Luc 6, v. 17-20 : « Le bonheur ?… »

Dimanche 11 février 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

« Heureux êtes-vous ! ». Ainsi commence le sermon dans la plaine [1] de l’Evangile de Luc. Et l’on se prend alors à penser que les béatitudes prononcées par le Christ nous délivreront enfin quelque indication sérieuse sur ce qu’est le bonheur, et nous révéleront quelque recette sur la plus précieuse des quêtes de l’humanité…

Las ! Notre évangéliste construit son discours de telle sorte qu’il offre, en regard de ces phrases si belles et si prometteuses que sont les béatitudes (à la différence de la rédaction matthéenne du même sermon), et comme en un diptyque impitoyable pour qui les prend pour lui, des malédictions et des exécrations des plus terribles réservées aux riches, aux repus, à ceux qui se réjouissent et qui sont bien considérés par leurs amis [2] … Heureux les pauvres, mais malheureux les riches, heureux les affamés, mais malheureux ceux qui n’ont besoin de rien, heureux ceux qui pleurent, mais malheureux ceux qui rient… Et l’on retrouve là toute la force paradoxale d’une bonne nouvelle qui s’adresse à tous et qui cependant provoque une crise de conscience dans l’esprit de beaucoup de ceux qui la reçoivent.

Comme si le bonheur, au moment même où l’on pensait en goûter la saveur, s’effaçait, fuyait et se réfugiait soudain ailleurs…Comme s’il ne nous était pas destiné, comme s’il était réservé à d’autres.

Le sermon dans la plaine commence bien par un appel au bonheur mais ne berce pas ses auditeurs d’illusions. Il se construit avec la réalité, et n’ignore donc pas le malheur : il salue fortement la possibilité de l’espérance pour ceux qui ont tout perdu et constate sèchement que ceux qui possèdent beaucoup se placent en situation de ne plus pouvoir rien attendre de quiconque. Et il parle du bonheur comme d’une chose qui n’existe presque pas [3] : le mot lui-même, en grec tuchè, eutuchè [4], ou son équivalent eudaimonia, n’est pas cité dans le Nouveau Testament. Et le terme employé ici n’est qu’un adjectif [5] .

Ainsi donc la quête du bonheur n’est en rien assurée d’aboutir à un résultat durable. Tout au plus peut-elle donner lieu à une exclamation d’un moment : « heureux ! », et d’un moment qui passe.

A cet égard, deux exemples tirés de la littérature ancienne auraient du nous alerter depuis longtemps : L’épopée de Gilgamesh, d’une part, qui est l’un des premiers textes témoignant de l’angoisse de l’homme en recherche du bonheur et de l’immortalité, et d’autre part le récit de la Genèse.

Pour Gilgamesh, point de bonheur ! Et il n’y aura dans son existence aucune réalité heureuse : l’immortalité qu’il aurait pu croire un instant à sa portée lui sera retirée, selon le récit, par un serpent qui lui subtilise la plante merveilleuse, la plante de jouvence, pendant son sommeil. Et voici le héros mis en demeure d’apprendre la dure réalité de la vie humaine et d’expérimenter la finitude qui est désormais sienne, celle de tout être mortel.

Cette épreuve qualifiante peut aussi être comparée à l’aventure du premier couple du jardin d’Eden, lui-même circonvenu par un autre serpent, et chassé d’un lieu où la conscience de la mort ne s’était pas encore éveillée : sorti du jardin, voici ce couple, en effet, accédant à son humanité, à l’histoire et à l’apprentissage de l’austère principe de réalité (la nature parfois hostile, le temps qui passe, la violence des semblables, les enjeux de pouvoirs, l’histoire et ses conflits…). Et leur bonheur, dans ce contexte hostile, ne se réduira pour eux qu’à quelques moments de surprise qui transparaissent dans une existence qui n’est pas toute écrite d’avance mais dont le scénario, toujours en train de s’inventer, sera « heureusement », dans quelques circonstances, habité par la présence du Christ.

Nous sommes ainsi placés devant une alternative : ou bien nous sommes enjoints de croire que la terre est en bien des points du monde invivable, infernale, jusqu’à nos portes et dans notre esprit même, ou bien alors nous pouvons discerner qu’elle demeure un lieu où des gestes et des paroles apparemment de peu d’envergure -faits d’un « presque rien ou d’un je-ne-sais-quoi »- créent vraiment les conditions de vie de ce que nous nommons le bonheur, dont le Christ est étonnamment reconnu (dans la foi et l’espérance) comme acteur initial.

Ce bonheur n’est alors pas une illusion : l’illusion d’avoir enfin « trouvé » pour toujours ce que l’on cherchait, ou celle d’avoir réussi sa vie une fois pour toutes, l’illusion de s’en être tiré mieux que d’autres ou d’avoir eu accès à des mondes merveilleux que l’on ne trouve que dans les contes ou dans les mythes, mais le bonheur de découvrir au long de l’existence, la présence, selon l’expression du poète [6], d’un arrière-pays dont nous ne soupçonnions pas la réalité, la présence d’un royaume, la présence parmi nous, au milieu de nous, du « Royaume » comme dit le texte biblique…Le bonheur de découvrir le royaume, ne serait-ce qu’une heure seulement, une heure, mais la bonne, un moment… Le temps de le voir, de le percevoir, de le croire donc vrai et par conséquent de l’espérer. Le bonheur comme visage et regard de l’espérance, le bonheur comme frère jumeau de l’espérance…

Mais revenons à notre récit de l’évangile de Luc : pourquoi les pauvres, ceux qui pleurent et ceux qui sont haïs sont-ils proclamés heureux par le Roi ? Tandis que les riches sont maudits ? D’où provient ce prodigieux et paradoxal renversement des valeurs ? Pourquoi les mots semblent-ils prendre un sens contraire de l’ordinaire, au point que ce sont les malheureux qui sont proclamés heureux et vice versa ?

