Luc 9, 28-36 – « A quoi donc le récit de la transfiguration peut-il servir ? »

Dimanche 24 février 2013, par le pasteur François Clavairoly

 

Environ une semaine après qu’il eut parlé ainsi, Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il monta sur une montagne pour prier. Pendant qu’il priait, son visage changea d’aspect et ses vêtements devinrent d’une blancheur éblouissante. Soudain, il y eut là deux hommes qui s’entretenaient avec Jésus : c’étaient Moïse et Élie, qui apparaissaient au milieu d’une gloire céleste. Ils parlaient avec Jésus de la façon dont il allait réaliser sa mission en mourant à Jérusalem. Pierre et ses compagnons s’étaient profondément endormis ; mais ils se réveillèrent et virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Au moment où ces hommes quittaient Jésus, Pierre lui dit : « Maître, il est bon que nous soyons ici. Nous allons dresser trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » – Il ne savait pas ce qu’il disait. – Pendant qu’il parlait ainsi, un nuage survint et les couvrit de son ombre. Les disciples eurent peur en voyant ce nuage les recouvrir. Du nuage une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, que j’ai choisi. Écoutez-le ! » Après que la voix eut parlé, on ne vit plus que Jésus seul. Les disciples gardèrent le silence et, en ce temps-là, ne racontèrent rien à personne de ce qu’ils avaient vu.

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

A quoi peut bien servir un tel récit ? Que faire, en réalité, du texte des évangiles qui racontent la transfiguration ?
« Il ne sert à rien, et l’on peut s’en passer » trancheront certains, faisant mine d’être bultmanniens [1] et modernes, ou encore séculiers et laïcs, faisant montre d’une spiritualité toute horizontale et démythologisée sinon sèche, décidant de ranger la transfiguration au rayon des récits antiques et périmés des croyances anciennes.
Aujourd’hui, beaucoup de nos contemporains procèdent ainsi, rayant de leur monde intellectuel et spirituel et sans trop en être conscients, des trésors de la pensée et de la méditation des hommes, des trésors dont ils se seront donc privés et qu’ils ne pourront plus transmettre à leurs enfants.

La démarche est à cet égard assez semblable à celle de ces talibans qui, par ailleurs et en toute connaissance de cause, passent à l’acte, eux, et détruisent effectivement des bibliothèques, sans se rendre compte que ce sont leurs pères qui les avaient écrites, méditées et précieusement conservées jusqu’ aujourd’hui, justement pour le bien de leur descendance pour leur enrichissement spirituel.

