Luc 24, 13-38 – « Du Saint Suaire à une foi sincère…, de la foi qui regarde à la foi qui comprend »

Dimanche 4 avril 2010 – Jour de Pâques – François Clavairoly

 

[24.13]Et voici, ce même jour, deux disciples allaient à un village nommé Emmaüs, éloigné de Jérusalem de soixante stades ; [24.14] et ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. [24.15] Pendant qu’ils parlaient et discutaient, Jésus s’approcha, et fit route avec eux. [24.16] Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. [24.17] Il leur dit : De quoi vous entretenez-vous en marchant, pour que vous soyez tout tristes ? [24.18]L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : Es-tu le seul qui, séjournant à Jérusalem ne sache pas ce qui y est arrivé ces jours-ci ? – [24.19] Quoi ? leur dit-il. -Et ils lui répondirent : Ce qui est arrivé au sujet de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en oeuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, [24.20] et comment les principaux sacrificateurs et nos magistrats l’on livré pour le faire condamner à mort et l’ont crucifié. [24.21] Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël ; mais avec tout cela, voici le troisième jour que ces choses se sont passées. [24.22] Il est vrai que quelques femmes d’entre nous nous ont fort étonnés ; s’étant rendues de grand matin au sépulcre [24.23] et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire que des anges leurs sont apparus et ont annoncé qu’il est vivant. [24.24] Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au sépulcre, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont point vu. [24.25] Alors Jésus leur dit : O hommes sans intelligence, et dont le coeur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! [24.26] Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses, et qu’il entrât dans sa gloire ? [24.27] Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait. [24.28] Lorsqu’ils furent près du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin. [24.29] Mais ils le pressèrent, en disant : Reste avec nous, car le soir approche, le jour est sur son déclin. Et il entra, pour rester avec eux. [24.30] Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain ; et, après avoir rendu grâces, il le rompit, et le leur donna. [24.31] Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux. [24.32] Et ils se dirent l’un à l’autre : Notre coeur ne brûlait-il pas au dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? [24.33] Se levant à l’heure même, ils retournèrent à Jérusalem, et ils trouvèrent les onze, et ceux qui étaient avec eux, assemblés [24.34] et disant : Le Seigneur est réellement ressuscité, et il est apparu à Simon. [24.35] Et ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu au moment où il rompit le pain. [24.36] Tandis qu’ils parlaient de la sorte, lui-même se présenta au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous ! [24.37] Saisis de frayeur et d’épouvante, ils croyaient voir un esprit. [24.38] Mais il leur dit : Pourquoi êtes-vous troublés, et pourquoi pareilles pensées s’élèvent-elles dans vos coeurs ?

Chers amis, chers frères et sœurs en Christ,

L’actualité nous renvoie à l’ostension prochaine du Suaire de Turin et à ses énigmes. Et chacun s’interroge publiquement ou secrètement sur ce que provoque dans les consciences le linge précieux, la relique la plus célèbre du moment, l’objet religieux le plus médiatique et le plus étudié par la science.

S’il est faux, il est à remarquer toutefois que cela n’empêchera personne de croire en la résurrection. S’il est faux, rien de cette information ne viendra en effet perturber la foi de ceux qui n’ont pas attendu les résultats de l’analyse au carbone 14 pour exprimer leur foi en Jésus mort et ressuscité.

S’il est vrai -je veux dire si une nouvelle datation le rapprochait du premier siècle de notre ère, et du premier tiers de ce premier siècle- les incroyants ne viendraient pas pour autant se précipiter en masse vers les Eglises et les Temples de nos villes et de nos villages. Les mécréants ne se mettraient pas non plus à changer soudainement d’avis : qu’un drap mystérieux ait enveloppé un cadavre, fût-ce le corps de Jésus ne change rien à l’affaire.

Comment en effet parler non de la mort de Jésus mais de sa résurrection ?

Les auteurs du Nouveau testament ont développé le thème de la résurrection en se fondant sur trois éléments principaux. [1]

Le premier est l’affirmation de foi liturgique, reprise au long des évangiles et des épîtres, proclamant « Il s’est réveillé », « Il s’est levé d’entre les morts », « Il a été élevé dans la gloire ». Et ces expressions ont été à la base des premières confessions de foi de l’Eglise primitive.

