Luc 6, v. 27-38 : « Et qui fera le premier pas ? »

Dimanche 18 février 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

« Les exigences du Sermon [dans la Plaine [1]] ne représentent pas un idéalisme moral. Elles mettent en lumière le caractère absolu de l’exigence de Dieu.
On se rend compte qu’il ne nous est pas permis de comprendre cette exigence dans le sens d’un idéalisme moral dans le fait que le célèbre commandement d’amour ne dit rien sur le contenu de l’amour, sur le que doit-on faire pour aimer son prochain ? Que doit-on faire pour aimer son ennemi ?
Il nous est seulement dit que l’on doit le faire ! Dans cette perspective, celui qui entend cette parole et aime véritablement, il sait ce qu’il a à faire ! ».

Ces mots du théologien R.Bultmann [2] nous rappellent avec force le haut niveau d’interpellation de la prédication de Jésus.
Et aussi, sans aucun doute, son caractère novateur.

L’injonction radicale -et paradoxale [3]- de l’amour de l’ennemi est effectivement un novum, non seulement au sein de la tradition juive mais aussi dans le monde hellénistique et romain de ce temps. Et elle surpasse les exigences connues de la fameuse règle d’or [4], contenues dans le récit.
Les Pères de l’Eglise [5], pour leur part, ont considéré cet appel comme la nouveauté par excellence de l’éthique chrétienne, et aujourd’hui encore cet appel est reconnu dans toute son originalité, ainsi que l’écrit un philosophe juif du XXème siècle : « Se réjouir du malheur d’autrui, haïr ses ennemis, rendre le mal pour le mal sont défendus et la magnanimité ainsi que le secours porté à l’ennemi en détresse sont exigés. Mais le judaïsme ignore l’amour des ennemis comme principe moral. Cet impératif est le seul dans les trois grands chapitres du Sermon sur la montagne qui n’offre ni parallèle clair ni analogie avec la littérature rabbinique. Il constitue, pour parler la langue théologique, une propriété jésuanique. » [6]
Haïr l’ennemi n’est pas pour autant juif, que cela soit clair [7] ! La question morale et spirituelle du rapport à l’autre est en effet véritablement fondamentale en judaïsme. Toute la question y est de savoir comment traiter ce rapport à l’autre au plan existentiel. Et il n’est que de lire le livre des Proverbes pour se convaincre de la chose : « Si ton ennemi a faim, donne lui à manger, s’il a soif, donne lui à boire… » [8].
Le peuple d’Israël a bien évidemment pris diverses positions envers ses ennemis politiques : la collaboration, toujours suspecte ; la défense de la gloire de Dieu et la purification du pays par les armes (les mouvements armés de résistance et de révolte comme ceux menés par les Maccabées, ou plus tard les zélotes en sont des exemples illustres) ; la distance physique accompagnée d’un dualisme apocalyptique et de haine (certains mouvement religieux communautaires tels celui des esséniens ont développé cette option) ; la séparation entre le domaine politique et le domaine religieux, qui conduit plutôt à un alignement pragmatique en politique d’une part, et à une forte conscience de l’élection de l’autre (les mouvements et partis politiques pharisiens ou sadducéens contemporains de Jésus témoignent de cette position…).

Toujours est-il que dans l’optique chrétienne, l’attitude demandée par Jésus marque une différence et scelle une particularité des communautés chrétiennes qui s’y réfèrent. Et en fin de compte, cet appel à l’amour de l’ennemi va prétendre (y parviendra t’il ?) interrompre la tradition vétérotestamentaire de la haine de Dieu envers les méchants dont parlent quelque textes (Ps 5, 5 ; 25,5 ;118 ;113-115 ;138) et interdire de sanctifier le nom de Dieu en le liant à des représailles contre les ennemis d’Israël (Dt 30,7).

Que faire aujourd’hui de cette injonction à l’amour de l’ennemi ?

-  L’inscrire et l’interpréter au sein d’un modèle existentialiste, tel celui que propose R.Bultmann, cité en ouverture ? Il s’agira alors de comprendre le commandement de Jésus uniquement et radicalement comme une règle qui concernera les relations courtes, et en particulier la relation du « je » et du « tu ». L’amour de l’ennemi deviendra alors une conduite existentielle d’individus qui actualisent l’amour du prochain et l’adaptent en élargissant ainsi la notion de prochain à celle d’ennemi. Et cette extension aboutira pratiquement à une sorte d’appel à vivre une philanthropie cosmopolite…Aimer le monde entier, aimer tout le monde…
Est-ce bien raisonnable, est-ce réaliste, est-ce même tenable et souhaitable au plan existentiel, psychologique, humain ? La question mérite de rester ouverte.

