Luc 24, 13-35 – « Le chemin d’Emmaüs, et le doute mis en déroute »

Dimanche 8 mai 2011 par François Clavairoly

 

24 13 Ce même jour, deux disciples se rendaient à un village appelé Emmaüs, qui se trouvait à environ deux heures de marche de Jérusalem. 14 Ils parlaient de tout ce qui s’était passé. 15 Pendant qu’ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s’approcha et fit route avec eux. 16 Ils le voyaient, mais quelque chose les empêchait de le reconnaître. 17 Jésus leur demanda : « De quoi discutez-vous en marchant ? » Et ils s’arrêtèrent, tout attristés. 18 L’un d’eux, appelé Cléopas, lui dit : « Es-tu le seul habitant de Jérusalem qui ne connaisse pas ce qui s’est passé ces derniers jours ? » – 19 « Quoi donc ? » leur demanda-t-il. Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth ! C’était un prophète puissant ; il l’a montré par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple. 20 Les chefs de nos prêtres et nos dirigeants l’ont livré pour le faire condamner à mort et l’ont cloué sur une croix. 21 Nous avions l’espoir qu’il était celui qui devait délivrer Israël. Mais en plus de tout cela, c’est aujourd’hui le troisième jour depuis que ces faits se sont passés. 22 Quelques femmes de notre groupe nous ont étonnés, il est vrai. Elles se sont rendues tôt ce matin au tombeau 23 mais n’ont pas trouvé son corps. Elles sont revenues nous raconter que des anges leur sont apparus et leur ont déclaré qu’il est vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ont trouvé tout comme les femmes l’avaient dit, mais lui, ils ne l’ont pas vu. » 25 Alors Jésus leur dit : « Gens sans intelligence, que vous êtes lents à croire tout ce qu’ont annoncé les prophètes ! 26 Ne fallait-il pas que le Messie souffre ainsi avant d’entrer dans sa gloire ? » 27 Puis il leur expliqua ce qui était dit à son sujet dans l’ensemble des Écritures, en commençant par les livres de Moïse et en continuant par tous les livres des Prophètes.

Chers amis, frères et soeurs en Christ,

nous imaginons assez bien l’humour avec lequel Jésus interpelle ses disciples qui ne l’ont pas reconnu sur le chemin, des disciples qui lui racontent tout ce qui s’est passé à Jérusalem le concernant : l’arrestation, le procès, la mort, le tombeau vide…et lui de leur demander : « Quoi donc ? » comme s’il n’était informé de ces choses !

L’humour, et en même temps une bonne intention, toute pédagogique, de les encourager à « raconter » encore plus précisément les événements en question, provoquent l’un et l’autre chez les disciples d’Emmaüs, le désir de rendre compte des faits dans une narration qui se termine sur le constat de l’absence du corps : « Lui, ils ne l’ont pas vu ».

Tout le récit est en effet marqué par ce fait : ils ne l’ont pas vu.

Et voici qu’au soir de ce même jour, ils le verront !

« Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. Et ils se dirent l’un à l’autre : notre coeur ne brûlait-il point en nous tandis qu’il nous ouvrait les Ecritures ? »

« Voir », « ouvrir les yeux », « ouvrir les Ecritures »…

Ce qui est en jeu, ici, avec ce verbe voir, est évidemment de l’ordre de la foi, une foi qui se mêle toujours au doute, mais qui, cependant, discerne et « voit » de quoi il s’agit.

Voir : non pas fixer son regard ou s’arrêter dans la contemplation longue et méditative, mais voir avec les yeux de la foi et comprendre. C’est à dire récapituler dans l’intelligence tout ce qui a été auparavant et qui prend sens désormais. Voir, c’est ici croire et penser.

Au soir de ce jour, les disciples voient le ressuscité avec les yeux de la foi, en un éclair. Ils ont compris, ils ont cru.

A cet instant, ils sont retournés. Ils sont convertis et retournent à Jérusalem, porteur de cette nouvelle vision du monde et des choses, porteur de la vision du ressuscité, ce qui leur fait saisir que la mort n’a pas le dernier mot, dans « cette » histoire, dans « leur » histoire avec Jésus, et finalement dans l’histoire, tout court.

« Voir » Jésus avec les yeux de la foi en revient à « concevoir » la victoire de la vie sur la mort, autrement dit à confesser la résurrection des morts. Christ est vivant.

