Luc 24, v 35-48 – « C’est vous qui en êtes les témoins… »

Dimanche 26 avril 2009 – par le docteur Jean Vitaux

 

La méditation de ce jour a pour objet les apparitions du Christ ressuscité aux apôtres. C’est un privilège qui a été accordé à deux disciples dont Cléopas à Emmaüs, et aux onze apôtres, puis ensuite seulement à Paul qui nous dit : « En tout dernier lieu, il m’est aussi apparu, à moi, l’avorton, car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne soit pas digne d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu » (Co, 15,8).

Toutes ces apparitions ont comme point commun l’incrédulité des apôtres qui tardent toujours à le reconnaître, car « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24,16).Mais Luc va plus loin, quand il nous dit que les apôtres étaient « effrayés et remplis de crainte, car ils pensaient que c’était un esprit », c’est à dire une créature démoniaque, qui dans l’esprit du temps venait sur terre pour persécuter les vivants, et que Jésus expulsait des possédés. On ne peut que comprendre l’incrédulité des apôtres qui ne s’attendaient pas à rencontrer ainsi le Christ quasi-incognito. Ils s’attendaient plutôt à une parousie générale révélant le Christ ressuscité dans toute sa gloire. L’incompréhension des apôtres n’est pas très différente de celle de Pierre devant le tombeau vide à Pâques. Il était encore trop tôt pour assimiler l’enseignement du Christ, comprendre son message.

Devant cette non reconnaissance, le Christ doit convaincre les onze apôtres que c’est bien lui, le ressuscité, qui se présente devant eux. Pour ce faire, il emploie trois méthodes : la première, utilisée à Emmaüs, consiste à rompre le pain, c’est à dire refaire les gestes de la dernière cène, pour se faire reconnaître : « ils l’avaient reconnu à la fraction du pain ». C’est le geste fondateur de la cène, communion que nous répétons depuis 2000 ans dans nos églises. La deuxième méthode consiste à montrer aux disciples les stigmates de la passion : dans le texte de Luc, « il leur montra ses mains et ses pieds », c’est à dire les plaies des clous de la crucifixion ; dans l’évangile de Jean, Jésus dit à Thomas « avance ton doigt ici et regarde ma main ; avance ta main et enfonce la dans mon côté, cesse d’être incrédule et deviens un homme de foi » (Jn, 20, 27). La troisième méthode est la plus radicale : Jésus demande de quoi manger : les apôtres « lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et mangea sous leurs yeux ». C’est une méthode formelle pour leur affirmer que le Christ est bien ressuscité, en chair et en os, ce qui les convainc définitivement, puisque la vision des stigmates n’avait pas suffi à convaincre. Le pain et le poisson apparaissent là comme des aliments sacramentels : dans l’évangile de Jean (Jn 21,13), « Jésus vient : il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson ». C’est la raison pour laquelle dans les églises orthodoxes, on célèbre parfois la Cène avec du poisson.

La question est de savoir pourquoi Jésus éprouve le besoin de manger devant les apôtres : il faut peut être y voir une définition donnée par le Christ lui-même à la résurrection. En effet plusieurs traditions de la résurrection s’opposaient, et les apôtres ne pouvaient sans doute pas s’y reconnaître. Il existait trois interprétations possibles de la résurrection dans le monde de l’époque : la résurrection de la chair avec eschatologie matérialiste : c’est l’espérance juive d’une éternité de la corporalité ; l’immortalité de l’âme avec eschatologie idéaliste : c’est l’espérance grecque qui met le salut dans la délivrance de l’âme de la corporalité ; enfin la résurrection définie dans ce texte du nouveau testament qui proclame la résurrection de la personne et une eschatologie réaliste : c’est l’espérance chrétienne. Dans cette apparition, que seul Luc nous présente, le Christ affirme des ceux pôles de la résurrection de la chair, certaine puisque le Christ mange, et de l’esprit puisque le Christ leur délivre une dernière leçon.

La dernière leçon que donne le Christ aux onze apôtres réunis est également fondatrice de l’Eglise. Jésus se présente selon la tradition « La paix soit avec vous », puis il convainc les apôtres de la réalité de sa présence, comme le disent les deux disciples d’Emmaüs « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, il est apparu à Simon ». Puis il les enseigne : il leur dit que tout ce qui a été écrit sur Lui dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes doit être accompli. C’est le rappel de la Nouvelle Alliance qui remplace et prolonge l’Ancienne Alliance conclue entre Moïse et Yahvé. Ce court texte réalise un véritable credo : « Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour ». Il souligne aussi le rôle fondamental de l’écriture, ce qui correspond tout à fait à notre sensibilité protestante : comme disait Jean Calvin, dont nous allons bientôt célébrer le 500° anniversaire de sa naissance : « Solo fide, solo scriptura », une seule foi, une seule écriture. La foi est fondamentale, comme le dit le Christ : « Il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Ecritures ». La foi, dispensée par la grâce du Christ, permet la compréhension des Ecritures qui ne peuvent être et ne pourront désormais plus être que le seul moyen pour rencontrer le Seigneur. En effet, c’était la dernière apparition du Christ à ses disciples, puisqu’elle précède immédiatement l’Ascension. Et, désormais, à part à l’apôtre Paul, le Christ n’apparaîtra plus à aucun homme. Nous ne pouvons donc fonder notre foi que sur les Ecritures.

Le Christ ensuite donne le programme qu’il destine d’abord aux apôtres, les onze, depuis la mort de Judas : « On prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem ». Le Christ s’adresse à toutes les nations, à commencer par Jérusalem : le message du Christ est donc universel, s’adressant aux juifs et aux gentils, les non juifs, les païens. L’écriture est le moyen de la conversion qui s’exercera désormais par l’entremise du Saint-Esprit, de la grâce du Seigneur, puisque le Christ ne peut plus nous apparaître. Le pardon des pêchés est la conséquence de la conversion. Ce message destiné aux apôtres préfigure la Pentecôte, et dépassant les apôtres, il s’adresse depuis à tous les chrétiens, c’est à dire à chacun d’entre nous.

La conclusion du texte de ce jour, « C’est vous qui en êtes les témoins », est la meilleure conclusion pour un chrétien conscient. Le témoignage est un des devoirs fondamentaux du chrétien qui doit par sa vie, ses actes et ses paroles témoigner de la réalité de sa foi en Christ.

Ce texte, qui paraît à première vue anecdotique, est en fait un formidable manifeste du Chrétien, un véritable credo : il affirme en effet la primauté de l’écriture, le don de la grâce donnée gracieusement par le Christ à ses apôtres qui croient en lui après avoir douté, et qui s’applique désormais à tous les chrétiens et à tous ceux qui croient, la réalité de la résurrection de la chair (suivant les termes du symbole des apôtres), et la nécessité du témoignage.

Amen