Alors, avant de mépriser les textes bibliques que nous avons reçus de nos anciens et de tous ceux qui nous ont précédés, ou de les humilier en ne leur accordant qu’un regard distrait comme s’ils n’avaient été composés que pour des indigents de l’esprit et des faibles quant à l’intelligence, ou comme s’ils ne contenaient que des fables dignes d’être réservés aux enfants ou aux rêveurs, arrêtons-nous un instant et, comme devant un tableau encore inconnu de nous mais qui attire l’oeil au cours d’une visite, prenons-les au sérieux par respect vis-à-vis de leur auteur et contemplons-les, lisons-les.
Tout d’abord, recevons ce récit de l’évangile comme on reçoit un texte, n’importe quel texte, avec sa part de mystère et de nouveauté à découvrir par le simple acte de la lecture. Les commentateurs, les exégètes et les savants ont bien retrouvé, par ce seul travail de lecture, des analogies, des ressemblances avec d’autres récits de ce type, des récits prophétiques très anciens, des récits apocalyptiques ou théophaniques, et sa beauté figurative [2], parmi d’autres, a été largement soulignée par eux, de même que sa beauté littéraire.
De fait, la gloire de Jésus révélée un instant seulement, par le changement d’aspect de son visage, attire l’attention. Et le lecteur avisé sait intimement, alors, que le récit donne à voir beaucoup plus qu’une extraordinaire vision mise en récit, comme l’exprimerait par exemple un conte merveilleux ou la narration d’un songe éveillé.
Le lecteur sent ou pressent que le récit veut suggérer quelque chose de l’identité même de Jésus qui ne se résume pas à son origine galiléenne ou à la beauté de son visage.
Tout est dit dans ces mots : pour l’évangile de Luc, la personne de Jésus ne peut pas se laisser réduire à cet homme issu de Nazareth. Au long de ce petit récit, se montre en effet autre chose à discerner concernant Jésus, une autre dimension à comprendre, « quelqu’un d’autre » à voir.
Lorsque l’auteur du texte écrit que le visage de Jésus est « autre », il ne veut certes pas indiquer un changement de l’être même de Jésus, comme par l’enchantement d’une performance magique ou extatique -le texte reste très sobre et ne met en œuvre aucun effet littéraire extravagant- et d’ailleurs nous ne marcherions pas dans cette voie. Mais il suggère à notre interprétation de percevoir par ce changement de lumière, un changement du rapport de Jésus aux autres et à Dieu, et c’est bien là que se joue le réel de ce qu’est la transfiguration pour les témoins, qu’il s’agisse de Pierre, de Jacques et de Jean ou qu’il s’agisse de nous, lecteurs contemporains de l’évangile.
En effet, l’enjeu est le suivant : quelle est le sens de cette relation si particulière et si significative que Jésus entretient avec Dieu et avec les autres ?
Pour répondre à ce questionnement, il nous faut « entendre » la voix qui joue un rôle de proclamation comme il nous faut « voir » la nuée (la référence surprenante à « une voix » est le seul effet littéraire mis en jeu, avec « la nuée » dont l’ancien testament connaissait bien la signification, dans l’épisode relatant la marche d’Israël au désert) :
La voix donne sens à ce rapport particulier et significatif, car elle proclame que cet homme est le Fils bien aimé et choisi de Dieu et qu’il s’agit de l’écouter : autrement dit, lui qui n’est ni Moïse, au désert, ni prêtre dans un lieu saint ou dans un sanctuaire, lui qui n’est ni roi d’Israël ni ne vient de Jérusalem, lui qui n’a aucun titre de gloire à faire valoir, lui simple humain parmi d’autres se trouve soudain glorifié et choisi pour incarner une présence dont on suppose la proximité (par la voix et la nuée, comme jadis) mais dont il n’est pas possible d’en connaître davantage. La présence de Dieu et sa proximité qui signifient le salut, ne sont donc plus assujetties, pour les disciples qui sont témoins ou pour chacun de nous, à l’appartenance à une histoire singulière liée à un sanctuaire, à une ville sainte, à une lignée sacerdotale, à une Eglise, et il n’est pas besoin d’être un mystique, un obsédé des questions religieuses ou un saint pour rencontrer ce visage et celui qui l’expose : il s’agit simplement d’écouter, autrement dit de « voir avec les yeux de la foi », de se mettre ne serait-ce qu’un instant dans la posture de la confiance et de la reconnaissance en présence de cette scène et du récit qui la figure.
Celui qui ne connait rien à l’évangile, à l’histoire biblique, à la religion, mais qui au moins sait lire et qui lit avec sérieux et en confiance, celui qui par conséquent « écoute » et « voit » que Jésus, cet homme, est en même temps visage humain et visage de Dieu comme le raconte le texte de la transfiguration, celui-là est en présence du salut.
C’est par ce genre de récit, simple et bref, convenons-en, que la théologie chrétienne a tenté de dire ce qu’elle croyait de Dieu : à savoir que Jésus, cet homme, non seulement fait signe de sa présence parmi nous, par ses actes et ses paroles, mais qu’il la révèle et en offre le véritable visage.
Il révèle sa présence et en offre le visage à qui sait lire et contempler, au long du texte de l’évangile, le visage de Dieu, celui, souffrant, sur la croix du Golgotha comme celui, lumineux, dans sa gloire. Et ce rapport de Jésus à Dieu est ici confirmé par la présence des témoins de la transfiguration, Moïse et Elie, deux personnes étant nécessaires à toute certification d’un témoignage.
Le premier témoin, Moïse, personnage majeur qui rappelle la délivrance du peuple de l’esclavage en Egypte et le départ dans le désert, préfigure la passion et la mort de Jésus par le sacrifice de l’agneau et la célébration de la Pâques qu’il ordonne, et où l’on mange le pain sans levain selon Exode 12. Le second témoin, Elie, prophète qui doit venir à la fin des temps, selon la tradition, préfigure, avec la réalisation du miracle de la résurrection de la fille de la veuve à Sarepta, la résurrection même de Jésus.
Moïse et Elie, figures de la mort et de la résurrection du Christ, et témoins de la transfiguration, font entrevoir au lecteur, et comme par anticipation de la fin de l’évangile, à travers le nuage et à l’écoute de la voix, comme au temps du désert pour Israël, l’alpha et l’oméga de la vie de Jésus, l’événement central de l’évangile, sa mort et sa résurrection pour le salut du monde.

Les deux visages qu’il nous est donné de contempler dans l’évangile, pour dire Dieu et sa présence parmi nous, sont ainsi, d’une part, un visage de gloire, mais pour un instant seulement, sous l’égide d’Elie, et bientôt, sous le signe de la Pâques et de Moïse, un visage ensanglanté, celui de la croix, de la lance et de la couronne d’épines, celui-là présent à notre mémoire jusqu’à la fin des temps.

Que faire du récit de la transfiguration ?
Le méditer, encore, et y découvrir, comme pour le baptême de Gabriel [3], le signe mystérieux et la révélation d’une présence aimante et bienveillante, celle d’un Dieu qui nous aime et nous accueille, en Jésus de Nazareth, homme de Dieu (transfiguré, ressuscité) et Dieu fait homme (défiguré, crucifié).
L’autre visage de Jésus, ce visage « autre » dont parle le récit de la transfiguration, est à reconnaître, par conséquent, avec les yeux de la foi, comme le véritable visage de Dieu, vainqueur de toute mort.

Pierre, voulant dresser trois tentes, c’est à dire voulant faire durer ce moment de la révélation, désirant en quelque sorte figer la situation, suggérant ainsi qu’il pourrait avec Jacques et Jean profiter de cette vision encore un peu de temps pour contempler cette gloire, « ne savait pas ce qu’il disait », rapporte l’évangéliste. Il ne savait pas, effectivement, que la révélation de la foi est un événement, un surgissement, une illumination, une inspiration, une respiration et non pas une une installation, un institution, une halte et un arrêt …
Avec la beauté d’un tel récit comme avec la beauté de la vision qu’il déploie, la transfiguration et sa fulgurance rappellent à quiconque voudrait arrêter sa quête, planter sa tente et s’asseoir sur ses certitudes, la nécessaire marche vers la terre promise, une marche ouverte à Pâques par Moïse et renouvelée par le signe d’ Elie, une marche offerte au monde entier, désormais par Jésus, crucifié et ressuscité,
Amen.


[1] Rudolf Bultmann, théologien et savant protestant du XXè siècle, promoteur de la méthode de la démythologisation.

[2] Cf. Notamment et parmi tant d’autres, l’icône de la transfiguration de Théophane le Grec (1403).

[3] Gabriel Pailloux a été baptisé ce jour.