Luc 17, v. 11-19 : « Jésus guérit dix lépreux »

Dimanche 14 octobre 2007 – par Serge Gligoric

 

Deux thèmes se dessinent dans ce récit. D’abord, celui du Samaritain, d’un non-accepté, d’un étranger, puis la notion de la pureté et sa signification.

Luc accorde un intérêt particulier à tous les méprisés. Les Samaritains, que les Juifs exécraient, sont mentionnés plus souvent que dans les autres évangiles. Ils sont même donnés en exemple. Ainsi, parmi les dix lépreux purifiés par Jésus, le seul qui revient exprimer sa reconnaissance est un Samaritain ; ainsi encore, parmi tous ceux qui ont vu l’homme dévalisé et blessé sur le bord de la route, le seul à montrer de la compassion est le « Bon Samaritain » (Luc 10.25-37).

Les évangiles, tout comme Flavius Josèphe (un grand historien, né en 37 et mort vers la fin du siècle), se réfèrent souvent à l’hostilité entre Juifs (surtout Judéens, mais aussi pèlerins Galiléens ou de la diaspora se rendant à Jérusalem) et Samaritains (Luc 9.52 ; Jean 4.9 et 8.48). Les Juifs regardent les Samaritains comme des étrangers (Luc 17.18). Déjà le Siracide (50.26), un livre deutérocanonique qu’on trouve dans la Septante grecque, une traduction grecque de la Bible hébraïque, les mettait au même rang que les Edomites et les Philistins en les appelant « le peuple fou qui habite à Sichem ». Sichem est aujourd’hui Naplouse, dans la région montagneuse au centre du pays, au pied des monts Ebal et Garizim. Hormis le récit de Jean chapitre 4, Jésus semble éviter la Samarie (Matthieu 19.1 et Luc 17.11) comme le faisaient habituellement ses contemporains juifs, pour qui elle était effectivement, d’après certaines anecdotes rapportées par Flavius Josèphe, une région peu sûre. Selon Matthieu chapitre 10, verset 5, il ordonne à ses disciples de ne pas entrer dans les villes samaritaines.

Pourtant, dans les évangiles mêmes comme dans les Actes des Apôtres, un autre type de relation se dessine : de Jean chapitre 3, verset 23 on pourrait déduire que le mouvement de Jean le Baptiseur a exercé une influence en Samarie ; selon Jean chapitre 4 certains Samaritains se rallient à Jésus ; à contre-pied des positions judéennes, Jésus cite des Samaritains en exemple (Luc 10.30 et 17.16). Dans les Actes, l’Eglise s’ouvre sans discrimination aux Samaritains (Actes 1.8 et 8.5) : ceux-ci ont part à l’Esprit saint au même titre que les autres croyants juifs (Actes 8.17) ; mais ce sera aussi le cas des non-Juifs (Actes 10-11).

Concernant la pureté, dans le Nouveau Testament grec, elle est surtout exprimée par les mots apparentés à l’adjectif katharos (d’où sera tiré au Moyen Age le nom des « cathares », les « purs »). Celui-ci peut évoquer autant la propreté physique que la pureté rituelle ou morale. C’est par opposition à lui que se définit l’impureté, akatharsia, dont l’emploi comporte souvent une connotation sexuelle. Mais pur traduit aussihagnos, apparenté à hagios, saint ou « sacré », à l’origine réservé au domaine religieux quoique beaucoup plus général à l’époque du Nouveau Testament. Il peut aussi avoir le sens plus restreint de « chaste ». Le terme akéraïos, employé quelquefois dans un sens moral, s’oppose étymologiquement à la notion de mélange ou de duplicité. Quant à la famille du terme koïnos (litt. « commun », apparenté au substantif habituellement traduit par communion), qui sert parfois d’antonyme à katharos, elle peut évoquer la souillure mais aussi le caractère profane, désignant l’usage « commun » par opposition à l’usage cultuel. C’est emploi n’apparaît qu’à partir du premier livre des Maccabées (1 Maccabées 1.47, 62 où il qualifie des sacrifices et des aliments), dans un contexte qui évoque la tentative infructueuse des hellénistes visant à établir une communauté ou une communion entre Juifs et non-Juifs au sein de la culture grecque, perçue comme universelle mais source d’impureté au regard de la loi juive.

Dans les évangiles, Jésus prend ses distances avec les conceptions pharisiennes de la pureté (Marc 2.15 ; 7.1 et Matthieu 23.23). Pourtant son action est décrite comme une purification, notamment quand il guérit les lépreux ou quand il délivre les hommes de l’influence des démons, qui sont appelés esprits impurs dans Marc chapitre 1, verset 23.

A l’époque, le problème de la pureté était particulièrement sensible dans les communautés chrétiennes qui regroupaient Juifs et non-Juifs. C’est en particulier dans le domaine alimentaire qu’il était épineux, puisque les responsables de l’Eglise tenaient à la fois à respecter la conscience des uns et des autres, formée différemment en fonction de leur origine culturelle et religieuse, et à assurer la communauté de table qui est le signe fort de la communion entre tous. Si, chez la plupart des chrétiens, les lois de la pureté rituelle héritées du judaïsme finissent par passer à l’arrière-plan, la notion de pureté spirituelle et morale joue un rôle d’autant plus important dans la confession de foi et l’exhortation. D’une part le commencement de la vie chrétienne signifié par le baptême est compris, autant que comme une justification ou une consécration (sanctification), comme une purification analogue à celles que produisaient les rites sacerdotaux : elle permet au croyant d’accéder à une relation agréée avec Dieu. D’autre part les fidèles sont continuellement appelés à une pureté pratique qui relève, non plus du rituel, mais de l’éthique individuelle et communautaire, et qui tend à s’identifier à la sainteté.

Tant d’idées pour faire réfléchir ! On peut maintenant comprendre pourquoi Jésus est tant surpris de voir ce Samaritain, qui a relié cette guérison à la foi qu’il plaçait dans ce maître, seul devant lui. Il ne vient pas dire Fils de Dieu ni Seigneur, mais seulement merci ! Ainsi, il exprime la vocation d’un disciple par ce mot qui signifie un acte de grâce, de reconnaissance et de l’amour. Malheureusement, les neuf autres sont restés aveugles à la bénédiction de Dieu. D’une manière plus concrète, on peut constater que la méconnaissance persiste même aujourd’hui entre les Juifs et les Samaritains, que la pureté et la guérison sont toujours comprises d’une façon plus physique et alimentaire, y comprit dans des communautés chrétiennes, que morales. Autrement dit, la route est longue, celle de la reconnaissance humaine pour ce Dieu qui place au cœur de nos vies son amour. De cette manière, Jésus entraînera dans son sillage tous ceux qui ont fait cette expérience unique selon laquelle la vie ne prend pleinement son sens que dans la proximité de l’amour de Dieu. Amen.