Luc 4, v. 1-13 : « Liberté d’interprétation contre fondamentalisme, débat et non combat : Jésus triomphe du diable »

Dimanche 25 février 2007 – par François Clavairoly

 

Chers frères et sœurs,

La tentation du Christ ! Un récit tellement commenté, tellement repris, tellement interprété qu’il en devient presque impossible d’en recevoir un message nouveau, une idée neuve, d’en suivre une piste encore inexplorée… C’est en lisant l’article très suggestif d’un théologien catholique que l’audace de revenir sur cette page de l’évangile de Luc me revient. [1]

Revenir, donc, sur ce récit pour évoquer les deux thématiques classiques qui s’y entremêlent, et en faire apparaître une troisième en relief, comme si le texte n’avait pas tout dit, comme si nos lectures, jamais, ne se desséchaient, comme si l’évangile était un trésor inépuisable.

-  La première lecture ressortit au domaine catéchétique et éthique : elle enseigne, et elle prépare le chrétien qui lit le texte et veut suivre son maître, à connaître les risques qu’il encourt en décidant de lui rester fidèle. Par conséquent, elle le rend attentif à l’épreuve que Jésus vient de subir au désert. Elle lui fait signe et l’alerte sur les dangers que désormais lui-même, à son tour, va devoir affronter en tant que disciple, et sur les assauts que le diable ne manquera pas de lancer contre lui. Elle donne sens à la tentation en liant cet épisode situé au début de l’évangile aux événements de la passion et la crucifixion qui le concluent, et en démontrant que le démon, finalement, ne saurait l’emporter. La tradition des Pères de l’Eglise n’a pas manqué d’insister sur cette interprétation du récit, et plusieurs théologiens illustres ont écrit dans ce sens : « Il fallait que tous les baptisés apprissent à ne point s’étonner si, après la grâce reçue, ils éprouvent de grandes tentations ; la chose est dans l’ordre : vous avez reçu des armes, c’est pour combattre et non pour vous reposer. Enfin, pour que vous ayez une preuve de la grâce qui vous a été faite : le démon ne vous aurait pas attaqué si Dieu ne vous avait élevé à cet honneur. C’est ainsi qu’il s’attaqua à Adam et à Job. » (Saint Jean Chrysostome : homélie XIII dans le commentaire sur l’évangile selon Matthieu).

« Vous qui êtes devenus chrétiens, vous devez vous attendre à des attaques plus violentes du démon ; car la victoire qu’il remporte sur les saints lui donne plus de gloire, et il la désire avec plus d’ardeur. » (Hilaire de Poitiers, commentaire de l’évangile de Matthieu, III 1).
« Jésus souffre d’être tenté par le diable pour qu’en Lui nous apprenions tous à en triompher » (Ambroise, Exp.Luc,IV,4-42.)
« Le chef combat pour apprendre aux soldats à combattre. » (Saint Augustin)
« En entendant dire que le Sauveur fut tenté par le démon, porté par ses mains sacrilèges sur une montagne et sur le sommet du temple, notre âme se révolte. Qu’y a-t-il d’étonnant qu’il ait permis au démon de le transporter sur une montagne, quand il a permis à ses membres de le tuer. Car les méchants appartiennent au démon, ils sont ses membres : Pilate, les Juifs, les soldats qui crucifiaient Jésus, étaient les membres du démon. Il n’était pas indigne du Sauveur de subir la tentation, lui qui est venu pour subir la mort. Et comme il a guéri notre mort par sa mort, il nous a fortifiés par sa tentation contre nos tentations. » (Grégoire le Grand : homélie XVI sur les péricopes évangéliques.)

Cette catéchèse sur le sens de la tentation du Christ et cette exhortation éthique à résister, dans la mesure où le démon ne saurait être vainqueur dans un combat où Dieu lui-même s’engage, encouragent le lecteur à se tenir dans une posture de combattant, de résistant, non pas épargné par l’épreuve mais en tout cas assuré de vivre, comme son maître, une lutte où il n’est pas abandonné ou seul à combattre.