Le second élément est constitué par l’appel à la vie nouvelle que provoque cette résurrection : la nouvelle naissance, celle de Nicodème par exemple, celle de tous les témoins du ressuscité qui inaugure un nouveau commencement et une nouveauté de vie traduite par des mots d’ordre devenus eux aussi fondateurs tels : « Lève toi et marche », Va et ne pèche plus », ou encore « C’est par grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi… », etc.

Le troisième élément, le plus connu d’entre tous et le plus représenté par les textes est l’ensemble narratif évoquant le tombeau vide. Il se trouve en effet repris dans les quatre évangiles : le lendemain du sabbat, les femmes en route de bon matin vers le tombeau, la pierre roulée, la rencontre avec l’ange, l’étonnement, la crainte, la foi, la transmission, …).

Or il se trouve que les récits du tombeau vide ne font pas la clôture du texte évangélique : ils sont suivis par d’autres récits qui relatent les apparitions du ressuscité devant les disciples. Et le récit de Luc 24 constitue précisément l’un des principaux récits d’apparition.

Il y a donc là un quatrième élément relatif à la résurrection, après l’élément liturgique et confessionnel, l’appel à la vie, et les récits du tombeau vide.

Se pose alors tout naturellement la question de savoir ce qu’ajoutent réellement ces récits d’apparition, quelles en sont les spécificités et l’originalité pour « dire » la résurrection et en prolonger la méditation.

Trois motifs justifient ce type de récits :

-  un motif apologétique, un motif herméneutique, un motif éthique.

Luc l’évangéliste qui met en récit l’apparition de Jésus ressuscité devant ses disciples vise à critiquer ou à contrer une lecture trop spiritualisée de la résurrection. Pour lui, la présence du ressuscité n’est pas du tout de l’ordre du rêve, de la magie ou du conte : la résurrection n’entre pas dans la catégorie de la mythologie.

Jésus est mort et ressuscité. Et de la même façon qu’il n’a pas fait semblant de mourir sur la croix, Dieu n’a pas fait semblant de le ressusciter le matin de Pâques.

La corporéité du ressuscité décrite dans l’évangile de Luc dans un style objectivant et réaliste, jusqu’à l’épisode du poisson préparé, grillé et mangé devant les disciples, étonne, certes, et peut même laisser mal à l’aise le lecteur contemporain qui se dit et se veut raisonnable, voire rationaliste ou bien « moderne ».

Mais Luc se veut précis, historien, factuel, et l’événement de la résurrection sera raconté par ses soins comme tout autre événement de la vie du Christ avant sa mort.

Cette apologie veut rappeler très concrètement qu’au moment où les disciples croyaient voir un « esprit », la résurrection n’est pas une vue de l’esprit : elle est, pour l’auteur du récit, attestée et attestable parce qu’inscrite dans le temps et l’espace, notre temps et notre espace.

Nous décelons facilement les limites d’une telle approche. Car à trop insister sur la corporéité ou la matérialité de Jésus ressuscité, son altérité même de « ressuscité » risque de s’en trouver mise en doute et presque dévaluée. Montrer ses mains et ses pieds, ou donner une « preuve de vie » par la manducation d’un poisson grillé, ne confortent finalement que ceux qui croient déjà, à l’image de ceux qui, devant le Saint suaire, se trouvent confortés dans leur foi, non pas « convaincus » par lui ou par la grandeur de ses énigmes.

Ceci dit, l’auteur par cette insistance sur la réalité de la résurrection, ouvre une piste de réflexion nécessaire, à savoir qu’il faut tenir ferme l’affirmation de l’inscription dans notre propre histoire de foi d’un tel événement perçu comme unique.

La résurrection est un événement unique, fait-il comprendre à son lecteur : il est attesté et vérifié par la foi de témoins qui ont vécu ce moment de rencontre étonnant et qui ont vu de leurs yeux le ressuscité.

