Luc 5, v. 1-11 : « La pêche miraculeuse : une parabole sur la vocation chrétienne »

Dimanche 4 février 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis,

Voici un récit de vocation ! La vocation de Simon Pierre, comme aussi celle de Jacques et de Jean les fils de Zébédée. Et nous pensons alors immédiatement à d’autres récits du même genre qui se trouvent dans le Nouveau Testament, des récits où il apparaît que deux éléments particuliers qualifient les hommes comme des disciples : premièrement, l’appel personnel du Christ adressé à telle personne – au sens étymologique du terme appel : vocation- et deuxièmement l’apparition du ressuscité. Et dans les deux cas – vocation et apparition du Christ ressuscité- un récit de pêche miraculeuse comme contexte (Jean 21 et Luc 5).

Le récit de la pêche miraculeuse devient alors un matériau littéraire bien singulier formant le cadre de la vocation (chez Luc) et de l’apparition (chez Jean) qui qualifient les témoins comme disciples du Christ.

La pêche miraculeuse se donne donc, en premier lieu, comme le récit d’un miracle étonnant, mais aussi et peut-être surtout comme un récit faisant penser au sens même de ce qu’est la vocation de disciple. Un récit faisant fonction de parabole sur le thème de la vocation. De quelle vocation s’agit-il alors ?

Pour répondre à cette question, il nous faut prendre au sérieux ce qui se passe au cours de cette pêche : on place les barques à l’endroit jugé favorable, on lance les filets, et en les remontant s’opère un effet d’encerclement de tous les poissons présents dans la zone. Et comme la prise est extraordinaire, comme il est trop difficile d’agir seul, que les filets vont se rompre et que la barque risque de prendre l’eau, il devient nécessaire de faire signe aux pêcheurs de l’autre barque -en silence pour ne pas effrayer les poissons (Lc 5 v6-7)- et l’on relève ensemble les filets.

Mais alors que cet acte de pêche tout à fait habituel a déjà été utilisé par Jésus pour désigner la vocation de disciple en termes très simples et dans une comparaison facile à comprendre par tous lorsqu’il disait, dans un autre évangile : comme vous êtes pêcheurs de Galilée, maintenant « je vous ferai pêcheurs d’hommes » [1], notre récit de l’évangile de Luc va plus loin et évoque, pour sa part, une pêche vraiment miraculeuse : il développe alors le thème de la vocation dans des termes beaucoup plus suggestifs et bien plus riches de sens : « N’aie pas peur ; désormais ce sont des êtres humains que tu prendras, et tu les prendras vivants. »

La parabole s’avère alors efficace car elle suggère, par le verbe grec cité par l’auteur, le fait (l’acte, la responsabilité, la vocation…) de « prendre vivant » dans le sens de (p)rendre vivant, de rendre à la vie, de ranimer, de faire vivre les êtres humains (et non pas seulement de les capturer et finalement …de les faire mourir ). Cette parabole de la pêche est donc bien centrée sur la vocation de Simon, elle honore celui qui deviendra le premier conducteur de la communauté chrétienne, et puis elle légitime l’Eglise comme l’assemblée de tous ceux qui sont appelés pour transmettre la parole qui « rend à la vie » ceux qu’elle touche et qui la reçoivent. Elle résonne comme une promesse : désormais ce sont des êtres humains que tu rendras à la vie !

Certes, la limite de la comparaison de la pêche avec la vocation de disciple est évidente : il ne s’agit là que d’une image pour illustrer la mission de l’Eglise. Mais cette référence est riche sur au moins trois points, et elle peut nous aider à mieux discerner les chemins de notre propre vocation :

1°) Malgré nos erreurs, notre manque de compétence, notre manque de « métier » de pêcheur-disciple, malgré notre manque de persévérance et nos doutes sur les résultats obtenus, la mission confiée est fructueuse : tel est le premier effet de la prise au sérieux du récit de cette pêche qui est racontée ici comme une pêche tout à fait surabondante. Simon avait le sentiment d’avoir peiné en vain toute la nuit, de même que nous lisons chaque jour combien les Eglises rencontrent des difficultés, des occasions de baisser les bras ou de cesser le travail, ou comment elles ont à faire face à des critiques qui l’affaiblissent : la pêche, cependant, sera bonne, très bonne, quoiqu’on en dise. C’est-à-dire que la parole de Dieu se fera connaître là où et au moment où personne ne s’y attend : même en plein midi, alors qu’on ne pêche pas à midi en Galilée -ni ailleurs !-, l’évangile portera des fruits, à temps et à contre temps, et il y aura des foules pour en être témoin.

2°) la vocation de chacune et de chacun de nous est étroitement liée, dans le récit, à une parole d’encouragement : « Ne crains point, ne sois pas dans la crainte » dit en effet Jésus. Comme si nos indignités et nos peurs de ne pas être à la hauteur étaient de toute façon connues d’avance par lui, et déjà pardonnées. « Ne crains pas » : ce que tu as à réaliser, là où tu te trouves, fais-le. Qu’il s’agisse d’un geste, d’un signe, d’une parole, d’une visite, d’une attitude, d’un regard, d’une injonction, d’une consolation, fais-le sans crainte. Tu prendras alors vivant, tu rendras à la vie celui ou celle qui t’est confié.

3°) Enfin, le Christ est embarqué avec nous, sur la barque de Simon Pierre, sur la barque de l’Eglise, la barque de nos vies mêmes. Il est là présent, assis pour enseigner, debout pour exhorter, et nous avec lui pour écouter et recevoir sa parole. Et cette présence nous accompagne. La vocation de disciple est conduite pas le Christ.

Je disais en commençant que la pêche miraculeuse était en réalité une sorte de « récit cadre » pour mieux signifier ce qu’est la vocation de disciple, une sorte de parabole riche de sens. C’est que nous sommes, avec Simon Pierre, nous aussi, pris dans les filets de la parole du Christ, rendus à la vie et désignés à notre tour comme des pêcheurs d’êtres humains, appelés à nous rassembler pour nous mettre à son écoute, appelés à faire signe à d’autres chrétiens pour remonter le filet, à collaborer avec d’autres, pour que la vie gagne là où l’on pensait que plus rien n’était possible parce que tout avait déjà été tenté.

Le récit qui suit immédiatement le nôtre éclaire cette idée si percutante d’une vocation « pour la vie », en vue de rendre tout être à la vie. Il s’agit de la guérison du lépreux. Un homme dans la mort -au moins au plan symbolique-, exclu du monde, rejeté, sans domicile, sans ami, sans travail. Sa guérison le rendra à la vie. L’Evangile de Jésus-Christ pourrait donc se dire et se formuler ainsi aujourd’hui : comme une parole qui ramène à la vie celui qui se croyait et que tous croyaient perdu. Une parole qui ramène à la vie. Autrement dit une parole de résurrection. Notre vocation, aujourd’hui ? Etre témoin vivant d’une résurrection toujours possible, être témoin, comme dans l’évangile de Luc et de Jean, d’une pêche toujours miraculeuse, et du Christ ressuscité !

Amen.


[1] Mc 1 v16 : où la pêche n’est pas miraculeuse !