Luc 18, 9-14 : « Une parabole pour dire l’Eglise, non pas propriétaire mais témoin du salut. »

Dimanche 28 octobre 2007 (dimanche de la Réformation) – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Le dimanche de la Réformation est le jour mémoire d’un geste de Martin Luther mettant en cause la pratique de l’indulgence dans l’Eglise. Ce geste est un des éléments clef de la Réforme. Il met en cause la pratique de l’indulgence et la théologie qui la fonde, il remet à jour une autre version du christianisme et propose une compréhension de l’Eglise qui avait été largement occultée jusqu’alors. Cette compréhension rétablit et réforme la mission de l’Eglise comme étant avant tout témoin du salut, et non pas gérante ou comptable d’un patrimoine spirituel dont elle aurait l’usage. L’Eglise, comprise dès lors comme témoin, se trouve elle-même bénéficiaire du salut, non pas détentrice et distributrice de grâces dont elle s’arrogerait le droit de disposer à sa guise. La Réforme est ce mouvement, ce geste qui recadre la mission de l’Eglise qui s’était positionnée progressivement en un lieu que le message même de l’Evangile n’autorisait pas : comme en surplomb des hommes et des fidèles, au dessus d’eux, se définissant elle-même comme nécessaire interface, et, à ses yeux, seule habilitée pour cela, considérant sa fonction comme exclusive de toute autre Eglise. La pratique des indulgences [1] avait, certes, déjà fait l’objet de critiques de la part du moine augustin avant 1517, notamment lorsqu’il avait remplacé le curé de Wittenberg. Mais le geste du 31 octobre de cette année et la diffusion des 95 thèses, de même que la lettre envoyée à l’archevêque Albert de Mayence, contribueront à ouvrir un immense débat théologique dans toute l’Europe.  [2]

Aujourd’hui, le Catéchisme romain ne renie pas cette pratique mise en œuvre au Moyen-âge, pratique dont l’assise non seulement biblique mais aussi théologique apparaît évidemment plus que fragile, et que les mots qui suivent tentent d’exposer :

1475 « Dans la communion des saints  » il existe donc entre les fidèles – ceux qui sont en possession de la patrie céleste, ceux qui ont été admis à expier au purgatoire ou ceux qui sont encore en pèlerinage sur la terre – un constant lien d’amour et un abondant échange de tous biens  » (ibid.). Dans cet échange admirable, la sainteté de l’un profite aux autres, bien au-delà du dommage que le péché de l’un a pu causer aux autres. Ainsi, le recours à la communion des saints permet au pécheur contrit d’être plus tôt et plus efficacement purifié des peines du péché. »

1476 « Ces biens spirituels de la communion des saints, nous les appelons aussi le trésor de l’Église,  » qui n’est pas une somme de biens, ainsi qu’il en est des richesses matérielles accumulées au cours des siècles, mais qui est le prix infini et inépuisable qu’ont auprès de Dieu les expiations et les mérites du Christ Notre Seigneur, offerts pour que l’humanité soit libérée du péché et parvienne à la communion avec le Père. C’est dans le Christ, notre Rédempteur, que se trouvent en abondance les satisfactions et les mérites de sa rédemption (cf. He 7, 23-25 ; 9, 11-28) « . »

1477 « Appartiennent également à ce trésor le prix vraiment immense, incommensurable et toujours nouveau qu’ont auprès de Dieu les prières et les bonnes œuvres de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints qui se sont sanctifiés par la grâce du Christ, en marchant sur ses traces, et ont accompli une œuvre agréable au Père, de sorte qu’en travaillant à leur propre salut, ils ont coopéré également au salut de leurs frères dans l’unité du Corps mystique  » (Paul VI, const. ap.  » Indulgentiarum doctrina  » 5). »

1478 « L’indulgence s’obtient par l’Église qui, en vertu du pouvoir de lier et de délier qui lui a été accordé par le Christ Jésus, intervient en faveur d’un chrétien et lui ouvre le trésor des mérites du Christ et des saints pour obtenir du Père des miséricordes la remise des peines temporelles dues pour ses péchés. C’est ainsi que l’Église ne veut pas seulement venir en aide à ce chrétien, mais aussi l’inciter à des œuvres de piété, de pénitence et de charité (cf. Paul VI, loc. cit. 8 ; Cc. Trente : DS 1835). »

1479 « Puisque les fidèles défunts en voie de purification sont aussi membres de la même communion des saints, nous pouvons les aider entre autres en obtenant pour eux des indulgences, de sorte qu’ils soient acquittés des peines temporelles dues pour leurs péchés. »

