Luc 18, v 1-8 : le juge inique et la veuve importune – « La prière est comme un dialogue courageux et comme une réponse. Et puis c’est Dieu qui a entamé la conversation ! »

Dimanche 21 octobre 2007 – par François Clavairoly

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Je voudrais vous parler d’audace, ce jour, et de courage. Mais avant cela, relisons le texte : Un juge inique, qui ne craint ni Dieu ni personne, est agacé par une veuve qui défend sa cause, qui ne se contente pas de rester discrète, qui ne craint pas les juges ! Un juge qui agit, en fin de compte, mais pour ne plus avoir d’ennuis avec cette personne, au lieu d’agir tout simplement pour accomplir sa tâche. Une veuve qui ne se laisse pas faire, qui ne se satisfait pas de son sort, qui n’a pas froid aux yeux… Finalement, malgré cette situation de blocage, provisoire, la veuve atteindra son but.

L’idée de la parabole est donc simple : à combien plus forte raison la justice de Dieu sera-t-elle rendue, puisque Dieu, lui, est juste et fidèle !

L’objet du récit, qui peut se définir comme un encouragement donné à la communauté lucanienne à ne pas cesser de prier, à l’image de la veuve importune, provient sans doute du fait de la situation de fragilité et d’isolement de la première Eglise : une communauté très minoritaire dans un monde, au mieux méfiant et sévère, au pire hostile et dangereux, entre un judaïsme dont elle est forcée de s’émanciper et une société païenne qui n’admet pas d’autre religion que l’officielle ; une communauté qui doit défendre son droit et sa cause, pour survivre…

Lire cette parabole comme un appel à la prière et à la résistance dans des circonstances difficiles, c’est par conséquent la lire comme un appel à faire preuve de courage et d’audace.

Voici dans cette perspective cinq pistes possibles à suivre et à prolonger, le cas échéant :
– Cette parabole raconte un épisode plaisant, vécu dans un village de Galilée ou de Judée : le juge insensible finit par capituler devant l’opiniâtreté d’une veuve. Jésus relate ce fait divers pour exorciser la passivité du petit peuple (la veuve) face aux puissants (le juge). Et une première lecture, toute horizontale, sociale, peut être faite de notre récit, appelant à la lutte.

– Dans sa détresse, la veuve, notons ce fait, ne recourt pas à Dieu dans la prière, mais elle affronte le juge, l’interpelle directement, et revendique face à lui la justice à laquelle elle a droit. Lecture laïque, ici, et quasi séculière d’un combat social dont on précisera qu’il est tout à fait non-religieux !

– Une veuve, personnage démuni, pauvre et passif, parvient à obtenir justice : par la mise en œuvre de la figure du pauvre, le royaume de Dieu advient, malgré tout, et il subvertit les valeurs du monde et les forces humaines. La lecture peut être fondée ici sur l’idée du choix préférentiel des pauvres par Dieu, et des humbles qui révèlent la présence du Royaume parmi nous.

– La parabole évoque les souffrances des croyants qui, dans l’épreuve, butent sur le silence de Dieu et son absence d’intervention. Elle s’adresse à des personnes dont la foi vacille, et elle les assure, contre l’évidence, que Dieu ne tardera pas. Cette lecture, pastorale, comporte bien des prolongements éthique et théologiques.

– La veuve c’est l’Eglise dont l’époux, le Christ, est désormais parti, absent. Et la parabole met en garde contre l’oubli du veuvage, contre la tentation d’une Eglise qui va mettre toute son énergie pour s’installer pour durer, pour être reconnue, pour faire valoir « ses » droits…et pour être en quelque sorte une veuve joyeuse !

Ces cinq pistes intéressantes peuvent se résumer ainsi comme :
– un appel au refus de la passivité.
– une justification du combat social quand il est juste.
– l’intuition que les petits et les pauvres sont proches du royaume de Dieu.
– un encouragement devant le silence de Dieu dans l’épreuve.
– une mise en garde contre la tentation de la revendication pour ses seuls intérêts.

