Luc 17, 5-10 – « Être disciple : la sagesse et le sel de la vie… »

Dimanche 3 octobre 2010 par François Clavairoly

 

17 5 Les apôtres dirent au Seigneur : « Augmente notre foi. » 6 Le Seigneur répondit : « Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde , vous pourriez dire à cet arbre, ce mûrier : « Déracine-toi et va te planter dans la mer », et il vous obéirait. »

7 « Supposons ceci : l’un d’entre vous a un serviteur qui laboure ou qui garde les troupeaux. Lorsqu’il le voit revenir des champs, va-t-il lui dire : « Viens vite te mettre à table » ? 8 Non, il lui dira plutôt : « Prépare mon repas, puis change de vêtements pour me servir pendant que je mange et bois ; après quoi, tu pourras manger et boire à ton tour. » 9 Il n’a pas à remercier son serviteur d’avoir fait ce qui lui était ordonné, n’est-ce pas ? 10 Il en va de même pour vous : quand vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : « Nous sommes de simples serviteurs ; nous n’avons fait que notre devoir. » »

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Être disciple, suivre Jésus, se déclarer chrétien, tout cela revient à assumer un certain nombre de choix et faire preuve d’un certain discernement.

C’est faire preuve de sagesse.

Le récit de l’évangile de Luc peut toutefois faire peur à son lecteur s’il ne prend pas garde à la façon dont il se présente, s’il en fait une lecture naïve ou littérale -mais dimanche après dimanche et au long de nos études bibliques, je vous exhorte à lire avec intelligence tous ces récits bibliques-, s’il ne voit pas ce que vise l’auteur lorsqu’il construit cette figure du disciple tel un homme sage, réfléchissant avant d’agir, avant de se décider, et qui mesure les choses et les conséquences au moment de franchir le pas, alors que par ailleurs, en d’autres lieux de ce même texte évangélique, d’autres figures de disciples apparaissent, tellement différentes : le disciple qui répond promptement à l’appel de son maitre et qui ne s’embarrasse pas de savoir à quoi exactement il s’engage, celui qui à l’inverse discute sans fin et tergiverse, celui qui ne comprend même pas les propos et les discours de Jésus, celui qui n’est disciple que par moment, tel une sorte d’intermittent de la foi, celui qui trahit, celui qui renie, ou encore celui qui doute…

Ce que je veux dire, c’est que notre récit qui évoque le disciple qui pour suivre Jésus fait preuve de sagesse et de discernement est celui qui, en même temps, a compris qu’il prenait un chemin difficile et exigeant, renonçant à un certain nombre de liens obligés par les usages et les conventions, renonçant à une certaine compréhension de la vie que le discours dominant impose ici et là pour en découvrir une autre, rompant les amarres pour se lancer dans une aventure spirituelle dont nous savons tous combien elle peut être riche et risquée, riche de mille découvertes et risquée par les désillusions qu’elle promet et les deuils qu’elle annonce.

Ce récit, placé juste après celui dit de « la porte étroite » indiquant déjà les difficultés du chemin emprunté, et juste avant le récit bien connu lui aussi du fils cadet qui rompt les liens avec la maison paternelle et prend le risque de se fâcher avec tout le monde, dresse le portrait d’un disciple sage, voulant demeurer sujet de son parcours personnel et conscient des épreuves qui l’attendent.

A l’image du maitre, né de nulle part en quelque sorte, ayant rompu avec les siens et sa famille adoptive et mourant seul, abandonné, sans biens ni héritage à transmettre à quiconque, ni caveau où trouver une place sinon celui qu’un autre Joseph, après celui, tout aussi magnanime, de son adoption, lui offrira sans même qu’il le sache.

Le disciple de notre récit – et c’est de nous qu’il s’agit- même s’il possède des richesses et des biens, vit en Christ comme s’il ne les possédait pas, prêt à tout moment à s’en défaire, prêt à renoncer à ses pouvoirs et ses prétentions pourtant légitimes et reconnues dans le monde.

Le disciple -et c’est de nous qu’il s’agit- ne vit certes pas comme un moine ou un paria mais, en Christ, comme s’il l’était.

