Luc 24, 13-35 – « La résurrection, c’est maintenant ! »

Dimanche de Pâques 31 mars 2013 – par le Pasteur François Clavairoly

 

Et voici que ce même jour, deux d’entre eux allaient à un village nommé Émmaüs, éloigné de Jérusalem de soixante stades, ils s’entretenaient de tout ce qui s’était passé. Pendant qu’ils s’entretenaient et discutaient, Jésus s’approcha et fit route avec eux. Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? Et ils s’arrêtèrent, l’air attristé. L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : Es-tu le seul qui séjourne à Jérusalem et ne sache pas ce qui s’y est produit ces jours-ci ? – Quoi ? leur dit-il. Ils lui répondirent : Ce qui s’est produit au sujet de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, et comment nos principaux sacrificateurs et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié. Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël, mais avec tout cela, voici le troisième jour que ces événements se sont produits. Il est vrai que quelques femmes d’entre nous, nous ont fort étonnés ; elles se sont rendues de bon matin au tombeau et, n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire que des anges leur sont apparus et ont déclaré qu’il est vivant. Quelques-uns de ceux qui étaient avec nous sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses tout comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. Alors Jésus leur dit : Hommes sans intelligence, et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Le Christ ne devait-il pas souffrir de la sorte et entrer dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les / Ecritures ce qui le concernait.

Lorsqu’ils furent près du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin. Mais ils le pressèrent, en disant : Reste avec nous, car le soir approche, le jour est déjà sur son déclin. Il entra, pour rester avec eux. Pendant qu’il était à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction ; puis il le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent ; mais il disparut de devant eux. Et ils se dirent l’un à l’autre : Notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les Écritures ? Ils se levèrent à l’heure même, retournèrent à Jérusalem et trouvèrent assemblés les onze et leurs compagnons, qui leur dirent : Le Seigneur est réellement ressuscité, et il est apparu à Simon. Ils racontèrent ce qui leur était arrivé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain.

« Vous demandez à qui ressemble résurrection des morts : je ne sais pas.
Vous demandez si la résurrection des morts existe : je ne le sais pas.
Vous demandez pour quand la résurrection est-elle : je ne le sais pas.
Je sais seulement ce que vous ne demandez pas : la résurrection de ceux qui vivent.
Je sais seulement ce à quoi il nous appelle :à la résurrection, aujourd’hui et maintenant. »
(Kurt Marti, théologien, poète et pasteur Suisse)

La résurrection de ceux qui vivent…
Dans le récit de l’évangile, les disciples d’Emmaüs sont bien vivants, eux aussi, comme nous.
Ils sont en route. Ils sont même, plus exactement, en déroute. Comme nous qui sommes en temps de crise.
Regardez-les, ils repartent chez eux, ils quittent Jérusalem, et de fait, ils s’éloignent, déprimés, du lieu de leur espérance. Ils sont tristes et méditent sur leur malheur. Ils s’enfoncent dans leur nuit et marchent vers leur perte.
Mais en chemin, et c’est ici l’un des traits essentiels de l’histoire, précisément sur ce chemin qui ne mène nulle part -d’ailleurs arriveront-ils à jamais Emmaüs, le récit ne le dit pas- ils sont rencontrés par Jésus.
Chers amis, frères et sœurs, pour introduire cette méditation de Pâques, je dirai donc que nous pouvons dans un premier temps nous reporter à ce moment particulier du récit en remarquant ceci d’important à savoir que Jésus « fait route avec nous » comme il accompagne les disciples d’Emmaüs.
Il fait route avec nous sur les chemins de nos déroutes même si, exactement comme eux, nous ne le savons pas encore nous non plus, même si, comme eux, nous ne le reconnaissons pas, étant persuadés d’être totalement abandonnés et seuls.
Et comme dans un mauvais rêve, nous nous demandons, nous demandons autour de nous comment il se fait que personne ne soit au courant de notre détresse, nous remarquons avec amertume et colère que personne ne se rend compte de la situation dans laquelle nous nous démenons et nous en voulons à la terre entière, à nos proches qui ne réagissent pas comme nous le souhaiterions, à nos amis qui nous paraissent aveugles, à ceux sur qui nous pensions pouvoir compter et qui restent à distance, nous en voulons même à l’Eglise et à Dieu lui-même.
Et il faut alors, exactement comme pour ce qui s’est passé avec les disciples, se remémorer la situation, se redire l’histoire, notre propre histoire, se raconter à nouveau les détails de notre parcours de vie, les épisodes, les enchaînements de ce qui nous est arrivé pour tenter de comprendre l’épreuve que nous traversons et dont nous ne possédons pas les clefs de compréhension.
La résurrection commence alors sans doute là, chers amis, frères et sœurs, dans ce travail lent et douloureux de la remémoration, dans ce processus d’un « faire mémoire » qui dans un premier temps tourne nos regards en arrière, certes, mais permet de relire le passé, de le reformuler, de le comprendre un peu mieux, et d’y remettre un peu d’ordre.
Relire notre passé, dans toute son épaisseur, et relier ce passé à l’aujourd’hui de notre détresse, relire et relier, religere, religare, deux mots pour dire cet acte qui se traduit par le terme de religion :