Et ainsi, cette approche apologétique dévoile son but ; elle n’existe pas pour elle-même et assume sa limite, elle reconnaît qu’il ne s’agit pas de persuader quiconque d’une vérité objective qui existerait en soi : elle se prolonge dans le récit par une autre approche rendue possible, l’approche herméneutique.

En effet, cette approche herméneutique, c’est-à-dire la capacité suscitée et déployée d’interpréter l’événement, va instituer la résurrection comme l’événement qui donne tout son sens à la foi chrétienne. Et c’est là que réside l’originalité de ce récit d’apparition : à savoir que comprendre que la résurrection est événement unique et inscrit dans le temps en revient à la considérer comme point de repère unique, lui aussi, pour construire une lecture, une vision, et une compréhension chrétiennes de l’histoire.

La résurrection est présentée ainsi non seulement comme « autre chose » qu’une vue de l’esprit (motif apologétique), mais comme étant au fondement même d’une démarche interprétative qui autorise à lire l’Ancien Testament et la vie terrestre de Jésus à la lumière de cet événement (motif herméneutique).

Du coup, elle fait accéder au véritable sens des promesses dont l’histoire d’Israël est la trace désormais déchiffrable.

Ce motif herméneutique est décisif. Il permet de relier la résurrection, en une logique interprétative, à toute l’histoire d’avant, à l’histoire des patriarches et des prophètes dont l’évangéliste Luc résume justement la réalité par ces mots : « Il fallait que s’accomplisse tout ce qui est écrit à mon sujet dans la Loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes. »

La résurrection, de fait, devient la clef d’interprétation des Ecritures.

Et l’intelligence dont il est question dans le récit ( « Alors il leur ouvrit l’intelligence pour comprendre les Ecritures » est bien celle que cette foi-là en la résurrection autorise et crée.

Le troisième motif prolonge encore les deux premiers et il est d’ordre éthique. Il ne s’agit pas seulement de s’arrêter à la lecture des textes, à leur « intelligence » et à leur interprétation.

La résurrection suscite, en effet, une vision nouvelle de la vie, de l’histoire et du temps.

Elle entraîne la conviction que Dieu qui a ressuscité Jésus peut bien ressusciter aussi nos propres existences. Nous en sommes témoins !

Et devant tout ce qui contredit cette conviction, devant ce qui altère cette espérance, le témoignage devient un élément essentiel, requérant de notre part prise de position ou engagement éthique :

Devant la souffrance et la détresse des hommes, l’espérance de la résurrection atteste d’une puissance plus grande qui les surmontera.

Devant les impasses ou les situations criantes d’injustice sociales qui touchent les plus fragiles, les plus pauvres et les immigrés, l’espérance de la résurrection atteste d’une ouverture toujours possible.

Devant les difficultés de la vie et la violence de la mort, l’espérance de la résurrection ouvre comme une brèche dans le mur de nos incompréhensions, de nos révoltes et de nos aveuglements.

Nous sommes appelés à être témoins de cette espérance, ses acteurs et ses disciples engagés, dans l’action de grâce, la prière, la louange, la prise de parole et la persévérance, tels que l’énonce le ressuscité : « Vous en êtes témoins ! ».

Les occasions de témoigner sont nombreuses, parfois si nombreuses que nous sommes dépassés, submergés et envahis par un sentiment d’impuissance qui peut paralyser ou décourager.

Mais si nous retenons, avec l’évangéliste Luc, que la résurrection est un événement fondateur, inscrit dans l’histoire d’une rencontre vécue comme un nouveau commencement, enraciné dans les promesses faites jadis à Israël, et ouvrant pour toujours un avenir à chacune de nos vies, alors notre témoignage, aussi humble soit-il, attestera devant le monde de cette imprenable espérance selon laquelle Dieu qui ressuscite Jésus renouvelle nos vies chaque jour.

Et à ceci vous le discernerez : il vous donne et vous renouvelle d’une part l’intelligence pour comprendre les Ecritures qui parlent de lui, et il vous offre d’autre part les signes de sa présence, à ce repas auquel, inlassablement, il vous invite et dont il attend que vous en soyez pour toujours et avec beaucoup d’autres, les convives,

Amen


[1] Cf. « Résurrection », O.Mainville et D.Marguerat, Labor et Fides, Genève , 2001