-  La deuxième lecture veut toucher à l’essentiel, et donc viser juste : elle considère la figure de Jésus dans sa centralité, au sein même du texte comme dans la révélation de l’évangile.
Et il s’agit de lire le récit de la tentation comme celui d’une épreuve qualifiante où le héros acquiert la compétence décisive que l’auteur veut lui attribuer : celle d’être reconnu comme Fils de Dieu, dans le sens paradoxal d’une filiation divine qui ne saurait se prévaloir d’aucun pouvoir personnel, d’aucun règne ni d’aucune protection particulière contre la haine, la violence des hommes et la mort.
La tentation comprise comme épreuve va qualifier Jésus qui triomphe, en effet, devant l’offre trompeuse du pain, symbole de rassasiement, d’apaisement et de contentement ; devant l’offre des royaumes, symbole du pouvoir et de la puissance sur toutes choses et sur tous les êtres ; et enfin devant la promesse d’un salut miraculeux face à la mort, symbole de la toute puissance, de l’invincibilité, et de l’immortalité.
Et quand on sait, comme l’auteur du récit, que Jésus sera renié, trahi, arrêté, condamné et exécuté sans aucune intervention, ni de sa part ni de la part de son Dieu, sans aucun geste qui aurait pu éviter l’épreuve, le récit de la tentation prend alors sens : celui d’une mise en scène où le diable échoue dans sa tentative, bien qu’il essaie de susciter et de démasquer chez Jésus (et chez le lecteur) tous les désirs de survie et leur démesure, toutes les ambitions les plus secrètes, comme celle d’être invincible, toutes les projections fantasmées sur la figure d’un Dieu tout puissant qui ne devrait ni ne pourrait, en aucun cas, rester sans rien faire devant le danger qu’encourt son Fils.
L’évangile de Luc annonce alors brutalement au lecteur et au démon que les insignes de la messianité et les marques de la filiation divine, chez Jésus, et pour tous ceux qui se réclameront de lui, ne seront rien d’autre que les stigmates et les plaies saignantes d’un crucifié, et surtout que la puissance de Dieu n’aura d’autre visage pour se révéler que celui du serviteur souffrant, victime de la cruauté de ses semblables.

Cette lecture christocentrique, en plus d’être en cohérence avec la plupart des textes du Nouveau Testament et en particulier avec la théologie paulinienne concentrée sur la « parole de la croix », trouvera de beaux prolongements dans l’interprétation analytique qui décèlera et soupçonnera à juste titre dans toute foi religieuse la force cachée de l’ « hubris » humaine. Elle rappellera en tout cas de façon salutaire que si nous pouvons affirmer, dans la foi, que nous connaissons Dieu « en Jésus » c’est précisément parce que, en le cherchant par ailleurs ou par nous-mêmes ou en nous-mêmes, nous construirions des chimères et ne fabriquerions que des idoles.

-  Mais le récit de Luc prend la forme d’un débat, plus que d’un combat. Le diable et le Fils luttent à l’aide de citations bibliques, comme dans une dispute théologique. Et ce constat est décisif : le diable tente Jésus. Et les mots qu’il emploie sont au service d’un projet singulièrement dangereux : nous sommes au désert, et comme Israël jadis fut tenté au désert et n’a pas succombé alors qu’il aurait pu, se croyant abandonné lui aussi, prendre son destin en main et se séparer de son Dieu en choisissant, comme il a risqué de le faire définitivement, le veau d’or, Jésus aussi est tenté. Il est tenté de se croire autonome, autosuffisant, prêt à vivre séparé de son peuple, de son histoire, de son Dieu, en vivant d’un pain, d’un pouvoir et de puissances provenant de quelqu’un d’autre que de Dieu.
Le diable tente de séparer Jésus de son peuple et veut briser le lien intime qui enracine Jésus dans le salut qui constitue son peuple.
« Il y a alors une alternative pour Jésus : entrer dans un salut en forme de rupture avec son peuple, comme orgueilleuse auto-affirmation de soi sur le plan du pouvoir et du prestige miraculeux ; ou bien entrer dans un salut en forme de solidarité avec l’histoire de son peuple, comme histoire traversée par l’absolue fidélité de Dieu au peuple qu’il a lui-même constitué. »
Et quand le diable échoue avec ses deux premières tentations qui concernent le rassasiement et le pouvoir, par l’offre symbolique du pain et des royaumes, quand Jésus répond sur ces deux points avec les citations bibliques « L’homme ne vivra pas de pain seulement » (Dt 8,3) et « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c’est à lui seul que tu rendras un culte » (Dt6,13), quand Jésus montre ainsi qu’il reste lié à Dieu et à son histoire, le diable ne se satisfait pas de cette attitude. Il veut aller plus loin, plus haut dans la tentation, et viser au plus intime de la relation de Jésus avec les Ecritures : il se met à citer lui-même la bible. Il utilise un texte, en l’occurrence le Psaume 91 qui annonce que Dieu sauvera à coup sûr et de belle manière celui qui le prie. Et il veut entendre ce que Jésus fait de ce texte, lui le Fils de Dieu, pour vérifier enfin si ce qui est dit là va se réaliser, si tout cela est vrai. En effet, s’il est le Fils, le salut est déjà déterminé par les Ecritures que Jésus n’a plus, dès lors, qu’à appliquer.

