Luc 22, v 22-40 – « Syméon accueille Jésus dans ses bras : la joie et la sagesse ! »

Dimanche 29 janvier 2006 – par François Clavairoly (culte radiodiffusé sur France Culture)

 

La grâce, la miséricorde et la paix du Seigneur vous sont données au nom du Christ, dans la communion du Saint Esprit, amen.

Je vous invite à vous arrêter quelques instants, à vous recueillir, à accueillir très simplement une Parole, à vous laisser cueillir par elle ce matin, à recevoir quelque chose de profondément bon pour chacun de vous. Une parole de bien qui d’ailleurs a été chantée tout au long de l’histoire de l’Eglise : « Nunc dimittis », « Laisse moi désormais Seigneur aller en paix », une parole qui se trouve dans certains des cantiques de nos Eglises, c’est le fameux cantique de Syméon. Avec, en plus, cette phrase mystérieuse qui résonne comme une prophétie qui est pour vous aussi : « Il lui avait été révélé par l’Esprit qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. » D’emblée, l’évangile fait référence à la question de la mort et à celle du salut. C’est d’ailleurs la force de l’évangile que d’aborder les vraies questions. Syméon ne verra pas la mort avant d’avoir vu le Christ. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ce sera notre question ce matin. Et nous aurons une réponse, une réponse joyeuse. Syméon est un nom connu dans la bible. Un fils de Jacob s’appelle ainsi, un autre encore est même grand prêtre. Le nôtre, celui du texte d’aujourd’hui est un homme pieux et fidèle et il habite Jérusalem, un laïc en quelque sorte, un être comme tout le monde, comme vous et moi, dont nous ne savons rien d’autre. La tradition de l’Eglise en reparlera plus tard, notamment dans un texte apocryphe appelé le Pseudo Matthieu, et ne se contentera pas de ces maigres renseignements. Elle en rajoutera, elle étoffera le récit et fera de Syméon un homme âgé, un rabbin, et elle donnera même des précisions étonnantes, il aurait eu 112 ans au moment des faits. Mais voilà, dans l’évangile, rien de tout cela, ou plutôt l’essentiel : Syméon était un homme juste et pieux, habitant Jérusalem et l’Esprit Saint était sur lui. Il attendait la consolation d’Israël, comme l’écrit l’évangile du jour :

« Il y avait à Jérusalem un homme du nom de Syméon. Cet homme était juste et pieux, il attendait la consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui. Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. Il vint alors au Temple poussé par l’Esprit :et quand les parents de l’enfant Jésus l’amenèrent au Temple pour faire ce que la loi prescrivait à son sujet, il le prit dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes : « Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur. Car mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux nations, et gloire d’Israël ton peuple. » Le père et la mère de l’enfant étaient étonnés de ce qu’on disait de lui. Syméon les bénit et dit à Marie sa mère : Il est là pour la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël, et pour être un signe de contestation. Toi-même, un glaive te transpercera l’âme. Ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. »

Au fond, c’est une heureuse rencontre qui est décrite ici, mais aussi beaucoup plus qu’une rencontre. Cette rencontre de Syméon avec Jésus et ses parents qui viennent le présenter dans le Temple de Jérusalem, et offrir deux tourterelles en sacrifice, est une rencontre qui va être l’occasion d’une bénédiction. Syméon, dans un geste quasi liturgique prend Jésus dans ses bras, remercie Dieu et le bénit. Premier geste, premiers mots : celui qui attendait la consolation d’Israël, c’est-à-dire qui espérait le salut, qui attendait la délivrance, le voici qui accueille maintenant ce salut à bras ouverts, le voici qui prend Jésus avec lui. Syméon est heureux. Dieu l’a entendu, il a vu le salut dans cet enfant qui est pour lui non pas seulement l’enfant Jésus mais bien le Messie. Syméon est comme une Figure d’Israël, figure de l’attente et de l’espérance, figure de l’exaucement possible de la prière des hommes et de toutes nos prières, même les plus secrètes et les plus désespérées, et il porte bien son nom qui signifie en hébreu « Dieu a entendu, Dieu a exaucé ». Il est le premier bienheureux, le premier bienheureux avec Marie la bienheureuse. Il est, je crois, le premier ressuscité par le Christ. La prophétie s’est réalisée, C’est pourquoi il crie sa joie avec un cantique qu’il improvise, et qui porte désormais son nom, le cantique de Syméon. L’évangile de Luc commence très fort, la mort cède du terrain, elle perd de son pouvoir, déjà, devant la joie du salut.

