Luc 4, v21-30 – « De Nazareth à Jérusalem, de la souveraineté qui impressionne à la majesté bafouée… »

Dimanche 31 janvier 2010 – par François Clavairoly

 

20 Puis Jésus roula le livre, le rendit au serviteur et s’assit. Toutes les personnes présentes dans la synagogue fixaient les yeux sur lui. 21 Alors il se mit à leur dire : « Ce passage de l’Écriture est réalisé, aujourd’hui, pour vous qui m’écoutez. » 22 Tous exprimaient leur admiration à l’égard de Jésus et s’étonnaient des paroles merveilleuses u qu’il prononçait. Ils disaient : « N’est-ce pas le fils de Joseph ? » 23 Jésus leur déclara : « Vous allez certainement me citer ce proverbe : « Médecin, guéris-toi toi-même. » Vous me direz aussi : « Nous avons appris tout ce que tu as fait à Capernaüm, accomplis les mêmes choses ici, dans ta propre ville. » » 24 Puis il ajouta : « Je vous le déclare, c’est la vérité : aucun prophète n’est bien reçu dans sa ville natale. 25 De plus, je peux vous assurer qu’il y avait beaucoup de veuves en Israël à l’époque d’Élie, lorsque la pluie ne tomba pas durant trois ans et demi et qu’une grande famine sévit dans tout le pays v . 26 Pourtant Dieu n’envoya Élie chez aucune d’elles, mais seulement chez une veuve qui vivait à Sarepta, dans la région de Sidon w . 27 Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël à l’époque du prophète Élisée ; pourtant aucun d’eux ne fut guéri, mais seulement Naaman le Syrien x . »

28 Tous, dans la synagogue, furent remplis de colère en entendant ces mots. 29 Ils se levèrent, entraînèrent Jésus hors de la ville et le menèrent au sommet de la colline sur laquelle Nazareth était bâtie, afin de le précipiter dans le vide. 30 Mais il passa au milieu d’eux et s’en alla.

Chers amis, frères et sœurs,

L’incident de Nazareth est révélateur du projet que met en récit l’évangéliste Luc concernant le ministère de Jésus.

Un projet ouvert, universel, transfrontalier, en croissance dynamique : le projet de faire passer un message d’espérance partout où il n’a pas atteint ses destinataires et n’a pas encore été entendu et reçu, y compris en dehors des limites géographiques et ethniques dans lesquelles Jésus se déplace naturellement.

Ce projet que l’on peut qualifier de missionnaire est celui que l’Eglise reprendra à son compte, après lui et grâce à lui.

La fameuse phrase devenue proverbiale : « nul n’est prophète en son pays » que l’on trouve dans ce récit n’a donc pas pour unique signification la stigmatisation des proches ou des compatriotes excédés par la radicalité de la parole prophétique et peu réceptifs à la pertinence du message, mais aussi et surtout la puissance et le dynamisme d’une parole qui ne peut précisément pas être retenue ni captive, et qui résiste finalement à toute assignation à résidence d’un groupe, d’une culture ou d’un territoire.

Les deux exemples que reprend Jésus au cours de sa controverse à la synagogue de Nazareth, celui d’Elie et celui d’Elisée, rappellent cette puissance de vie prophétique à l’œuvre y compris à l’étranger et en faveur de l’étranger, en faveur d’une veuve habitant Sarepta, en terre étrangère, qui vient de perdre son enfant ou d’un officier syrien atteint de la lèpre. Les prophètes sont ainsi « offerts » au monde entier. Et leur parole rencontre le cœur de quiconque sur cette terre la reçoit et l’entend. Elle résonne encore aujourd’hui, traversant l’espace et le temps, et nous touche :

Point n’est besoin, par exemple, d’être noir ou baptiste ou américain pour entendre Martin Luther King, et considérer alors vraiment, dans quelque contexte que ce soit, tout homme comme un frère et non pas comme un ennemi potentiel, un être inférieur ou une menace qu’il faut expulser. Point n’est besoin d’être résistant, luthérien et abandonné de tous au fond d’un cachot pour entendre la voix spirituelle de Dietrich Bonhoeffer qui fait écho à celle du crucifié, et vivre alors libre, et plus que cela, libéré de toute obsession de la recherche pour soi-même d’un privilège, d’un pouvoir, d’uneplace, et même de la liberté !

