigres forces, à la mesure de notre espérance aussi, et à le mesure de notre mémoire si tant est que nous n’oublions pas cette page de la bible.

D’une certaine façon, l’enseignement du récit de ce jour nous redit que nous sommes tous des rescapés de cet ancien déluge, qu’à ce titre la mort est derrière nous, et qu’elle a déjà eu lieu. Car devant nous se trouvent l’action de grâce, le culte et le service des frères et du monde… La bonne nouvelle en Jésus-Christ pourrait donc annoncer et dire que notre vie, dans sa finitude, sa fragilité et sa brièveté a cependant un sens : nous sommes tous et toutes inscrits, et pour toujours, dans la mémoire de Dieu. Une mémoire bienveillante et marquée du sceau de l’alliance,

אָמֵן


[1] Ourouk est un nom propre que le livre de la Genèse n’ignore pas et qu’il transcrit en Erek (Gn 10.10).