Luc 2, v 13-21 – « Les bergers et Marie, figures de l’Eglise de Jésus-Christ. »

Dimanche 1er janvier 2006 – par François Clavairoly

 

En nous mettant à l’écoute d’un tel récit, nous sommes frappés par l’ambiance qu’il sait toujours créer à nouveau, comme si le présent de la narration rencontrait miraculeusement tous les souvenirs de notre enfance, et se mêlait à la mémoire des nombreuses occasions où cette étonnante histoire de Noël et des bergers nous avait été autrefois racontée. Cette ambiance reflète le champêtre et le merveilleux d’un monde maintenant effacé, et se trouve empreinte de ruralité et de magie.

La gloire de Dieu, l’armée céleste et l’annonce de l’ange sont en effet autant de phénomènes qui contribuent à l’émergence d’un climat bien singulier où les acteurs d’une théophanie païenne et insolite dans un texte d’Evangile, se trouvent tous réunis en une alchimie littéraire somme toute assez unique. Il est vrai que la distance qui nous sépare du monde de représentations de ce récit est d’autant plus grande que l’effet produit est toujours merveilleux. Le champêtre et le rural sont à l’honneur, et des bergers veillent la nuit sur leur troupeau. Ils sont des personnages humbles, des êtres situés quelque peu à la marge, en dehors de la ville et de l’intense réseau des savoirs et des pouvoirs, sans doute aussi rendus impurs du fait de leur proximité avec la nature, les animaux, le sang et la maladie de ceux dont ils ont la charge, mais ils sont au centre, cependant, de cette aventure de cet avènement… Matthieu, pour sa part, avec la mise en marche solennelle de ses mages devenus rois de par la tradition de l’Eglise, utilisera la même idée d’une présence de personnages un peu étranges, de savants venant « de loin » et repartant chez eux après l’événement d’une rencontre décisive. Et comme Luc, il laissera s’effacer de la trame même de l’Evangile leur silhouette mystérieuse, et plus personne ne se souviendra vraiment, selon le texte, de ce qu’ils raconteront de leur périple judéen, ou bien de ce qu’ils ne diront pas, une fois revenus dans leur contrée d’Orient. Tout se passe donc comme si le merveilleux de l’Evangile était mis au service d’un événement à recevoir par le lecteur comme étant fabuleux, et comme si son côté nocturne et champêtre mettait en scène une catégorie sociale d’exclus ou de petits qui participeront à quelque chose de grand et de lumineux.

Mais il y a plus que cela. Le merveilleux et le magique sont déployés, en réalité, pour être mis au service d’un événement, ou plus exactement, selon les termes mêmes du récit, d’un « signe » qui est celui d’une naissance. Le signe de ce qu’il y a de plus naturel dans la vie, celui de la naissance d’un enfant. « Vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une crèche …N’ayez pas peur ! » Le champêtre et le rural représentés par l’image nocturne des bergers dans les champs alors sont mis au service, pour leur part, de l’annonce évangélique et de la prédication : « Après l’avoir vu, ils firent connaître, nous rapporte le récit de Luc, ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant » « Ils firent connaître » : cette phrase énonce en trois mots simples le fait que les bergers entrent le premiers dans ce qui deviendra, après eux, la chaîne immense des témoins du Christ. Et comme l’Eglise est elle-même l’ensemble innombrable et souvent anonyme des hommes en charge de la responsabilité de la transmission du message, les bergers, eux aussi, malgré leur appartenance intermittente au réseau social et leur marginalité symbolique, se voient confier une fonction centrale et décisive, d’ordre kérygmatique. Du milieu de leur nuit et de leur monde un peu à part, ils acquièrent le statut d’annonciateurs, d’énonciateurs, de transmetteurs, et deviennent, en quelque sorte, des apôtres. Ils figurent l’Eglise qui proclame, là où elle se trouve, que ce soit dans la nuit, dans les champs ou dans quelque autre circonstance, le Christ qui vient, et ils témoignent sans hésiter du signe de l’incarnation.

Et puis il y a Marie. Le texte, à cet égard, est étonnant car il désigne, après celle de la proclamation, la deuxième fonction essentielle de l’Eglise. « Marie retenait tous ces événements et y réfléchissait » relate t’il. Le terme grec utilisé pour dire cet acte de réflexion est celui qui a donné le joli mot de symbole. Ainsi, avec la proclamation des bergers se met en œuvre le processus de réflexion, de « symbolisation » de la foi. Avec Marie commence un peu déjà le symbole des apôtres. Et avec l’annonce du Christ, l’intelligence de la foi.

En réalité, à l’orée de l’Evangile, au début de son écriture -et de notre lecture commune- l’auteur avertit déjà et agit lui-même exactement comme les bergers, puisque par le fait même de cette écriture qu’il nous offre, il nous fait comprendre que nous savons maintenant ce qui s’est passé, nous qui venons de le lire, et il attend de nous que nous proclamions à notre tour tout cela. Et comme Marie, il nous demande, par le fait même de son invitation à la lecture et à la méditation, de retenir ces choses et d’en approfondir le sens par notre intelligence de la foi.

« Proclamez et interprétez ! » lance donc l’évangéliste à son lecteur. Car la proclamation de l’événement de la naissance, et l’interprétation du signe de Noël en nourriront la mémoire et en éclaireront le sens pour lui, lecteur, pour nous, aujourd’hui, et beaucoup d’autres encore, une mémoire et un sens qui se transmettront sans aucun doute de génération en génération. Et le fait que les témoins qui proclament et qui interprètent vivent dans une civilisation rurale et pleine merveilleux comme jadis, ou qu’ils se démènent dans une civilisation globalisée, urbaine, post moderne et désenchantée comme aujourd’hui, ne change rien à l’affaire ni à l’urgence de l’impératif : leur vocation reste la même.

Comment proclamer et comment interpréter l’Evangile dans une société comme la nôtre, sans nous laisser fasciner, sans nous laisser décourager par les aspects merveilleux, magiques et champêtres des récits qui ont enchanté notre enfance ? Comment proclamer et interpréter Noël -Incarnation et Promesse de salut- qui fait de chacun de nous un frère de Jésus et un enfant de Dieu ? Telle est la question de ce premier jour de l’année. Une question pour chacun de nos jours. Telle est le défi lancé aux bergers comme à Marie, et telle est la vocation de l’Eglise qui témoigne d’un Dieu qui vient rejoindre notre humanité pour y faire proclamer et interpréter sans cesse « le signe » de son salut en Jésus-Christ,

אָמֵן