Le diable utilise donc un texte, celui d’un psaume promettant la réalisation d’un miracle, pour vérifier sur le champ la véracité de la filiation divine et l’authenticité de la messianité de Jésus.
Dès lors, la troisième tentation ne concerne plus seulement la satisfaction des sens ou l’ambition humaine ou l’ « hubris » supposées de Jésus mais désormais la nature intime de son lien avec le message transmis par son peuple, la Parole reçue de son Dieu.
Le diable veut diviser Jésus d’avec lui-même, briser son appartenance en le mettant comme « face » à son peuple, par la réalisation de manifestations immédiates de prestige et de pouvoir suggérées par le psaume. Le diable veut ainsi attribuer aux Ecritures une autorité de puissance quasi mécanique et immédiate. Il lit la bible et en utilise les citations pour y puiser la possibilité d’une vérification de ce qu’il croit savoir déjà, en une forme de lecture fondamentaliste : « Si tu es le Fils de Dieu…jette-toi…car… »
Et Jésus répond au diable. Mais il répond dans une attitude de discernement et d’écoute des Ecritures là où précisément elles sauvent Israël, en citant à son tour les « versets de l’Alliance fondateurs de l’existence même de son peuple » : « Tu ne provoqueras pas le Seigneur ton Dieu » 5Dt 6, 16). Il répond en homme connaisseur, lui aussi, du texte biblique, mais choisissant librement dans les Ecritures de son peuple ce qui en constitue une Parole vivante et non des mots qui enferment dans un combat stérile, en choisissant délibérément l’esprit du message et non la lettre de tel texte, et en se soumettant à l’autorité de la bible là où elle fait vivre et non là où elle séduit, égare et fait mourir.
Jésus interprète dans la liberté.
Et s’il reconnaît aux Ecritures une réelle autorité sur sa vie, c’est en se mettant à leur écoute au point de ne pas se laisser enfermer ou ensevelir par elles, en y découvrant des espaces, des silences, des interstices qui l’ « autorisent », au sens fort du terme, à répondre au diable par la référence à Dt 6 au Ps 91, et à lui faire comprendre que lui, Jésus, entre dans une histoire qui n’est pas programmée, littéralement « écrite », mais libre et ouverte.
Et qu’il n’a pas à réaliser, par provocation ou pour vérifier le bien fondé d’un « parce que », ce que le démon lui demande par ces mots : « Si tu es Fils de Dieu, jette toi d’ici en bas parce qu’il est écrit : il donnera des ordres à ses anges de te garder. »

Cette liberté d’interprétation de « ce qui est écrit », que Jésus expérimente dès le début de son ministère signe à la fois sa soumission à l’autorité des Ecritures, puisque il les scrute, les connaît et les cite, et en même temps sa capacité d’écoute et de discernement qui l’autorisent à choisir, en un geste de foi et de confiance, ce qui en elles est de l’ordre de l’esprit qui fait vivre et de la Parole de vie qui ouvre l’espace et le temps offerts devant lui.

C’est dans la force de ce geste interprétatif de Jésus, fondé sur la reconnaissance de l’autorité souveraine des Ecritures en même temps que marqué par l’écoute d’une Parole vivante qui ouvre et qui libère, que la Réforme, grâce à lui, puisera son inspiration et actualisera son message :
Contre le fondamentalisme et toute forme de littéralisme et de dogmatisme.

Et comme l’histoire racontée de la tentation du Christ peut être parfaitement reçue et lue tel un enseignement éthique, selon la longue tradition des Pères, nous mettant en garde contre les attaques du démon et les blessures de la vie qui font vaciller la foi, ou bien encore comme une mise en récit d’une épreuve qualifiant Jésus en tant que véritable et inattendu Fils de Dieu qui surclasse le diable, sans pouvoir ni royaume ici-bas, il est aussi possible de puiser dans ce texte un élément nouveau et porteur de promesses, à savoir la description saisissante, pour la première fois dans l’évangile, d’un homme qui défie le diable par le débat et non le combat, et par un débat dont le champ demeure strictement celui des Ecritures et dont les trois armes sont celles que procure, jusqu’aujourd’hui, et à qui veut s’en saisir dans la foi, la liberté d’interprétation : connaissance scrupuleuse des textes, reconnaissance de leur autorité sur nos vies, et discernement par l’Esprit, au travers même de leur lettre, d’une Parole de vie qui libère de toute tentation [2] : tout un programme ! Et la promesse de trouver dans la bible les mots d’une bonne nouvelle aux lieux mêmes de nos tentations les plus redoutables,

Amen


[1] D.Gonneaud « Perspectives chrétiennes sur le salut », La notion de salut dans les traditions juives et chrétiennes, in revue « Sens », 2, 2007, p75-83.

[2] Cf. La demande, exaucée en Christ, du Notre Père : « délivre-nous de la tentation… »