La prophétie s’est donc réalisée pour Syméon, puisqu’il a vu et découvert, en Jésus le Messie. Il peut désormais aller en paix. « Maintenant Seigneur, tu peux laisser aller en paix ton serviteur », c’est cette phrase qui a fait penser à beaucoup de commentateurs que Syméon était vieux et qu’il ne lui restait plus qu’à mourir, après cette révélation. Mais pourquoi faut-il que Syméon soit vieux ? Ou plus exactement pourquoi faudrait-il que la découverte du Messie soit forcément liée à la proximité de la mort ? Comme s’il n’y avait plus rien à faire après cette révélation du Christ que de se laisser mourir ? Pourquoi faudrait-il que le texte de l’évangile réserve à ceux qui sont âgés, non seulement la révélation du salut, mais aussi une sorte de « laisser aller » vers la mort ? Pourquoi voir le Christ et mourir ? Au lieu de voir le Christ et vivre !

Je crois pour ma part que ce récit dit fondamentalement deux choses : Il dit tout d’abord la joie d’une rencontre, ensuite la sagesse apaisée de celui qui croit, la sagesse qui sait accueillir et affronter la vie :

Premièrement, la joie : Syméon comme figure d’Israël, figure de l’attente du salut, peut-être effectivement âgé, ancien, parce que porteur, symboliquement, d’une longue tradition religieuse faite de foi et d’espérance qui ont fidèlement traversé les siècles avant la venue du Messie. Syméon, homme juste et pieux, est au fond l’image de son peuple Israël enfin exaucé, après tant et tant d’années, exaucé par l’événement de la venue du Messie. Et à ce titre il peut bien être âgé, comme la tradition de l’Eglise l’avait finement suggéré ! Mais il y a bien plus que cela. Syméon est aussi figure de celui qui « reconnaît » le Messie et qui le reçoit, qui l’accueille, et qui le prend dans ses bras, qui le reconnaît et qui « renaît » avec lui, en quelque sorte. Qui s’en réjouit et qui en vit pleinement désormais. Et c’est d’abord cette image là que j’aimerais décrypter : la rencontre vraie et quasi physique de Syméon avec le Messie, et de nous-mêmes avec le Christ. La vraie découverte du salut. Et par conséquent la joie qui en découle, le cri de joie qui en jaillit, le chant de louange, la bénédiction, le témoignage non pas réservé au seul domaine privé, mais en public, en plein temple, en pleine ville et qui se fait entendre, tout cela est le fait, pour moi, d’un Syméon ressuscité, d’une certaine façon. Avec Syméon, nous pouvons donc chanter notre joie, comme lui, et il n’y pas d’âge pour cela, à 5 ans, à 15ans, à 48 ans ou à 100ans peu importe ! La joie de la rencontre avec Christ ne peut pas être cachée ou feinte ou enfouie. Allez, avouons-le, nous avons nous-mêmes du mal à être aussi jeune que Syméon et à chanter comme lui, à bénir Dieu, à ressusciter comme lui, à vivre ressuscité. Syméon est pourtant la figure d’Israël qui chante Dieu, il est à la charnière d’Israël et de l’Eglise, il est figure évangélique par excellence, joyeuse et vivante pour toujours. Il est celui qui a reçu le Messie comme une bonne nouvelle, et qui ne le cache pas. Il invente même un cantique. Il crée une louange et renouvelle la liturgie, la liturgie de toute l’Eglise, et nous entraîne avec lui. Voilà pour le premier événement, celui de la joie, de la rencontre et du salut. Avec pour conséquence que la mort sera différente désormais, quoi qu’il arrive, qu’elle sera perçue différemment par chacun, et que sa prétention à gâcher la fête impressionnera moins, même si elle fait toujours mal. Car on le sait maintenant, le processus du salut est en marche. Et puis il y a le deuxième enseignement, le deuxième événement, le deuxième cadeau que nous fait Syméon, pour ce matin, après la joie, et avec elle : je veux parler de la sagesse, oui, la sagesse qui nous est donnée.

