Luc 5, 1-11 – La pêche miraculeuse – « Adresse aux membres de l’Eglise : avancez en eau profonde ! »

Dimanche 10 février 2013 – par le pasteur François Clavairoly

 

Comme la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu, et qu’il se trouvait auprès du lac de Génésareth, il vit au bord du lac deux petites barques, d’où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets. Il monta dans l’une de ces barques, qui était à Simon, et il lui demanda de s’éloigner un peu de terre. Puis il s’assit, et de la barque il enseignait les foules. Lorsqu’il eut cessé de parler, il dit à Simon : Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour pêcher. Simon lui répondit : Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre, mais, sur ta parole, je jetterai les filets. L’ayant fait, ils prirent une grande quantité de poissons, et leurs filets se rompaient. Ils firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l’autre barque de venir les aider. Ils vinrent et remplirent les deux barques, au point qu’elles enfonçaient. Quand il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus et dit : Seigneur, éloigne-toi de moi parce que je suis un homme pécheur. Car la frayeur l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu’ils avaient faite. Il en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés de Simon. Et Jésus dit à Simon : Sois sans crainte ; désormais tu seras pêcheur d’hommes. Alors ils ramenèrent les barques à terre, laissèrent tout et le suivirent.

Chers amis, frères et sœurs,

le récit de la pêche miraculeuse se termine par ces mots adressés à Simon : « Désormais, tu seras pêcheur d’hommes ».
En fait, la traduction de ce verset devrait être rendue par ceci, quand il est fait attention au texte original grec : « Désormais, ce sont des hommes que tu (p)rendras vivants »…
Cette idée de la pêche, en effet, rapportée à la pêche des hommes, aurait pu facilement devenir morbide et même inquiétante car nous aurions pu nous imaginer assez facilement que l’évangélisation à la manière lucanienne s’apparentait à une stratégie piégeante qui consisterait à encercler, comme les pêcheurs le faisaient à l’égard des poissons, ici avec le filet de la parole ou de la prédication, une population que l’on voudrait enfin captive, et, non pas sortie de l’eau, mais de son milieu naturel, pour être asphyxiée par un discours ou par une doctrine.
Il est vrai que la pêche est métier difficile où il s’agit d’attraper, de capturer et enfin d’apporter, même frais, des poissons…morts pour ceux qui sont restés à terre !
Dans le récit de l’évangile, nous comprenons assez vite, pourtant, que la pêche renvoie à la prédication et que le métier s’y vit comme vocation. Nous comprenons aussi que le miracle devient métaphore du geste de l’Eglise qui proclame l’évangile aux multitudes. Nous comprenons enfin et surtout que cette prédication est « pour la vie » non pour la mort.

Simon, chef d’entreprise, comme l’écrit exactement l’évangéliste, d’une pêche infructueuse et harassante, deviendra chef d’une autre sorte d’entreprise, celle qui consiste à animer une communauté chrétienne, annonçant la vie et l’espérance alors qu’il vient précisément de faire l’expérience de l’échec et du découragement : « Nous avons travaillé toute la nuit » dit-il.
« Recommence ! Ailleurs, autrement, en confiance » lui répond Jésus.
« Sur ta parole, je jetterai les filets ! » reprend Simon, et la pêche, cette fois-ci, est abondante, surabondante même.
Tout cela signifie que la proclamation de l’Evangile ne peut donc se laisser réduire à l’exercice d’un métier pratiqué sur la base de stratégies humaines et d’expériences bien rodées par l’habitude, l’intelligence humaine, la ruse ou la connaissance parfaite du marché, un métier appuyé par des méthodes de marketing, des technologies de pointe et des process de professionnels qui vont forcément faire leur preuve par l’obtention de points de croissance, des marge de bénéfice ou par des gains de productivité.
La preuve, c’est que Simon et ses amis qui sont des professionnels, des habitués, des hommes persévérants, des courageux, n’ont pas réussi.
La proclamation de l’Evangile est d’abord et avant toute chose un geste de confiance par lequel on ose s’avancer en eau profonde, ou alors marcher sur des chemins que l’on ne maitrise pas, à la rencontre d’auditoires inconnus.
Ainsi, l’Eglise, notre Eglise est appelée après Simon, et comme lui, à se repositionner, à changer de terrain, à recadrer sa pratique et son style, à « jeter les filets ailleurs », plus loin, là où personne ne l’avait fait encore.
Car là se trouvent des êtres qui attendent une parole, une parole de vie pour vivre enfin et trouver un sens à leur existence.

