Luc 24, 35-48 : « La résurrection n’est pas une vue de l’esprit »

Dimanche 30 avril 2006 – par François Clavairoly

 

Les auteurs du Nouveau Testament ont développé le thème de la résurrection en se fondant sur trois éléments principaux [1] : Le premier est l’affirmation de foi liturgique, reprise au long des évangiles et des épîtres, et qui proclame : « Il s’est réveillé », « Il s’est levé d’entre les morts », « Il a été élevé dans la gloire ». Il établit, dans ces expressions, la base des premières confessions de foi de l’Eglise primitive.

Le second élément est constitué par l’appel à la vie nouvelle que provoque cette résurrection : la nouvelle naissance, celle de Nicodème par exemple, celle de tous les témoins du ressuscité qui inaugure un nouveau commencement et une nouveauté de vie qui est traduite par des mots d’ordre devenus eux aussi fondateurs comme :« Lève toi et marche », « Va et ne pèche plus », « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi » etc.

Le troisième élément, le plus connu et le plus représenté, est l’ensemble narratif relatif au tombeau vide. Il se trouve présent dans les quatre évangiles (le lendemain matin du sabbat, les femmes en route vers le tombeau, la pierre roulée, la rencontre avec l’ange, l’étonnement, la crainte, la foi, la transmission…).

Or il se trouve que les récits du tombeau vide ne font pas la clôture du texte évangélique : ils sont suivis par d’autres récits qui évoquent l’apparition du ressuscité devant les disciples. Et le récit de Luc 24 v35-48 constitue précisément un de ces récits d’apparition. Se pose alors tout naturellement la question de savoir ce qu’ajoute réellement ce récit d’apparition, quelle en est la spécificité et l’originalité pour « dire » la résurrection, et en prolonger la méditation.

Trois motifs justifient ce type de récit : Un motif apologétique, un motif herméneutique, un motif éthique.

-  Luc l’évangéliste qui met en récit l’apparition de Jésus ressuscité devant ses disciples vise à critiquer ou à contrer une lecture spiritualiste de la résurrection. Car pour lui, la présence du ressuscité n’est pas du tout de l’ordre de la fable, du rêve ou de la magie : la résurrection n’entre pas dans les catégories de la mythologie. Jésus est mort et ressuscité. Et de la même façon qu’il n’a pas fait semblant de mourir sur la croix, Dieu n’a pas fait semblant de le ressusciter le matin de Pâques. La corporéité du ressuscité décrite dans l’évangile de Luc dans un style objectivant et réaliste, jusqu’à l’épisode du poisson grillé mangé devant les disciples, étonne, certes, et peut même laisser mal à l’aise le lecteur contemporain qui se dit et qui se veut le plus possible raisonnable, voire rationaliste et moderne. Mais Luc se veut précis, historien, factuel, et l’événement de la résurrection sera raconté par ses soins comme tout autre événement de la vie du Christ, avant comme après sa mort. Cette apologie veut rappeler très concrètement qu’au moment où les disciples croyaient voir « un esprit », la résurrection n’est pas une vue de l’esprit : elle est, pour l’auteur du récit, objectivable, attestable parce qu’inscrite dans le temps et l’espace, notre temps et notre monde.