Syméon ne s’installe pas dans une louange sans fin. Il ne force pas sa liturgie ni les décibels de sa voix pour proclamer des cantiques durant des heures, en un culte, à force, rendu artificiellement joyeux. A un moment donné, il se calme. Et devant l’étonnement du père et de la mère de Jésus, il s’adresse à eux. (au passage, vous avez noté que l’évangile parle bien du père et de la mère de Jésus, comme si la tradition de la conception virginale, excluant un père humain, n’était pas encore tout à fait établie dans le récit, mais enfin c’est une autre histoire) Syméon, n’est pas seulement figure évangélique de la louange et de la joie, il est aussi figure de l’intelligence de la foi, et figure de sagesse. Il parle à Marie de choses importantes et terribles. Il dit, et ce verset est prophétique et difficile : « Jésus est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël, et pour être un signe contesté. Toi-même, un glaive te transpercera l’âme. Ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs. » Cette phrase produit un effet de sens étonnant. C’est qu’après le chant joyeux de la bénédiction, vient une parole de méditation. Après la joie et la lumière, voici le glaive et la souffrance, après l’exaltation, l’incarnation. Après le cantique, la prédication. Je crois que Syméon devient soudain prédicateur,Voici qu’il développe un discours sur Jésus qui est le Christ, à ses yeux, comme signe de Dieu. Voici qu’il ne se contente plus d’être liturge, les bras levés, voici qu’il est théologien, l’esprit tendu et critique. Et qu’il pressent combien la perception de la personne du Christ va diviser les hommes, car certains le reconnaîtront comme Messie, mais d’autres l’ignoreront ou le moqueront. Combien aussi cette parole de Dieu transmise par le Christ sera considérée comme irrecevable. Irrecevable encore aujourd’hui, parce que scandaleuse pour la foi d’un grand nombre qui croient en Dieu. Mais un Dieu anonyme ou portant un autre nom, un Dieu assigné à résidence dans l’inaction, ou bien un Dieu sans transaction possible avec les hommes, sans transition, un Dieu intransitif en quelque sorte, se tenant comme en surplomb du monde. Un Dieu caché derrière l’horizon, inaccessible, et intouchable. Notre homme juste et pieux pressent que cette parole sera irrecevable et qu’elle sera en plus perçue comme folle, par la raison du philosophe, car le ciel, pour ce dernier, demeure raisonnablement vide, et l’horizon du monde aveugle, puisque aucune lumière ni personne ne s’y cachent. Ce que je veux dire c’est que Syméon interroge, en tant que sage, les certitudes des hommes, et de chacun de nous. Il prévient que le signe que constitue le Christ sera contesté. Et qu’il ne suffit pas toujours de louer Dieu pour lui être fidèle, ni de dire qu’on le connaît ou qu’on est « né de nouveau », born again, avec lui, car il faut aussi rendre compte de sa foi ouvertement devant les hommes, car il faut répondre à la contestation du signe qu’est le Christ avec l’intelligence de la foi, et prendre la mesure de la profondeur des débats qu’elle suscite, comme Marie va le vivre douloureusement en elle-même. Au fond, Syméon nous dit que l’expérience de la foi comme « expérience religieuse », même joyeuse, ne suffit pas. Il nous dit que la foi chrétienne ne se réduit pas à l’expérimentation d’une joie, ou d’une rencontre, même répétée, ou d’une louange, même la plus émouvante et la plus authentique. Quelle actualité soudain, prend ce message dans notre monde, au moment où au plan religieux justement, on constate que l’expérience prime tout, et que tout se concentre dans le champ étroit de notre subjectivité, dans l’expérience personnelle et individuelle qui devient de plus en plus la seule norme qui vaille, au moment ou la post modernité accélère ce mouvement et nous presse de choisir, de dire c’est mon choix, et d’en faire un absolu pour soi. Et de répondre sur tous les sujets possibles, en les gaspillant et les dévaluant à force d’aller vite : croyant ou non croyant ? Athée ou agnostique ? Converti ou seulement membre de l’Eglise, Eglise institution ou Eglise réseau, et puis au plan éthique, euthanasie ou soin palliatif, homo ou hétéro, pour ou contre, oui ou non ? La sagesse devient une denrée rare, et le temps pour la vivre, de même. Or Syméon nous invite à la sagesse. « L’âme de Marie sera transpercée par un glaive, annonce t’il, ainsi seront dévoilés les débats de bien des cœurs ». Même les plus proches du Christ vont se trouver dans des situations difficiles, même ceux qui comme Syméon ou Marie auront goûté à l’expérience de la joie et de la louange, au moment de rendre compte, au moment de dire ce qu’ils croient, devront faire appel à la sagesse et devront en faire preuve. Car dire la foi, l’exprimer, en rendre compte, penser la foi et non seulement l’expérimenter, demande du temps, de la réflexion, du recul, de la patience, de l’écoute, de la lecture. Et nous manquons tellement de temps. Non pas parce que nous serions vieux comme certains supposent que Syméon est vieux, et que nous devrions tout de suite mourir après avoir rencontré le Christ, mais parce que le monde s’accélère, et que le message du Christ se trouve rattrapé, dépassé et enfoui par tant d’autres messages religieux. Croire nous dit Syméon, c’est penser et non seulement chanter. C’est savoir être sage.