Je crois pour ma part que la parabole, offrant légitimement le choix de ces différentes pistes, suggère cependant en chacune d’elle une idée spirituelle très forte : C’est cet appel au courage -au courage d’être- comme l’écrivait dans les années soixante le théologien P.Tillich [1].

A cette audace, à l’image de celle de la veuve, face à la figure autoritaire, tutélaire et redoutable du juge ou de Dieu, tel que nos esprits peuvent s’en forger l’image. Une audace et un courage qui proviennent de cette bonne nouvelle comme refus, précisément, de la peur de Dieu. C’est que la veuve devant son juge nous fait signe. Et ce signe nous indique qu’il n’y a rien à craindre de lui, au contraire. Que refuser la peur est la bonne attitude, que lui adresser la parole crée les conditions d’une réponse, que la prière, même insistante, rendra Dieu plus humain, si je peux m’exprimer ainsi, et prompt à mettre en œuvre les promesses qu’il nous a faites. La prière des hommes, en effet, dérange Dieu et l’invite à réaliser son œuvre : l’obstination, la persévérance, l’endurance, l’opiniâtreté, l’entêtement de nos liturgies publiques célébrées depuis tant de siècles, dimanche après dimanche, de même que nos fidélités secrètes et personnelles, rencontrent celui qui, à certains moments de nos vies, donnait tant l’impression d’avoir déserté. L’Evangile rappelle ce fait que nous n’avons pas à avoir peur devant lui, et que nous pouvons lui demander la réalisation de ses promesses : le salut, la grâce et le pardon. Car tout cela est pour nous, comme promis, en Jésus-Christ. Et nous désirons en vivre maintenant, dans nos vies, dans le temps présent, celui de l’épreuve, ou dans les circonstances qui sont les nôtres. La veuve qui importune le juge est bien dans notre situation : elle a déjà obtenu gain de cause, mais c’est la mise en œuvre du jugement qu’elle réclame : tel est le sens exact du terme employé dans le texte. De même, nous avons obtenu la grâce en Jésus Christ, et notre prière, inlassable, insistante et fidèle, lui demande désormais de nous en accorder les fruits.

Nous n’avons donc pas à craindre Dieu au sens où nous pourrions être déboutés, ou il pourrait nous condamner ou prononcer à notre encontre un terrible verdict, car l’Evangile nous a déjà proclamé le contraire : c’est la grâce qu’il nous a offerte ! Vivons donc de cette grâce et demandons lui chaque jour de nous aider à vivre nos existences assurés de ce qu’il nous offert. Ayons du courage et de l’audace dans la prière, demandons à Dieu de nous aider. Demandons lui : il nous entend, il nous comprend, il attend même cette prière, car c’est lui-même qui le dit, en conclusion de la parabole : « Lorsque le Fils de l’Homme viendra, trouvera t’il la foi sur la terre ? » Il nous trouvera, donc, et nous n’aurons pas faibli.

Peut-être y a t’il là, dans la prière courageuse et audacieuse, une fidélité à vivre que le Seigneur nous demande de partager avec lui : la fidélité d’un dialogue qu’il veut poursuivre avec nous, d’une conversation, d’un échange qu’il nous invite à ne pas faire cesser, à ne rompre jamais : une prière nourrie à la lecture des textes qu’il nous a laissés en témoignage de sa présence -la bible-, une prière illuminée par le chant et la louange, prolongée par les paroles publique que nous lui adressons, et murmurée dans le creux de nos coeurs. Nous rappelant ainsi que toutes nos représentations que nous nous faisons de lui, l’instituant juge impitoyable, comme dans la parabole, ou bien encore juge indifférent, passif, absent, silencieux, et finalement violent à force d’inexistence, sont plus des images issues de nos esprits fragiles et de nos imaginations coupables que de l’Evangile libérateur. A nous donc, délivrés par cette parole, de renouer le dialogue avec lui. Courage, prions !

Amen

[1] Cf. Paul Tillich, « Le courage d’être », Le Cerf-Labor et Fides, Presses de l’Unversité de Laval, 1999.