En ce moment même, et dans la ligne de l’enseignement de ce catéchisme romain, à l’occasion des prochaines JMJ, le pape Benoît XVI a accordé une indulgence plénière du parcours de la croix des JMJ en Australie. Voici le texte qui l’annonce : « Les indulgences sont une expression particulière de la miséricorde de Dieu et sont liées aux effets du Sacrement de Pénitence. Le pardon des péchés restaure notre communion avec Dieu, rompue par le péché grave. Les attachements malsains entraînés par le péché ont besoin de purification, soit ici-bas, soit après la mort. Ils sont appelés par l’Église « peines temporelles du péché ». L’Église, en tant que dispensatrice de la rédemption du Christ, distribue les grâces, y compris les indulgences, provenant du trésor des dons donnés par le Christ, par sa mort et sa résurrection, et les met à la disposition de ceux qui les recherchent d’un cœur sincère. Les indulgences ne sont pas magiques. Comme toutes les grâces, elles requièrent une bonne disposition pour être reçues. Elles ne peuvent en aucun cas être achetées ou vendues et n’ont aucun effet si la personne n’est pas repentante ni n’a pas reçu le pardon de ses péchés.

Comme tous les dons de Dieu, matériels et spirituels, elles doivent être partagées pour l’édification du corps du Christ, soit ici-bas, en voie de purification vers le Paradis, soit dans le bonheur éternel. Ceux qui sont au Paradis n’ont pas besoin de notre aide contrairement à ceux qui sont au Purgatoire. Nous pouvons donc recevoir une indulgence pour nous-mêmes ou pour eux. Les saints au Paradis, en particulier Marie, la Mère de Dieu, peuvent nous être d’une grande aide. Les motions spirituelles s’expriment par des actes physiques. Pour obtenir l’indulgence « Plénière », ou indulgence totale, les fidèles doivent réaliser certaines actions physiques dans une juste attitude du cœur : Prendre part avec dévotion à une cérémonie sacrée donnée en public en l’honneur de la Croix des JMJ exposée solennellement, ou tout au moins, manifester une attitude attentive, soit dans une foule nombreuse soit tout seul, en présence de cette même croix exposée dans un lieu public. »

Cette compréhension du rôle de l’Eglise, ni les orthodoxes, ni les anglicans, ni les luthériens, ni les réformés, ni les baptistes, ni les évangéliques, ne la considèrent comme valide : elle requiert une vision du monde et de l’économie du salut qui inclut des idées pour le moins discutables comme celle du purgatoire, et elle sollicite des fidèles le consentement à un curieuse interprétation du pouvoir de l’Eglise sur l’octroi du pardon et du salut aux personnes décédées. Mais surtout, elle empêche de voir que si le pardon, tel que l’énonce l’Evangile, appartient à Dieu seul en Jésus-Christ, si la rémission des péchés est accordée par grâce, et si, comme l’écrivait encore récemment le texte de l’Accord sur la Justification de 1999 [3], la justification est don de grâce immérité, l’Eglise ne peut alors être comprise que comme humble servante du Christ son Seigneur, et non pas comme autre chose, et que sa mission est principalement d’être appelée à témoigner par sa prédication et ses sacrements de cette offre du salut.

La parabole du pharisien et du collecteur d’impôts peut illustrer à sa façon ce débat important, et en donner des éléments de compréhension : Les deux personnages sont pécheurs, en effet, et tous deux ont une certaine conscience de leur péché, mais l’un est honnête et l’autre malhonnête. L’histoire du pécheur honnête, le pharisien, et du pécheur malhonnête, le collecteur d’impôts, apparaît ainsi très édifiante. Le pharisien, en premier lieu, compte vraiment sur la légitimité et la régularité de ses actes religieux, tous absolument conformes à un commandement, un précepte ou une loi, pour obtenir de Dieu le gain de sa justification. Le collecteur d’impôt, d’après les termes de sa prière, convient pour sa part qu’il ne pourra jamais effacer les fautes qu’il a commises, et la honte qui est la sienne, la conscience vive de sa dérive loin de Dieu, ne l’autorisent plus à croire que la mise en œuvre de quelques moyens religieux, même les plus contraignants et le plus sincèrement accomplis, le rapprocherait de lui. Dieu seul, selon sa foi, est en mesure de franchir la distance qui les sépare. Et nulle pratique, nulle observance, nulle intervention de quelque instance ecclésiale intermédiaire que ce soit, à moins de conférer à celle-ci un caractère sacré -mais Dieu seul est Saint- ne peut avoir la capacité de refaire ce chemin.