Parce que ceux que le monde appelle malheureux sont « en situation » pour le Royaume. Les termes de pauvres, affamés, etc., doivent être pris dans leur acception la plus simple et la plus matérielle ; ce sont ceux qui vivent dans la misère et le dénuement quotidien, qui manquent de pain, qui versent de vraies larmes, qui sont victimes de la réprobation publique. Il s’agit au fond toujours des mêmes hommes : de ceux qui ne trouvent ni dans le monde ni en eux-mêmes le sens de leur vie ; de ceux qui n’ont pas assez, qui sont mécontents, c’est-à-dire qui souhaitent quelque chose de plus que ce qu’ils ont. Ce sont eux les heureux : ils sont ceux que le Royaume va combler, parce qu’ils attendent autre chose, que la vie ne leur apporte pas. Tandis que les autres sont les satisfaits, les contents, les gagnants : aucun manque ne les tourmente… La vie leur offre une coupe remplie jusqu’au bord. Pas de faille dans leur bonheur. Pourquoi donc salueraient-ils au passage le Roi d’un Royaume dont ils n’ont nul besoin ? Que pourrait-il leur donner que déjà ils ne tiennent, puisqu’ils ont la possession du monde ?

Parce que les premiers peuvent reconnaître dans la présence du Seigneur le Royaume qui s’approche d’eux, ils sont heureux et bénis. Tandis que les seconds, parce que leurs mains pleines sont incapables de saisir quoi que ce soit, sont malheureux et maudits.

On comprend donc mieux quelle est la notion du bonheur et du malheur dont ils est question ici : le bonheur n’est pas fait de richesses matérielles, de repas plantureux ou de félicité ininterrompue, il ne consiste pas en un large accès aux plaisirs de ce monde, et Jésus n’est pas un révolutionnaire à la manière des hommes, promettant aux déshérités de la terre le grand soir et une place à la table au banquet de la vie, la vie terrestre, ni même au banquet d’une autre vie, dans l’au-delà, en forme de compensation pour toutes les misères subies sur la terre ! [7]

Le bonheur du Royaume est, en Christ, tout à la fois présent et à venir ! Et c’est parce qu’il est, en vérité, de l’ordre de la promesse : comme promesse, il est présent tel une parole donnée par Dieu lui-même, parole sûre et « certaine et digne d’être reçue avec une entière confiance ». Et il est futur, comme le Royaume est à venir et sera bientôt pleinement réalisé.

Promesse donnée, encore inaccomplie, mais digne d’être reçue dès aujourd’hui comme véritable, le bonheur est l’autre mot de l’espérance, ou plus exactement ce moment où l’espérance reçoit la promesse comme vraie et s’en nourrit, et s’en trouve pleinement rassasiée : espérance imprenable, même si elle demeure fragile, contestée, et parfois même oubliée par ceux-là même qui l’ont entendue. Espérance furtive et tenace, éclaircie dans le ciel ombrageux, et rappel d’un soleil qui ne s’éteint pas même la nuit, car on le sait, on l’espère, il éclaire un autre monde.

Heureux ceux qui marchent dans la nuit, l’espérance les guidera,

Amen.


[1] Le sermon sur la montagne de l’Evangile de Matthieu comporte de nombreuses similitudes et des différences caractéristiques qu’il n’est pas opportun de détailler ici.

[2] « Mais malheureux vous les riches, malheureux vous qui êtes repus maintenant, malheureux vous qui riez, malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous… » Lc 6 v23-26.

[3] « Il y a quelque chose dont l’invisible présence nous comble, dont l’absence inexplicable nous laisse curieusement inquiets, quelque chose qui n’existe pas et qui est pourtant la chose la plus importante entre toutes les choses importantes, la seule qui vaille la peine d’être dite et la seule justement qu’on ne puisse dire ! » V.Jankélévitch in « Le je-ne-sais-quoi et le presque- rien » Paris, PUF, 1957.

[4] Cf. Eutyche, prénom grec (signifiant « heureux, chanceux » -en latin Fortunatus-), de cet auditeur de Paul qui s’endort pendant la prédication de l’apôtre à Troas, tombe par la fenêtre du troisième étage et meurt. « Heureux » paroissien, finalement chanceux, que Paul va ressusciter ! Ac 20 v7-12.

[5] Cf. de même la sentence très connue citée en Actes 20 v35, traduite par ces mots : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » mais qui mot à mot se lit « Il est plus heureux » de donner…

[6] Yves Bonnefoy.

[7] Cf. Jean-Samuel Javet :« L’Evangile de la grâce », Labor et Fides, Genève, 1957.