Luc 23, v. 35-43 : « Quel est ce roi ? »

Dimanche 25 novembre 2007 – par Frédéric Martin

 

En ce dernier dimanche de l’année liturgique, nous poursuivons notre parcours dans l’Evangile de Luc par le récit de la mort de Jésus. Nous sommes aujourd’hui au pied de la croix, dans le lieu et au moment où tout va s’accomplir.

Dans ce récit, comme dans le dernier acte d’une tragédie, nous retrouvons tous les protagonistes du drame pour le dénouement. Mais nous ne sommes pas ici au théâtre. C’est de notre propre histoire et de notre propre vie dont il est question. Les principaux acteurs des récits de l’Evangile de Luc sont présents au Golgotha : le peuple et ses chefs, les autorités romaines et les exclus. Il est à remarquer à cet égard l’insistance de Luc dans tout son Evangile sur l’attention portée par Jésus aux plus petits et à ceux qui sont rejetés. C’est lui qui fait apparaître le plus souvent les Samaritains dans l’Evangile. Le dialogue du deuxième malfaiteur avec Jésus n’apparaît que chez Luc. L’Evangile de Luc est ainsi souvent présenté comme l’Evangile du salut et de la miséricorde, « L’Evangile de la tendresse de Dieu » disait Dante.

Tous les acteurs sont donc en place, sauf les apôtres. Où sont-ils ceux qui se bousculaient autour de Jésus pour savoir qui était le premier ? Où sont-ils ceux qui l’assuraient de leur fidélité en toutes circonstances ? Où sont-ils ceux qui s’étonnaient que Jésus s’intéresse à des marginaux ? Nous le voyons dans ce texte, le plus proche de Jésus, à tous points de vue, en ce moment dramatique, c’est justement un marginal, un malfaiteur crucifié.

Nous sommes arrivés au bout du parcours terrestre de Jésus. Au moment où tout va basculer. Echec complet de sa mission ou victoire éclatante ? Dans le livre de Samuel, dont nous avons lu quelques versets, le Seigneur disait : « C’est toi qui feras paître Israël, mon peuple, c’est toi qui seras chef sur Israël. » Mais quel est ce berger qui devait conduire son troupeau en de verts pâturages ? Il apparaît ici comme un agneau sacrifié. Quelle est la puissance de ce roi, qui devait libérer son peuple ? Il est cloué à la croix comme un bandit et méprisé de tous. Les catholiques appellent ce dimanche la « Fête du Christ roi ». Mais quel est-il ce roi ? Le chef d’une Eglise triomphante ? Une autorité qui s’impose à toute la société ? Sur quels royaumes règne-il ? Où est son trône ? A Rome ? À Genève ? Dans le ciel ? Au sommet de quoi est-il ? Quel est son pouvoir ?

C’est au pied de la croix qu’apparaît de manière saisissante le décalage complet entre la vision des hommes et la Révélation. « Sauve-toi toi-même ! » ne cessent de répéter les témoins de la crucifixion. Les chefs du peuple ne comprennent pas qu’un homme qui en a sauvé d’autres ne puisse échapper à la mort. Les soldats romains, qui ne peuvent que constater l’échec de cet agitateur, ironisent sur la pancarte, le « titulus », accroché au dessus de la croix : « Cet homme est le roi des juifs ». Le premier malfaiteur, dans sa révolte face à la mort qui s’approche, lui crie aussi : « Sauve-toi toi-même et sauve-nous ! ». C’est l’incompréhension totale et la provocation.

Ce moment nous rappelle le chapitre 4 lorsque le diable provoquait Jésus dans le désert avec trois offres mensongères : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu’elle devienne du pain ! », « Si tu te prosternes devant moi, toute la puissance et la gloire de ces royaumes sera à toi ! », « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas car tu seras porté par les anges ! ». Comme dans le désert, Jésus n’entre pas dans le jeu de ceux qui l’invectivent. Il ne cherche pas à se sauver, mais entièrement tourné vers les autres, il va jusqu’au bout de sa mission, jusqu’à la mort, sans se défiler. Tous se trompent sur la puissance de Jésus, sur la nature de sa royauté. Dans le désert, loin de répondre aux promesses de gloire et de pouvoir du diable, Jésus suit une autre voie et commence son ministère en Galilée, dans l’humilité, jusqu’à la montée vers Jérusalem, sur un âne. Et sur la croix, il ne répond pas non plus aux provocations et s’il triomphe, c’est dans l’abandon et l’agonie, et sa couronne est d’épines. Il est le serviteur souffrant.