Si le pharisien est dans une logique que l’on pourrait ici qualifier d’ « ascendante » et d’active -il monte en effet au temple, comme le collecteur d’impôts, et fait monter sa prière vers Dieu, et s’il se monte lui-même du col en se comparant avantageusement à l’autre, le collecteur, pour sa part, renonce, en présence de Dieu, à faire jouer en sa faveur, à son profit, ses relations, ses actes et ses bonnes intentions : il sait de quoi les hommes sont faits. Il sait ce qu’est l’humain, lui qui a acheté sa charge de collecteur à la puissance romaine et qui paie son salaire au détriment de tous en profitant, comme tant d’autres, d’un système fiscal tellement injustice. Entre lui et Dieu, un abîme, il le sait, comme aussi le sentiment d’une immense solitude et d’une grande impuissance. Entre lui et Dieu, l’attente d’une grâce.

Or Jésus, concluant son propos, énonce précisément la grâce, une nouvelle fois, la grâce qui libère de l’obsession de bien faire, et de celle de se sauver soi-même par ses bonnes oeuvres : Du pharisien, il dénonce sans ambages l’illusion de croire qu’il pourrait agir pour son salut. A l’autre, il apporte la certitude de la justification, par la foi.

Aujourd’hui où il est si difficile de vivre sa relation à Dieu selon une juste mesure (car soit cette relation est trop relâchée, et Dieu échappe à notre prière à force d’être tenu à distance, à force d’être oublié, à force de méfiance de notre part, soit elle est très resserrée, et elle sature alors l’espace de nos vies et nous obsède inutilement, nous fatigue et nous culpabilise), la parabole qui met en scène deux personnages qui, en réalité peut-être, n’en font qu’un, nous rappelle la tension féconde, libératrice et bénéfique dans laquelle nous nous tenons : à la fois pécheurs et justifiés, à la fois loin de Dieu, mais pourtant profondément assurés qu’il nous aime. Simul justus, simul peccator, semper penitens, écrivait si justement Luther : à la fois justes et pécheurs, et toujours pénitents, reconnaissant que c’est sa grâce qui nous libère, et non nos pauvres prétentions humaines, pour le service du Christ et des hommes. Nous voici donc à la fois assurés de sa grâce, comme le pharisien, à la fois conscients de notre finitude, de notre fragilité et de notre impuissance, comme le collecteur d’impôts, et toujours pénitents, mendiants mais rendus immensément riches de la pleine et entière indulgence du Christ -ce terme d’indulgence, ici, équivalant à celui de salut -.

Cette situation de tension vive entre une réelle certitude du salut et la conscience que tout nous est donné à cet égard car nous n’y sommes pour rien, s’appelle, en terme théologique, la justification par la grâce, et nul autre don que la foi ne peut nous en faire prendre la mesure.

Dans notre monde où beaucoup s’inquiètent, à juste titre parfois, de la préservation de leur statut, si fragile, de leurs acquis ou de leurs dus, plus ou moins justifiables, de leur identité personnelle, professionnelle, sexuelle ou sociale, peu assurée, et où l’on se compare alors aux autres, en jalousant le frère, en enviant le voisin, en critiquant le prochain, l’Evangile vient proclamer que notre unique et véritable identité est en Christ. Non que le monde, le statut, les acquis et les biens n’aient plus aucune importance -loin de là- mais l’essentiel de ce qui fait nos situations, quelles que soient ces situations, peut être placé devant Dieu, dans la prière, et rapporté à sa parole. De sorte qu’au travers même des possibles épreuves personnelles, des éventuelles mises en question, des déceptions intimes, des pertes et des échecs, rien de ce qui nous constitue comme enfants de Dieu ne peut être remis en cause, et rien de notre identité en Christ ne peut nous être ôté ni effacé. Dans le dénuement, dans la déréliction, dans les pleurs, dans l’humilité, à l’image de ce qu’éprouve par exemple le collecteur d’impôts de la parabole, mais aussi dans la confiance, à l’image de ce que vit le pharisien, le Seigneur accueille, le Seigneur pardonne, le Seigneur redresse, le Seigneur justifie. Telle est la bonne nouvelle de l’Evangile dont l’Eglise veut humblement témoigner, par la proclamation joyeuse de la miséricorde de Dieu, c’est-à-dire de son indulgence définitive et gratuite pour tous et pour toujours, en Jésus Christ,

Amen


[1] L’existence de cette pratique remonte au XIè siècle.

[2] Pour avoir une définition de l’indulgence et faire le point sur l’état de la question, lire : « Martin Luther, un temps une vie un message », Le Centurion-Labor et Fides, Paris, 1983, p 61 ss.

[3] Accord signé à Augsbourg entre la FLM et l’ECR.