-  Le Conseil presbytéral réfléchit en ce moment même à tout cela. A un moment particulier, celui d’une transition annoncée, où la paroisse se trouvera sans pasteur, le conseil recherche non pas une stratégie mais les possibilités de poser des gestes de confiance, d’aller découvrir ce qui n’a pas été trouvé, d’aller œuvrer là où il n’a pas assez travaillé ces derniers temps.
Il se donne pour but, à travers cette recherche, de proposer un projet de vie pour les années qui viennent : un projet confiant.
Après le geste de la confiance, et tout ce qu’il suppose d’audace et d’originalité, après le geste personnel et intime de la confiance qui accepte de se mettre au service du Christ et de son message de vie, malgré et dans les épreuves que chacun peut traverser, je voulais reprendre avec vous le geste même de l’Eglise, ce geste communautaire et solidaire qui est le sien propre, et qui consiste à se laisser appeler, à se laisser convoquer, à se laisser interpeller.
Non pas l’Eglise au sens large, seulement, mais au sens le plus proche de ce que nous vivons au quotidien, celui de l’Eglise locale, de la paroisse. L’Eglise, en effet, est ici, dans le récit de l’évangile, représenté par des hommes, Simon, Jacques et Jean ses compagnons de tâche, et par les barques et les filets. Elle est faite d’hommes et de femmes et de quelques outils, de quelques lieux.

-  Jésus n’hésite pas à se servir des uns et des autres.
Il monte sur l’une des barques et, de là, s’adresse à la foule restée sur le rivage. Il « parle sur les ondes » en vue d’une communication directe et de l’annonce d’un message. L’Eglise, la paroisse est un lieu, de même, fait de communication et de circulation d’une parole : là où cette réalité est bafouée, là n’est pas l’Eglise.

-  Jésus met en route des hommes et les prend à son service, sachant exactement ce qu’ils savent faire : la pêche. Il utilise leur « savoir-faire » et leurs compétences pour créer une communauté qui proclame la vie, c’est à dire qui « pêche » et prêche la bonne nouvelle du pardon : là où la compétence de chacun est ignorée, là n’est pas l’Eglise.

-  Jésus, enfin, propose une initiative nouvelle, invite à prendre encore un risque, malgré la fatigue et les hésitations. Il oriente différemment alors que certains voudraient s’arrêter, abandonner et ressasser le lendemain. Il relève, encourage et, inlassablement, recommence : il suscite et ressuscite : là où l’emporte sournoisement le découragement, la lassitude, le repli, la tentation de la répétition ou pire, le geste d’abandon, là n’est pas l’Eglise.

Tout ce qui vient d’être dit, est à mes yeux, suggéré par une certaine lecture du récit dit de la pêche miraculeuse : une lecture qui ne s’arrête pas sur la thématique du miracle en tant que tel [1], et qui ne se laisse pas obséder par l’étonnant de l’événement ou le tremendum dont Simon témoigne lorsqu’il tombe aux pieds de Jésus, reconnaissant par cette prosternation la présence divine « embarquée » dans l’Eglise, mais une lecture qui reçoit et dépasse cette thématique, recevant le récit du miracle comme métaphore de l’acte même de l’Eglise qui part à l’aventure, découvre des mers nouvelles, des territoires inconnus, des auditoires inédits mais avides d’en savoir plus.
Cette lecture nous aide, en particulier lorsqu’elle rend attentif à l’importance de la proclamation et de la circulation de la parole au sein de l’Eglise, une parole écoutée, reçue, méditée, interprétée, célébrée, priée, et transmise.
Elle nous aide aussi lorsqu’elle nous redit d’une part l’importance du discernement, notamment par le conseil presbytéral, des ministères de chacun dans la communauté, et d’autre part l’appel qui suit ce discernement afin que chacun, chacune, selon les dons qu’il a reçu, accepte d’obéir et de se mettre au travail dans la reconnaissance.
Cette lecture nous aide enfin lorsqu’elle replace la confiance, celle de Simon et donc la nôtre, au cœur de toute démarche ecclésiale.

Jésus s’embarque avec nous et nous embarque avec lui pour la vie, et pour que d’autres que nous vivent de tous les bienfaits qu’il renouvelle chaque jour : la grâce et le pardon de toute faute.
Lui qui, nous sachant épuisés, fatigués et déçus, nous redit au creux de l’oreille, avec amour et conviction : « Avance…et tu vivras »,

Amen.


[1] La thématique du miracle a été largement reprise par ailleurs, soit en pentecôtisme soit en catholicisme, comme illustration probante de la grandeur de Dieu et de la foi des hommes. Mais qu’il s’agisse de Lourdes ou de gestes étonnants dits gestes de délivrance, c’est bien toujours ce que « désigne » le miracle qui importe et ce qu’il « signifie », non pas ce qu’il « prouve » à notre rationalité.