Relire, c’est à dire se laisser entraîner dans une relecture de notre vie, de notre parcours personnel, une relecture de type presque catéchétique où il s’agit de se laisser enseigner, comme se laissent enseigner les disciples à qui Jésus explique ce que contiennent les Ecritures, ce qui le concernait et qui les concernait donc directement eux aussi.
Relire et relier ce passé à ce qui advient maintenant, à savoir la rencontre avec Jésus.
Ce fameux « maintenant » de la rencontre.
La résurrection c’est maintenant !
Au moment du repas de la cène, c’est à dire au moment de ce geste du partage et de la communion, à ce moment de la rencontre qui est ce temps précis où chacun se trouve restauré -au sens spirituel du terme-, restauré dans son intégrité et dans son identité pleinement humaine et enfin réconciliée, et même plus que restauré dans cette identité, appelé à revivre, enfin, puisqu’ayant reçu des forces nouvelles grâce à cette nourriture spirituelle, à ce moment précis où chacun est restauré, appelé à revivre par celui qui suscite la rencontre, chacun se trouve soudain ressuscité ! Et c’est exactement le sens du petit poème de Kurt Marti : c’est la résurrection de ceux qui vivent.
Soudain, comme en un éclair, nos esprits et nos yeux s’ouvrent, et, enfin, libérés d’un poids, celui de la solitude que l’on croyait définitive, ou de l’épreuve que l’on imaginait insurmontable, nous réalisons que nous ne sommes pas seuls mais que nous sommes aimés, secourus, portés, accompagnés comme le sont sur leur chemin de tristesse les compagnons [1] d’Emmaüs.
Et, ouvrant les yeux, nous avons la ferme assurance qu’il est présent au milieu de nous, nous qui formons une ronde, un cercle, une assemblée une Eglise, ici et dans le monde entier, dans une joyeuse diversité de langues, de cultures et de liturgies de toutes sortes et de toutes les couleurs.
Au moment du repas, les disciples sont sûrs de le reconnaître et tout le travail de remémoration prend sens en leur esprit, tout ce qu’ils ont traversé en terme de doute, d’épreuve et de solitude, fait sens avec ce qu’ils expérimentent : le Christ qui dans leur mémoire était bien mort (c’est de cela qu’ils se souvenaient seulement lorsqu’ils parlaient entre eux) est maintenant vivant dans leur vie même !
La résurrection est ainsi donc l’événement de l’Esprit, autrement dit, en langage séculier, un événement « qui ne provient pas de nous », selon lequel notre mémoire, ce que j’appelais notre travail intime de relecture toute entière tournée vers le passé, est relié avec le maintenant d’une présence.
Comme nos disciples, encore une fois, qui ne pensaient plus à Jésus qu’en terme d’un passé à jamais révolu et de tristesse inconsolée, et qui désormais le discernent vivant au cours du repas, alors que le jour déclinait et qu’il allait faire nuit définitivement dans leur cœur, nous voici retournés, convertis, détournés de la seule vision mémorielle de la foi pour en discerner aussi la dimension expérientielle et actuelle.
Ainsi se crée l’Eglise, à Pâques, ainsi se crée l’assemblée de ceux qui croient, à la fois par le mémorial d’une histoire passée et en même temps par l’actualité d’une expérience inouïe au cours d’un curieux repas, ainsi se crée l’Eglise par l’écoute d’une catéchèse ou d’une prédication et par le partage d’un regard, d’un pain et d’une coupe [2].
Ainsi se crée l’Eglise et se remet en route chacune de nos vies désorientées, non plus vers le soir mais vers le jour, vers demain et surtout vers les autres avec qui il est bon de partager la nouvelle. Et quelle est-elle cette nouvelle ?
C’est que tout ce qu’avait dit et fait Jésus pendant sa vie prend sens, désormais, après elle, dans le présent de nos propres vies.
Il ne s’agit plus d’une histoire passée seulement qui ne vaudrait que ce que vaut un exemple à suivre, et dont le souvenir s’effacerait peu à peu, inexorablement.
Il s’agit d’une histoire à vivre maintenant, où les impasses ne sont plus forcément fermées, où les tristesses trouvent aussi leur consolation, où les solitudes peuvent s’ouvrir au partage, où les violences trouvent leur pardon, où le mépris et la haine rencontrent sur leur chemin des gestes de fraternité.
La résurrection, c’est maintenant.
La mort elle-même n’aura pas le dernier mot, quand bien même il nous faudra mourir un jour, car nos vies, aux yeux de Dieu qui nous aime, valent plus que nos vies sur cette terre et sur tous ses chemins de misère, de tristesse et de désespoir.
Il garde nos vies, mystérieusement, comme il garde Jésus, qui meurt, il est vrai, mais qui est vivant, à jamais,

Amen


[1] Ce terme de compagnon désigne, en un sens premier, la personne qui partage le pain.

[2] Le récit d’Emmaüs suggère finement ce qu’est l’essentiel de l’Eglise, comme le reformuleront plus tard de façon dogmatique les Réformateurs, à savoir l’écoute de la Parole et la célébration du sacrement, autrement dit l’enseignement de Jésus et le partage du pain. L’enseignement (la Parole) nourrit l’intelligence et le discernement des disciples, jusqu’au moment du repas, et le partage du pain (le Sacrement) au moment duquel les yeux s’ouvrent, renvoie à la Parole.