Point n’est besoin d’être universitaire et français pour entendre Paul Ricoeur révéler la force éminente du symbole de l’évangile de Jésus-Christ et revisiter alors tous les textes bibliques en toute liberté pour y trouver l’expression vivante d’un message qui fonde notre identité en un autre que nous-même, et ailleurs que dans le désir insatiable d’une toute puissance.

La prophétie est irrépressible, transversale, internationale, universelle, en même temps qu’elle touche le cœur de celui qui, dans sa singularité et son intimité la plus unique, l’entend et la reçoit comme une parole adressée et personnalisée.

Bien avant Médecins sans frontières, le Dieu d’Israël avait mis en route prophètes sans frontières.

Et dans cette lignée prestigieuse et risquée, Jésus s’aventure, dès le début de son itinéraire, à Nazareth qui veut le précipiter du haut d’un rocher et le tuer, et à la fin de son parcours, à Jérusalem qui l’élèvera sur la croix, le montrant ainsi, l’exposant, sans le vouloir, aux yeux du monde entier.

Jusque dans sa mort, jusque dans ses derniers cris inarticulés, le prophète déchire le silence qui tenait cachée la parole, et il révèle à ceux qui le cherchaient quel est son Dieu qui se donne à voir dans un crucifié :

-  Dieu souverain qui « passe » au travers de la foule hostile, et qui s’en va sans que quiconque ose l’inquiéter, comme lors de l’incident de Nazareth,
-  Dieu crucifié qui se laisse insulter et massacrer comme à Jérusalem, au nom de la même souveraineté libre, mais s’abandonnant en un lâcher prise d’une majesté bafouée pleine de miséricorde.

L’Evangile de Jésus-Christ n’est donc pas un message réservé aux VIP de la foi, issus d’une caste ou résidant dans tel quartier : il est offert aux veuves qui ont tout perdu, leur mari, leur fils, leur sourire, leur maison, leur identité. Il est alors puissance de résurrection et de vie. Il est offert aux malades qui ne guérissent pas et qui cherchent désespérément leur guérison, alors même qu’ils sont loin de se douter qu’ils l’ont déjà trouvée, car ils ont été secrètement rejoints par Christ. Il est encore signe d’espoir pour ceux qui se sont perdus dans la lamentation et dans la plainte, et qui trouvent enfin leur consolation.

Il est offert à tous ceux qui, dans la synagogue de Nazareth ou au Golgotha, ont les yeux rougis et le cœur brûlant car ils ont entendu et compris comment se présente en vérité ce Dieu d’amour : souverain et brisé, impressionnant de force et désarticulé sur la potence, autrement dit porteur d’une force imprenable et acceptant de s’en défaire absolument pour que chacun comprenne enfin -dans la foi- qu’il n’impose rien par la force mais qu’il attend chacun à sa suite, dans une décision libre et responsable pour vivre d’une vie nouvelle.

Tout est dit : à Nazareth, Jésus est souverain. On ne l’attrapera pas. Il a tant de choses, en effet, à dire encore. A Jérusalem, on le livrera au bourreau et la torture brisera son corps épuisé, et fermera sa bouche. Mais selon l’évangile de Luc, sa parole, ici à Nazareth, ou son silence là, à Jérusalem, font signe à qui sait lire ce récit :

Dès lors, il revient au lecteur qui entend et reçoit, au lecteur qui ouvre ses yeux et son cœur, au lecteur quel qu’il soit et qui habite évidemment un autre pays et un autre temps que lui, de « dire en son nom », en parole et en acte, que la puissance et la souveraineté de Dieu, depuis ces jours, sont bien au service de l’amour : un amour sans frontière, un amour éperdu envers toute créature vivante et souffrante. Une puissance et une souveraineté au service de l’amour, et, par conséquent, au service d’un pardon qui relève, qui guérit, et qui promet inlassablement de ressusciter – nous dirions aujourd’hui de « recommencer sans cesse la création et l’histoire- dans la liberté et la joie,

Amen