Et pourtant, c’est de cet abaissement que jaillit le salut ! Une fois encore, peu avant de mourir, Jésus annonce la résurrection. Car loin d’être un achèvement dans la mort, le néant, la croix marque le début d’une ère nouvelle. « Amen, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. » dit Jésus au deuxième malfaiteur. Le mot « paradis », dont l’origine ethymologique est « jardin », nous renvoie à la Genèse, à la création. C’est le seul endroit des Evangiles où le mot « paradis » est cité. Jésus, par sa mort et sa résurrection, nous entraîne avec lui vers le jardin dont il est l’arbre de vie. Le deuxième malfaiteur, déjà entré dans la vie nouvelle par le témoignage de Jésus (peut-être a-t-il connu Jésus en étant mêlé aux foules en Galilée ?), ce malfaiteur reçoit la promesse d’être avec Jésus après la mort. Ainsi Jésus triomphe de la mort ! Il n’est pas un roi au sens humain où nous l’entendons mais Celui, envoyé par Dieu, qui a partagé notre humanité jusqu’à l’agonie et la mort, qui transforme nos vies aujourd’hui et promet d’être avec nous au-delà même de la mort.

Tout le mystère de Jésus est là : mourir pour donner sa vie pour les autres. Jésus partage la souffrance du malfaiteur, jusqu’à la mort, mais annonce la victoire immédiate de la vie et de l’amour sur la mort et le désespoir.

Quant à nous, face à ce récit, nous nous identifions assez facilement à tous les personnages. Comme les apôtres, nous sommes souvent absents, faute d’avoir le courage d’aller au bout de nos engagements ou tout simplement parce que nous ne comprenons pas ce qui est en jeu. Comme la foule, nous sommes souvent silencieux face à l’injustice criante qui est sous nos yeux, comme les chefs ou les soldats, nous doutons en l’absence de preuves de l’action de Jésus sur le monde, comme le premier malfaiteur, nous nous révoltons contre la souffrance et la mort. Cependant, lorsque nous tournons notre regard vers le deuxième malfaiteur, nous nous sentons aussi proches de lui et de Jésus. Malgré la profondeur de ses fautes, il est sauvé par Jésus. Malgré ses doutes – il dit à Jésus : « Souviens toi de moi lorsque tu entreras dans ton royaume », comme si Jésus pouvait l’oublier et l’abandonner ! – Jésus lui répond : « Aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Ainsi, au pied de la croix, en reconnaissant Jésus comme notre Seigneur, nous lions notre destin à lui, dans une relation personnelle et unique. Par sa mort et sa résurrection, à laquelle il nous associe, la promesse du salut nous est donnée.

Comme nous l’avons lu dans l’Epître aux Colossiens : « Il nous a délivrés de l’autorité des ténèbres pour nous transporter dans le royaume de son Fils bien-aimé, en qui nous avons la rédemption, le pardon des péchés. » Et Paul ajoute un peu plus loin : « Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude et, par lui, de tout réconcilier avec lui-même, aussi bien ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix. »

Comme Jésus, soyons à notre tour porteurs autour de nous de la paix et de la réconciliation, ayons de l’attention pour les plus faibles et participons à la construction de ce monde nouveau qu’il a inauguré par son ministère. Sa royauté, qu’il partage avec nous, c’est le don de la vie pour les autres. Faisons nôtre cet amour qui donne mais ne domine pas, qui se tait quand c’est nécessaire, qui répand la paix autour de lui. Laissons-nous transformer par Lui. Il est le chemin, la vérité et la vie, et a promis d’être avec nous jusqu’à la fin des temps.

Amen.