Marc 1 – « Tous les commencements du monde… »

Dimanche 4 décembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

« Commencement » de l’Evangile, tel est le premier mot de notre texte. En grec « archè », en hébreu « beréchit » (Gn 1), en latin genesis, la genèse de toute une histoire, le début de notre histoire.

« Commencement » d’une histoire qui apparaît ici comme une bonne nouvelle : « commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ Fils de Dieu » (Mc 1 v1).

Mais immédiatement, nous nous rendons compte que ce commencement est déjà précédé : nous réalisons qu’il existe quelque chose « avant ». Ce commencement de l’Evangile de Marc est en effet précédé, car avant même l’annonce de l’Evangile, avant la venue de Jésus-Christ, se trouve proclamée une parole prophétique, celle d’Esaïe qui annonçait jadis un autre commencement, la libération de l’exil et la fin de la captivité babylonienne : « Préparez les chemins du Seigneur, et rendez droits ses sentiers ! » criait-il, afin que le peuple entende l’annonce et se mette en marche sur une belle route vers la terre d’Israël, en une immense procession qui lui fera quitter les lieux de la détresse et de la désolation pour atteindre la Judée, et habiter enfin à nouveau la principale ville du pays retrouvé, Jérusalem.

Or voici que ce cri du prophète lui-même résonne déjà comme un écho d’un autre commencement, d’une autre marche encore antérieure à celle de la fin de l’exil, et c’est la marche de l’exode, la première grande mise en route de tout un peuple en vue de sa liberté, avec Moïse à sa tête.

Et puis il faudrait évoquer, encore en amont, la marche d’Abraham, et encore avant lui, celle de Noé, et puis encore celle de Caïn, protégé par le signe de Dieu, et marchant sans fin sur les chemins de l’existence. La bonne nouvelle est donc celle de Dieu qui, inlassablement, de génération en génération, vient commencer avec nous une histoire toujours singulière et toujours nouvelle.

De commencement en commencement, de genèse en genèse, il nous fait signe, de sorte que personne ne soit oublié. Avez-vous remarqué comme les évangiles, en leur début, disent tous cela, à leur manière ?

Ils relatent, pour les uns, une antécédence, une généalogie (Matthieu et Luc), remontant jusqu’à Abraham et même jusqu’à Adam, ils évoquent la venue d’un « précurseur » nommé Jean le Baptiste, ils font référence à Esaïe et à l’exil, ou bien encore au premier commencement, celui de la création, comme cela est noté dans le récit du prologue de l’Evangile de Jean.

L’évangile est toujours précédé d’une antécédence, et les lecteurs que nous sommes sont alors conviés à entrer dans une histoire qui, justement, ne commence pas avec eux, mais qui les accueille avec tant d’autres, avant eux.

L’Evangile est en premier lieu la bonne nouvelle d’une histoire déjà ancienne, la nouvelle d’un commencement qui en a concerné tant d’autres, avant, et non les moindres : Abraham, Moïse, David, Salomon, et toute la nuée des témoins d’Israël.

Et nous, lecteurs, en cette période de Noël, sommes convoqués après eux pour y trouver à notre tour une place qui est déjà préparée.

« Commencement », c’est-à-dire invitation à entrer dans une longue histoire, et appel à en garder, précisément, la mémoire. Un appel à garder les « mémoires nécessaires [1] » de tous ces commencements successifs. L’Evangile est invitation et appel, en même temps, donc, que garde mémoire de tout ce qui nous a précédé.

Souvenez-vous qu’avant Christ, Esaïe a parlé et avant lui Moïse et encore Abraham. Et souvenez-vous que Dieu commence avec vous ce qu’il a commencé avec eux, il y a si longtemps, et qu’il n’a pas encore achevé.

Aujourd’hui tout commence pour vous, auditeurs, amis, frères et sœurs, et il s’agit là de la bonne nouvelle de ce jour.

Dans la perspective d’un tel commencement, et placés devant une telle invitation divine, certains s’effraient et se sentent très peu dignes d’être appelés…D’autres se replient, et, comme pour mieux se préparer, vont faire humblement retraite dans la prière et le jeûne.

Jean Baptiste est de ceux-là : retiré au désert, non par une sorte de masochisme absurde mais par humilité, il recommande à ceux qui l’écoutent l’attente, l’espérance, et la repentance. Le désert devient alors le lieu privilégié de la rencontre avec Dieu, en dehors de toute agitation vaine et loin de tout faux-semblants.

Et il est suivi par les foules : tous les habitants de Judée et de Jérusalem vont vers lui, car à l’aube d’un commencement spirituel de cette importance, devant l’événement d’une rencontre tellement attendue, il faut se préparer, alléger au mieux son fardeau pour rendre la marche aisée, et il faut se repentir de ses péchés.

Le plongeon dans les eaux du Jourdain que propose le Baptiste n’est donc pas seulement à comprendre comme un rituel un peu ésotérique de purification au sens essénien ou qumranien du terme, mais il s’agit véritablement d’une démarche d’ordre spirituel qui anticipe une nouvelle vie, car il signifie rien de moins que la véritable et sincère attente du pardon de Dieu.