Après que les disciples ont raconté ce qu’ils ont vécu, après qu’ils ont été catéchisés par Jésus qui leur « ouvre » les Ecritures en commençant par Moïse et par tous les prophètes, les voici qui prennent le pain avec cet inconnu et qu’ils se trouvent, au moment même du partage, en présence de leur Seigneur.

Catéchèse et cène se succèdent, ici, prédication et sacrement par lesquels le culte chrétien est anticipé dans un récit aux accents délibérément liturgiques : « Or quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna… ». Tout est dit, tout est donné.

Enfin, revenus à Jérusalem et porteur de la bonne nouvelle, ce n’est pas eux, d’abord, qui annoncent leur expérience de foi, mais les autres disciples qui les devancent, dans la jubilation, et s’empressent de leur dire : « C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon ».

La message dont ils se croyaient les premiers porteurs, c’est déjà d’autres qu’eux, en plein Jérusalem, qui en partagent l’annonce et le diffusent.

Les disciples d’Emmaüs sont alors confirmés par d’autres dans leur foi. Ils ne sont pas premiers dans ce processus qui s’engage et qu’est l’évangélisation, mais second, en quelque sorte, accompagnés, entourés…en compagnie de quelques autres…

En même temps qu’ils évangélisent, ils sont évangélisés. Exactement comme nous, ici même, qui recevons l’Evangile d’autres que nous, de ceux qui nous ont précédés, de nos amis, de nos frères et soeurs dans la foi, de ceux que nous rencontrons sur nos chemins.

Pour illustrer ce propos, je pense par exemple, tout simplement, au groupe de jeunes qui a rencontré des protestants arabes égyptiens, ou roumains ou encore iraniens, coréens, et où chacun a été mis réciproquement au bénéfice d’un message d’un autre que soi et où les yeux de chacun « ont été ouverts ».

L’expérience de la foi est, certes, personnelle et intime, et elle se caractérise par une vision, par l’élaboration d’une compréhension singulière des choses et du monde. Mais elle est aussi et surtout inscrite dans tout un réseau de relations, dans une suite incroyable de rencontres et de dialogues où Christ ressuscité se rend présent, mystérieux visiteur de nos vies, créant l’immense foule de témoins en une Eglise innombrable, visible et invisible, aux contours dont lui seul connaît les frontières… Nous sommes donc chrétiens les uns avec les autres, à travers la rencontre avec les autres, par nos partages, nos rencontres, nos prières et nos louanges communes, nos visions et nos espérances en perpétuel débat : nous ne sommes pas chrétiens « tout seuls », immobiles et cachés, « toi dans ton coin sombre et moi dans le mien » comme le chante un ancien cantique, mais appelés ensemble et à visage découvert.

Je centrerai donc cette médiation sur l’évocation critique de l’exclusivité et de l’immobilité dans l’ordre de la foi, et sur la mise en question de toute revendication d’une posture du croyant ou de l’Eglise comme étant exclusivement celle d’un être ou d’un organisme se dressant, seul et figé -pétrifié- dans un dogme, une doctrine, un « concept », une certitude exclusive. En effet, à l’image de ce qu’éprouvent les compagnons d’Emmaüs, non seulement le doute et la tristesse, mais aussi l’hésitation et les interrogations douloureuses, ou encore les rencontres et le partage inattendu, ne manquent pas de surprendre – y compris l’humour, comme nous l’avons noté- quiconque est rencontré par le Christ, sur le chemin de la foi. Ce chemin, précisément, apparaît dans cette page de la bible comme dans tant d’autres encore, tel le fil rouge d’une histoire où des hommes différents et fragiles vont être « rencontrés », « déplacés » dans leurs certitudes, et surtout reliés les uns autres, dans une même quête, en une même communion et autour de la parole et du sacrement.

Alors qu’on est tenté, comme dans le récit, de « rentrer chez soi », de se recroqueviller, de fermer ses yeux et son esprit, et enfin de s’isoler, quand le doute et les interrogations persistent et font trop souffrir, voici qu’un mystérieux visiteur se présente, voici qu’avec humour il met en doute le doute lui-même et qu’il remet chacun en route. Voici qu’il ouvre la route.

La foi, selon l’évangile de Luc, est un doute mis en question et mis en déroute. Elle est le risque partagé et parfois bouleversant de tous ceux qui acceptent de se laisser accompagner, parfois sans savoir le reconnaître en chemin, par celui dont la présence et la parole, malgré le doute et dans le doute, brûlent les coeurs et illuminent la vie. La foi est sans cesse…Christ en marche sur nos routes !

Amen