Luc 3, v15-22 – « Au baptême de Jésus, au commencement d’un monde nouveau, Dieu part à la recherche de son humanité … »

Dimanche 10 janvier 2010 – par François Clavairoly

 

[3.15] Comme le peuple était dans l’attente, et que tous se demandaient en eux-même si Jean n’était pas le Christ, [3.16] il leur dit à tous : Moi, je vous baptise d’eau ; mais il vient, celui qui est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint Esprit et de feu. [3.17] Il a son van à la main ; il nettoiera son aire, et il amassera le blé dans son grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteint point. [3.18] C’est ainsi que Jean annonçait la bonne nouvelle au peuple, en lui adressant encore beaucoup d’autres exhortations. [3.19] Mais Hérode le tétrarque, étant repris par Jean au sujet d’Hérodias, femme de son frère, et pour toutes les mauvaises actions qu’il avait commises, [3.20] ajouta encore à toutes les autres celle d’enfermer Jean dans la prison. [3.21] Tout le peuple se faisant baptiser, Jésus fut aussi baptisé ; et, pendant qu’il priait, le ciel s’ouvrit, [3.22] et le Saint Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix fit entendre du ciel ces paroles : Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis toute mon affection.

Chers amis,

« Pendant qu’il priait, le ciel s’ouvrit… »

Ces quelques mots signalent que le temps où l’on croyait que ne soufflait plus l’Esprit de Dieu est enfin révolu, et que commence une ère nouvelle qu’inaugure Jésus.

Luc est seul à mentionner, à ce moment du récit du baptême, la prière de Jésus. On dirait même que pour lui c’est là l’essentiel. Tous les éléments du récit s’organisent autour d’elle.

-  L’image de la colombe évoque le texte de la Genèse où l’oiseau rapporte à Noé le rameau d’olivier, symbole de réconciliation et de paix, signe de l’alliance que désire conclure Dieu avec les hommes et la cration.
-  L’Esprit semble planer sur les eaux, ici celles du Jourdain, comme dans l’antique récit où il est écrit qu’il planait sur les eaux primitives d’une création encore à venir.
-  Les mots venus des cieux rappellent la parole créatrice du commencement du monde.

L’eau, l’esprit, la parole : ainsi est-il suggéré que s’accomplit une nouvelle création, au moment même de la prière de Jésus, et que s’ouvre un temps nouveau pour le monde.

Mais la particularité la plus remarquable du récit, précisément en réponse à cette prière, est cette formulation de la parole venant d’en haut, comme une citation presque exacte reprise du psaume 2 : « Tu es mon Fils, moi aujourd’hui, je t’ai engendré… »

Ainsi, le baptême de Jésus, comme notre propre baptême qui s’enracine dans la prière, fait entrer chacun, mystérieusement, en une sorte d’engendrement spirituel, dans la conscience d’une nouvelle identité : l’identité de Fils, l’identité de fils et fille d’un même Père, l’identité, par conséquent, de frères et sœurs en Jésus le Christ, au commencement d’une création nouvelle. Qu’est-ce donc que le baptême, après tout ce qui vient d’être énoncé, sinon le signe d’une appartenance, l’appartenance à la grande famille de Dieu notre Père qui entend notre prière ? Mais plus que cela, le baptême est le « signe réalisé » d’une parole venue d’en haut (signe qu’il est convenu de nommer sacrement, depuis si longtemps) : « Tu es mon Fils bien aimé en qui j’ai mis toute mon affection », c’est-à-dire que la relation avec ce Père – relation d’engendrement spirituel – se trouve qualifiée de relation d’amour et de paix (la référence à la colombe et la désignation de bien-aimé en témoignent).

Ce qui « signifie », au sens sacramentel du mot, que même si à nos yeux nous sommes coupables de bien des choses inacceptables, même si à nos yeux nous somme peu aimables et même impardonnables, et même à vues humaines irréconciliables avec Dieu, si en conscience nous nous considérons encore pêcheurs et ne méritant en aucun cas cette filiation, cette adoption, cet « engendrement » et ces mots d’amour tendre d’un Père à son enfant, aux yeux de Dieu il en va tout autrement : pour lui, en effet, nous sommes aimés, sauvés, réhabilités, relevés, ressuscités.

Or c’est très exactement ce qu’a voulu traduire en son temps le réformateur Luther par cette expression étonnante qui définissait le statut du chrétien : simul justus et peccator, à la fois juste et pêcheur, autrement dit en même temps justifié, sauvé par l’initiative souveraine et gratuite de Dieu en Jésus -Christ, alors même qu’à nos yeux nous ne sommes que de pauvres pêcheurs.

Le baptême de Jésus, comme tout baptême, ouvre par conséquent sur un chemin nouveau où nous comprenons dans la foi que notre propre regard sur nos vies n’est précisément pas celui de Dieu qui nous aime et nous a pardonnés, celui de Dieu qui nous fait revivre, nous « déculpabilisant » définitivement, au sens le plus fort de ce terme.

Jean le baptiste s’est donc trompé, lui qui annonçait que l’oeuvre de l’Esprit se manifesterait par le truchement d’un terrible jugement opérant un tri sélectif rigoureux des hommes, et par leur destruction dans le feu de la géhenne où seraient jetés les coupables.

L’Esprit se manifeste tout autrement, selon l’Evangile, comme une colombe, avons-nous lu, et il agit en Jésus et en nous-mêmes, établissant pour toujours et de façon irrévocable une relation filiale avec le Père, un Père aimant et affirmant à pleine voix qu’il a plaisir à vivre en notre compagnie !

Le baptême de Jésus fait alors advenir à nos conscience maintenant apaisées la vision d’un Dieu inattendu, pour beaucoup, car bienveillant et miséricordieux, et d’une certaine façon repentant car voulant s’approcher et se réconcilier avec tous ceux qui se tiennent présents, au bord du Jourdain, avec tous les « compagnons du Jourdain » dont Jésus est le premier.

Cette compagnie qui forme la toute première Eglise à laquelle nous avons été adjoints nous-mêmes par notre baptême, reste placée sous le signe du péché, certes, parce qu’encore marquée par tant de dérives, d’erreurs et de fautes, mais elle est sans cesse assurée d’être aimée par celui qui mystérieusement l’a mise en route pour annoncer cette étonnante nouvelle d’un Dieu qui, en Jésus, inlassablement part à la recherche de son humanité.

En Jésus, Dieu part à la recherche de son humanité. Et pour se réconcilier avec elle, en Jésus il se laisse découvrir comme Christ, le messie qui inaugure le temps du pardon et de la paix, dans l’attente du royaume. Devant nous, maintenant, non plus le temps de la crainte d’un jugement mais bien le temps du pardon et de la paix à vivre avec Dieu et à construire avec nous-mêmes et notre prochain, le temps de notre vraie humanité en Jésus-Christ,

Amen