En forçant un peu le trait, je pourrais dire que la question de la foi au Christ est plus de l’ordre du « mystère à déchiffrer ensemble » que de « l’expérience religieuse et individuelle à vivre comme performance ». Que la foi sollicite donc de nous au moins autant la pensée et la rationalité qui tentent de « rendre compte » de ce mystère, qu’une forme de disposition à l’expérience religieuse qui prétendrait en épuiser le sens, que la foi requiert de nous, au moins autant l’exigence du doute, que celle de l’empathie et du bien être ensemble. J’aimerais donc, avec vous, parler de la foi chrétienne plus en terme de questions vives que de réponses expérientielles, plus en termes de quête incessante et irréductible, que de solutions existentielles et finalement morales et normatives, plus en terme de glaive, qui est image du discernement, qu’en terme d’épée, image du jugement, plus en terme de chemin et de marche inaccomplie qu’en terme de but atteignable et obligatoire, des chemins à l’image de tous nos chemins, innombrables et souvent tortueux, que le Christ empruntera sur terre pour rencontrer nos vies, pour les réorienter, et y poser les mots, précisément, les pensées et les paroles lumineuses, qui leur redonneront du sens.

Dans un temps passionnant de recomposition du religieux, comme disent assez justement les sociologues, la foi au Christ, comme celle de Syméon, comme la nôtre, requiert vraiment de la sagesse, si elle veut être intelligible et ne pas se laisser réduire à une expérience religieuse épatante mais comme n’importe qu’elle autre expérience avec laquelle elle serait en compétition dans la mondialisation des offres religieuses. Car c’est moins de prédicateurs illuminés dont nous avons besoin que de prédicateurs inspirés et sages, comme Syméon, laïc, juste et pieux, et conduit par l’Esprit Saint. Le glaive qui transperce l’âme de Marie renvoie bien ici et précisément à l’image de ce lent et douloureux travail du discernement et de l’humble sagesse, qui permettent peu à peu de trier, de faire le deuil de bien des illusions, de laisser doucement s’éteindre les feux de paille de nos émotions, de nos enthousiasmes, de nos expériences de réenchantement, et de veiller à ce que la lumière du salut brille malgré tout sans cesse pour nous, pour nos enfants et pour d’autres que nous. Le cantique de Syméon, c’est le cantique de la joie, certes, un cantique que tous peuvent entonner ensemble, dans une expérience authentique, mais juste après lui, se donne dans un dialogue calme et serein une prédication de la sagesse, une sagesse dont le tranchant de la lame traverse chacun au plus profond, mais alors dans le secret et le silence des cœurs, que seul le Seigneur comprend. C’est de cette sagesse là que le monde a besoin. Et c’est avec cette sagesse que nous pouvons marcher en paix, longtemps encore avant de mourir, accompagnés par le Christ et dans la force de l’Esprit. La sagesse d’un Dieu qui connaît tellement les hommes, et qui les aime tant. Ecoutons maintenant le cantique de Syméon.

Syméon a vu le Messie avant de mourir. Et bien nous aussi nous avons cru. Et c’est pourquoi nous vivrons en paix, longtemps encore jeunes et vieux dans son amour ! La joie et la sagesse habiteront notre maison, la louange et le discernement seront notre lot, parce que nos yeux ont vu le salut, et que la lumière du Seigneur est comme définitivement imprimée dans notre esprit et notre mémoire, et prions maintenant, avec le Notre Père chanté selon la musique de Kédrov.

Avant de nous quitter, nous recevons la bénédiction de Dieu, pour en vivre rendus, par lui, sages et joyeux : Dieu vous bénit et vous garde, il tourne sa face vers vous, il donne sa grâce et son salut, lumière pour les nations et d’Israël la gloire. Amen. Bon dimanche !