Luc 19, v. 28-40 : « Etre témoins des promesses encore inaccomplies »

Dimanche 1er avril 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

La fête des Rameaux [1] trouve son origine dans ce récit étonnant de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Et elle signifie la joie du peuple et des disciples qui acclament leur roi.
Très vite, cependant, chacun comprend de quelle ombre se couvre l’horizon, et quel drame va se nouer bientôt : trahison, arrestation, reniement, comparution, jugement, condamnation et exécution.
La fête des Rameaux inaugure, en réalité, le grand récit de la passion.

Paradoxale et tournée vers la mort, elle empêche la joie de s’exprimer pleinement, en même temps qu’elle inscrit dans nos liturgies ce moment crucial de la rencontre entre le Christ, le peuple, et les autorités politiques et religieuses.
Elle est complexe, quant à sa signification, et dense quant à ce qu’elle inaugure.
Complexe, car elle mêle des réalités spirituelles et des attentes politiques. Et le peuple (toute la foule des disciples, précise l’auteur) qui crie son espérance publiquement, exprime l’espoir d’une délivrance du joug romain, et du rétablissement de l’indépendance et de la souveraineté d’Israël au sein de cette province syrienne de l’empire.
L’évangéliste Luc ne va pas jusqu’à écrire que la foule reconnaît en Jésus le « Fils de David », comme cela est le cas chez Marc ou chez Matthieu, et il ne semble donc pas vouloir insister sur le désir d’une renaissance de la dynastie davidique. Il laisse cependant percer l’idée d’une acclamation et d’une revendication de type nationaliste, ce qui est déjà très grave dans le contexte romain : « Que Dieu bénisse « le roi »qui vient au nom du Seigneur ! » [2].

En même temps, la description de l’épiphanie de Jésus à l’entrée de la Ville ne peut se laisser réduire à l’évocation d’une émeute ou d’un soulèvement politique. Elle relève bien d’une manifestation d’ordre messianique. L’indice concernant la manière d’entrer est décisif : « Ils amenèrent l’ânon à Jésus ; ils jetèrent leurs manteaux sur l’animal et y firent monter Jésus. » Cette précision concernant la monture est effectivement en rapport direct avec ce qu’atteste la prophétie de Zacharie (Vème siècle avant J.C ) et que tout le monde savait alors : le Messie rétablira la paix dans le monde : « Eclate de joie, Jérusalem, Pousse des acclamations, ville de Sion ! Regarde, ton roi vient à toi, juste et victorieux, humble et monté sur un ânon, le petit d’une ânesse. Il supprimera les chars de combat et les chevaux, à Jérusalem, il brisera les arcs de guerre. Il établira la paix parmi les nations, il sera le maître d’une mer à l’autre, de l’Euphrate jusqu’au bout du monde… » [3].
Jésus n’entre pas à Jérusalem monté sur un cheval, il n’est pas non plus debout, tel le roi guerrier et vainqueur, sur un char de guerre entouré par ses troupes d’élite. Mais l’humilité de sa monture le désigne comme le Messie tant attendu qui fera taire, précisément, toutes les armes, et qui rétablira la paix.
L’entrée de Jésus à Jérusalem, telle que l’écrit l’auteur, provoque donc le choc et la confusion entre ces deux attentes.
Et les zélotes qui l’ont suivi jusque là ne le comprendront plus.
L’acclamation de la foule naît d’une méprise sur sa personne.

Mais par delà les incompréhensions et les aveuglements de toutes sortes, Jésus prend en compte l’espérance d’une libération, aussi ambiguë soit-elle. Car il est proche de ceux qui souffrent l’esclavage, de quelque forme qu’il soit, proche de ceux qui espèrent et qui cherchent. Proche de ceux qui sont creusés par un manque. Il entend les attentes des foules, il ne les nie pas. Il sait qu’elles sont l’expression d’une souffrance. Et pourtant, il n’y répond pas.
Plus exactement, il ne laisse pas son geste être récupéré par les uns ou par les autres. Et sa présence à Jérusalem, au milieu de la foule, ne se trouve en rien liée à l’orthodoxie de telle ou telle doctrine religieuse ou à la justesse de tel ou tel engagement politique qu’il s’agirait d’approuver ou d’encourager. Elle répond au désir d’une rencontre, à l’attente d’une foi, à l’espérance d’une libération.
Mais elle ne signifie pas que Jésus cautionne tant soit peu les engagements ou les opinions de ceux vers qui il va : sa présence invite cependant à un déplacement de soi, de chacun en soi-même. Elle suggère un changement de regard. Une autre façon de comprendre son rapport à soi et au monde :
La présence de Jésus nous invite à vivre un déplacement qui nous apprenne qu’il faut parcourir le chemin de nos attentes personnelles ou collectives, qu’il faut en traverser les épreuves jusqu’à envisager d’y rencontrer l’échec, le cas échéant. Et qu’il s’agit d’affronter la réalité de notre vie sans en dénier à aucun moment la violence et la mort qui la traversent.
A vivre notre vie non comme un rêve impossible à force d’être merveilleux et qu’il faudrait forger nous-mêmes, mais comme un chemin offert et bien réel, comme une traversée qui va « de la Jérusalem de nos soifs et de nos attentes de délivrance messianique » [4] -telles celles de la foule le jour des Rameaux- jusqu’au moment de l’épreuve et de la mort.

Jésus qui entre à Jérusalem, pour sa part, fera cette traversée pour nous. Et il mourra même hors les murs, sur le Golgotha. Et de ce parcours, sur un ânon, le petit d’une ânesse, signe de humilité messianique, jusqu’à la croix qui signe la fin d’un chemin fait tout entier d’humiliation, il restera aux témoins à confesser qu’il était effectivement celui d’un roi, mais un roi qui désigne un royaume qui n’est pas de ce monde. Un roi pour la paix, prêt à mourir pour qu’on entende sa voix. Un roi sans arme et sans char. Un roi dont la justice est celle-là même qui pardonne, ici et maintenant, à ceux qui le tuent.
La fête des Rameaux inaugure donc, dès ici et maintenant, une royauté nouvelle à découvrir, qui ouvre à tous un avenir. Une royauté faite de justice, de paix et de pardon. A nous d’en être les témoins sans cesse renouvelés, et à nous de témoigner, avec espérance, de ces promesses encore inaccomplies, car, quand bien même nous nous tairions, les pierres crieront…,

Amen.


[1] A la différence des autres récits (Matthieu, Marc et Jean), Luc n’évoque pas les branches que la foule agite pour saluer leur héros, mais des vêtements que l’on place sur le chemin pour embellir les lieux et ménager la monture…

[2] Le motif retenu -et inscrit sur la croix- de la condamnation à mort, est la prétention de Jésus à être « roi »(Lc23, v3, 38)

[3] Zc 9, 9ss.

[4] Cf. Elian Cuvillier, L’Evangile de Marc, Labor et Fides, Genève, 2002, p231.