Nous décelons facilement les limites d’une telle approche. Car à trop insister sur la corporéité ou la matérialité de Jésus, son altérité même de ressuscité risque de s’en trouver mise en doute, et presque dévaluée. Le fait de montrer ses mains et ses pieds ou la preuve par la manducation d’un poisson grillé ne convainquent, finalement, que ceux qui sont dans la foi… Ceci dit, l’auteur, par cette insistance sur la réalité de l’événement, ouvre une piste de réflexion nécessaire qui est celle de tenir ferme l’affirmation de l’inscription dans notre propre histoire de la réalité de cet événement unique. La résurrection est un événement unique, fait-il comprendre à son lecteur, mais il est attesté, et comme vérifié par la foi de témoins qui ont vécu ce moment de rencontre étonnant et qui ont vu de leurs yeux le ressuscité. Et ainsi cette approche apologétique dévoile son but. Elle n’existe pas pour elle-même, comme pour s’autopersuader d’une vérité « objective » qui existerait en soi : elle s’articule dans le récit à une autre approche rendue possible, l’approche herméneutique. En effet, cette approche herméneutique, c’est-à-dire la capacité d’interpréter l’événement, va instituer la résurrection comme l’événement qui donne tout son sens à la foi chrétienne -un peu comme chez Paul la mort de Jésus sur la croix sera l’événement central-, et c’est là l’originalité de ce récit d’apparition : comprendre que la résurrection est un événement unique et inscrit dans le temps et les faits, c’est la considérer comme un point de repère unique, lui aussi, pour reconstruire une lecture, une vision et une compréhension chrétiennes de l’histoire. La résurrection est présentée ainsi non seulement comme autre chose qu’une vue de l’esprit (motif apologétique), mais elle est maintenant au fondement même d’une démarche d’interprétation intellectuelle et spirituelle qui autorise à lire l’Ancien Testament et la vie de Jésus à la lumière de cet événement unique (motif herméneutique). Du coup elle fait accéder au véritable sens des promesses dont l’histoire d’Israël est le dépôt. Ce motif herméneutique est décisif. Il permet de relier la résurrection, en une logique interprétative, à toute l’histoire d’avant, à l’histoire d’Israël dont l’évangéliste Luc résume justement la réalité en ces mots : « Il fallait que s’accomplisse tout ce qui est écrit à mon sujet dans la Loi de Moïse, dans le Prophètes, et dans les Psaumes. » La résurrection, de fait, devient la clef d’interprétation des Ecritures. Et l’intelligence dont il est question dans le récit (« Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Ecritures ») est bien celle que cette foi-là en la résurrection autorise [2]. Le troisième motif est d’ordre éthique. C’est qu’il ne s’agit pas de s’arrêter à la lecture des textes et à leur interprétation. La résurrection suscite, en effet, une vision nouvelle de la vie, de l’histoire et de notre temps. Et elle entraîne la conviction que Dieu qui a ressuscité Jésus ressuscite aussi nos propres existences. Nous en sommes témoins. Et devant tout ce qui contredit cette conviction, devant tout ce qui altère cette espérance, le témoignage devient un élément essentiel, comme la prise de position ou l’engagement éthique. Devant la souffrance et la détresse des hommes, l’espérance de la résurrection atteste d’une puissance plus grande qui les surmontera. Devant les impasses ou les situations criantes d’injustice sociales qui touchent les plus fragiles, les plus pauvres, et les étrangers ou les immigrés [3], l’espérance de la résurrection atteste d’une ouverture toujours possible. Devant les difficultés de la vie et la violence de la mort, l’espérance de la résurrection ouvre comme une brèche dans le mur de nos incompréhensions et de nos révoltes. Et nous sommes appelés à être témoins de cette espérance, ses acteurs et ses disciples engagés, dans l’action de grâce, la prière, la louange, la prise de parole et la persévérance. C’est très exactement ce qu’énonce le ressuscité dans le récit lorsqu’il dit : « Vous en êtes témoins ». Les occasions de témoigner sont nombreuses, parfois si nombreuses que nous sommes dépassés, submergés, et envahis par un sentiment d’impuissance qui peut paralyser ou décourager. Mais si nous retenons, avec l’évangéliste Luc, que la résurrection est un événement fondateur, inscrit dans notre histoire comme un nouveau commencement, enraciné dans les promesses faites jadis par notre Dieu à Israël, et ouvrant pour toujours un avenir à chacune de nos vies, alors notre témoignage, aussi humble soit-il [4], attestera devant le monde, de cette imprenable espérance. Dieu ressuscite le Christ, et il renouvelle nos vies. Et nous, nous ressuscitons chaque jour avec lui,

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[1] Cf. « Résurrection », O.Mainville et D.Marguerat, Labor et Fides, Genève, 2001.

[2] Le fait que les chrétiens tiennent toujours reliés ensemble l’Ancien Testament et le Nouveau Testament et qu’ils y lisent la même Parole de Dieu, est fondé dans ce fait que la résurrection en est la clef de lecture commune.

[3] Cf. La prise de position des Eglise chrétiennes en France par la voix du C.E.C.E.F concernant le projet de loi sur l’immigration.

[4] Comme le baptême de Léopold, ce jour.