-  L’inscrire et l’interpréter au sein d’un modèle social, c’est-à-dire la mettre en pratique dans une situation politique concrète et singulière ?
Il faudra alors recevoir le commandement de Jésus comme une exhortation au combat non-violent contre le pouvoir des ennemis. Il faudra aussi et surtout se souvenir de son attitude lors de son arrestation et au cours même du procès, pour comprendre que la non-résistance est bien l’interprétation adéquate de son message, et non celle, violente, que mettent en œuvre les zélotes. Et discerner dans ce choix pacifique la manière véritablement chrétienne de lutter pour l’honneur de Dieu et l’intégrité de son peuple. On pense alors, dans la suite de cette compréhension des choses, aux chrétiens qui ont accepté de donner leur vie et qui ont opté pour le renoncement à la violence dans les circonstances terribles que l’histoire leur avait cruellement imposées [9].
Et l’on peut même évoquer au passage la création de mouvements chrétiens non violents au moyen-âge, au temps des Réformes, ou, plus près de nous dans l’histoire récente, à telle ou telle déclarations officielle d’Eglises prônant par exemple (de façon prophétique ?) au sujet de la question nucléaire -question cruciale puisque l’ennemi y est promis à la destruction totale ou à l’inverse menace lui-même autrui d’une destruction totale- un désarment unilatéral…

Que faire donc de cette injonction ? Voici quatre pistes de réflexion :

-  Se rappeler, avec une grande confiance, et méditer le fait que Dieu lui-même accomplit ce qu’il nous prescrit : nous aimant le premier, nous ses ennemis, nous qui l’avons rejeté, humilié et tué, il a donné sa vie pour nous en Jésus-Christ.

-  Se remémorer encore que suivre cette injonction, du moins la recevoir, la méditer et la mettre en pratique, si tant est que nous puissions le faire, c’est être disciple et suivre les traces de celui qui dans son agonie, a prié pour ses propres bourreaux (Lc 23,24).

-  Découvrir que cette attitude nouvelle envers les ennemis peut donner l’occasion et la possibilité à l’autre comme à nous-mêmes de dépasser l’agressivité, de se re-trouver partenaires, nommés comme êtres humains et non seulement comme adversaires à craindre ou à supprimer. Et entrer dans une nouvelle compréhension possible de sa position envers soi-même, envers l’autre et envers Dieu. Entrer sur le chemin d’une promesse où l’on peut espérer que l’humain, au lieu d’ « être pour la mort et la haine » devienne « être pour la vie et l’amour », c’est-à-dire, comme l’écrit notre texte d’évangile : « devienne des fils et filles du Très-Haut ».

-  Et enfin se dire que, tout en connaissant la corrélation entre la peur de l’autre et l’agressivité, chacun peut, fondé sur cette connaissance et sur cette promesse d’être des fils et filles du Très-Haut, prendre l’initiative de céder, de désarmer la peur de l’adversaire, d’arracher l’ennemi à la spirale de l’escalade, et, sans perdre aucunement la face, dans une compréhension chrétienne de la règle d’or, faire le premier pas,

Amen


[1] Le Sermon est situé « sur la montagne » en Matthieu, et « dans la plaine » chez Luc.

[2] R.Bultmann : « Jésus, mythologie et démythologisation », Seuil, Paris, 1968, p 95ss.

[3] Le paradoxe de l’injonction de l’amour de l’ennemi se dénoue au moment où l’on conçoit que l’ennemi à aimer ne peut donc plus être considéré et défini comme ennemi.

[4] La règle d’or demande qu’on ne fasse pas à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fasse.

[5] Cf.Justin in I Apol. 15,9-10.

[6] P.E Lapide : « Die Bergpredigt », ZEE 17,1973.

[7] Cf.F.Bovon « L’Evangile selon saint Luc », Labore et Fides, IIIa, Genève 1991, p307.

[8] Pr25,21 ; 24,17 ; Ex 23,4-5.

[9] Mais alors que faire de l’exemple d’un D.Bonhoeffer ?