« Changez de comportement » proclame le Baptiste, « et Dieu pardonnera vos péchés ». « Convertissez-vous, et vous pourrez alors marcher dans la paix de Dieu, dans le commencement d’une vie nouvelle à laquelle Dieu vous convie… » Jean Baptiste se prépare en effet, et prépare les foules. Il est le « précurseur ». Et sur le curseur de l’histoire, il vient après Esaïe mais juste avant le Christ. Il est prophète, il parle devant les foules juste avant que se produise l’événement. Il est figure charnière. Il est le portier qui tient la porte ouverte, par où viendra le Christ pour rencontrer ses frères et l’humanité toute entière.

Et il dit du Christ qu’il est plus puissant que lui.

De quelle puissance parle-t-il, alors, quand on connaît l’histoire de Jésus et sa fin pitoyable ? De quelle puissance s’agit-il quand on connaît les puissants qui l’entouraient et menaçaient sa vie ?

S’agit-il d’une puissance prophétique ? Mais Esaïe le prophète et tant d’autres avant lui ont réalisé eux-mêmes des choses extraordinaires, en prédictions, en actes et en gestes étonnants.

S’agit-il d’une puissance politique ? Mais Rome n’est pas tombée, devant Jésus, ni les puissances de l’empire.

S’agit-il d’une puissance magique ? Mais ses miracles sont si humbles (quelques lépreux, quelques paralytiques et quelques morceaux de pains multipliés) qu’il est clair que leur puissance est ce qu’ils suggèrent à l’intelligence et ce qu’ils signifient pour la foi, plus que de leur réalité même et la force de leur thaumaturgie.

Alors ? Alors il est plus puissant, parce qu’avec lui le commencement qu’il réalise ne nous renvoie plus comme en écho seulement aux commencements anciens de la vocation d’Abraham, de l’exode ou du retour de l’exil, mais au don de l’Esprit Saint qui a lieu dès maintenant, c’est-à-dire à quelque chose de neuf, d’inouï, d’imprévisible et de nouveau. Comme si ce commencement nous faisait devenir contemporain du Christ au moment même où nous entendons et où nous recevons l’Evangile.

« Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ », écrit l’auteur du texte, et nous commençons à vivre avec le Christ par le fait de l’Esprit Saint, cette force étonnante qui nous permet de croire et de témoigner que Christ est présent parmi nous pour une nouvelle vie.

Commencement d’une vie nouvelle où rien n’est écrit d’avance mais où tout est à inventer, où après le souvenir, nous sommes orientés vers l’avenir, vers demain, où après les mémoires nécessaires se lient et se tissent en nous l’attente et l’espérance.

Commencement d’une vie nouvelle tenant à la fois de la longue histoire d’une antécédence, et en même temps d’un avenir où le Chris nous précède, un avenir où il marche devant nous, où il nous trouve et nous rencontre ailleurs que là où nous l’attendions, où il nous précède en Galilée [2].

Jean Baptiste avait donc vu juste : il ne faut rien oublier, et en même temps il nous faut nous préparer à ce qui nous attend. Car nous avons des « antécédents » – s’il est possible de s’exprimer ainsi – : nos ancêtres, d’une part, c’est-à-dire tous ceux qui nous ont précédés dans la foi, mais aussi tant de péchés à nous faire pardonner, d’autre part.

Nous avons des antécédents, et nous avons aussi un avenir avec Dieu. Et cet avenir commence aujourd’hui [3].

Commencement de l’évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu : un « à venir » est en marche, il est rendu possible, et il s’ouvre devant nous, comme le ciel s’ouvre au baptême de Jésus, révélant l’Esprit Saint qui repose sur lui, et annonçant le pardon offert désormais à quiconque le reçoit dans sa vie, et reconnaît en lui celui qui devait venir pour le pardon des péchés.

Le Christ est plus puissant que le Baptiste, par conséquent, mais d’une puissance de pardon, d’une puissance d’amour, de compréhension de nos vies compliquées, opaques, éparpillées, truquées, cachées, fatiguées ou blessées, et tellement coupables, tellement en demande de pardon.

Il est plus puissant, car Lui pardonne. « Père, pardonne-leur » dit Jésus sur la croix dans un dernier souffle. Et ce pardon inaugure toute vie. Nous voici donc avec cette nouvelle : en Christ nous recevons l’Esprit Saint qui nous pardonne et nous ouvre les yeux sur lui.

En Christ nous pouvons vivre de ce pardon, pour nous-mêmes, bien évidemment, comme pour ce qui touche à toutes nos relations, qu’elles soient fraternelles, amicales, familiales, conjugales, et même celles que nous lierons demain, avec d’autres que ceux que nous connaissons.

Cette nouvelle vie qui s’inaugure en Christ commence maintenant. Elle commence non pas comme si rien, avant, n’avait jamais existé, ou comme s’il n’y avait aucune mémoire : non pas table rase, en Christ, mais au contraire table mise, c’est-à-dire qu’une invitation permanente nous est faite depuis tous les commencements du monde, par Christ qui nous aime et qui nous veut près de lui à sa table, comme chacun de ses disciples, comme l’humanité toute entière.

Une vie nouvelle où chacun a sa place déjà préparée. Commencement de l’Evangile de Jésus-Christ Fils de Dieu, car chaque jour qui passe, Dieu commence avec nous par une parole de pardon, entre mémoire et promesse, אָמֵן


[1] Cf. « Les mémoires nécessaires », M.Bouttier, André Dumas, Eric Fuchs, Labor et Fides, Genève, 1996.

[2] Cf. La finale de l’Evangile de Marc.

[3] Tel peut être le sens de la symbolique des bougies de la couronne de l’avent : une histoire commence, et cet événement qui se déploie éclaire nos vies d’une lumière toujours plus grande.