Luc l’évangéliste était pour sa part lui-même médecin, selon ce que la tradition rapporte, issu sans doute d’un milieu aisé, possédant les éléments de culture et de savoir que tout homme de son rang devait connaître.

Et il a placé tout ce savoir au service du maitre, sachant qui il était et ce qu’il valait dans le monde, mais consacrant sa vie et son intelligence au discernement du message évangélique et à sa diffusion par l’écriture et la prédication.

Si donc il faut être bien fou pour croire en Jésus « Christ », « Fils de Dieu », « Sauveur » du monde et « Messie » d’Israël, comme l’énoncent ses écrits, il faut être sage pour assumer ces convictions et pouvoir les transmettre.

S’il faut s’enflammer et brûler pour parler de Jésus, comme il le fait, et de la joie immense qu’il communique par sa présence, et de l’espérance imprenable qu’il renouvelle jour après jour, il ne faut cependant pas se consumer, se dissoudre et perdre ses repères intellectuels ou son discernement, car il s’agit de « rendre compte » de la foi, d’y réfléchir, d’écrire à son sujet et d’en parler avec raison, avec prudence, pour que d’autres la découvrent et la partagent, et que l’espérance passe à d’autres encore.

Pour être disciple, il faut donc prendre de la hauteur, prendre ses distances.

Et les mots claquent, pour que nous comprenions bien : « détester son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs et même sa propre vie », on l’aura compris, ce n’est donc pas une injonction à prendre à la lettre mais à comprendre dans sa radicalité spirituelle, en esprit et en vérité : il y a là en effet un appel incroyable à exister pleinement, à part entière, comme personne humaine singulière et comme être unique, comme sujet royal et souverain de sa vie, être humain pleinement humain, libre et libéré de tout pour être réorienté et renouvelé par le moyen d’une relation inédite, celle que Christ requiert de nous et qui donne sens à toutes les autres relations.

Évidemment, Jésus ne demande en aucun cas, ici, que chacun se dispute avec tout le monde !

Il n’exige pas que chacun haïsse son prochain ou se haïsse soi-même !

Faut-il, pour s’en convaincre, se souvenir des commandements majeurs dont lui-même rappelle avec vigueur l’extrême importance : « Tu aimeras ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même » ? Faut-il rappeler tous ses propos sur le respect, l’amour, le pardon, la réconciliation avec autrui ?

Cette injonction à la prise de distance formulée sur un ton si péremptoire est donc bien d’un autre ordre : elle est appel vigoureux à la sagesse, au recueillement, à la prise au sérieux de cet engagement intime, profond, solitaire, qui n’engage que soi, et pleinement soi, précisément, ni forcément les parents, ni les conjoints ni les enfants, à suivre le Christ. Un appel qui bouleverse parfois, questionne ou trouble, il est vrai, les couples et les familles.

Au fond, être disciple n’est pas très confortable car il faut, en quelque sorte, au regard de cet appel, être fort.

Mais être disciple est aussi inconfortable car il faut savoir et pouvoir accepter lorsqu’on faiblit -et cela arrive si souvent- d’être relevé, redressé, remis debout par un autre que soi.

Accepter aussi, par conséquent, d’être faible…

Je pense alors à cette phrase de notre frère Max V. qui nous a quittés il y a quelques mois, disciple sage s’il en était, et fort, aussi, au moment le plus difficile de son existence, au moment le plus faible de sa vie, qui disait dans un souffle :« j’ai confiance » et se poursuivait ainsi comme pour dire la foi avec plus de précision encore « je suis en confiance » comme pour dire, à la suite de l’apôtre Paul, le maitre de l’évangéliste Luc, « je suis en Christ ».

Cette vision de la relation au Christ « à la vie à la mort » est véritablement celle que Luc l’évangéliste veut transmettre : les événements tragiques, les évolutions du temps présent et de la société, les discours troublants et inquiétants que nous entendons, les épreuves de la vie qui nous touchent et nous font mal, interrogent notre foi, mais le message reçu ce jour est le suivant : non seulement nous ne sommes pas seuls, puisque Christ vit en nous, mais par lui et en lui, nous recevons une vocation à assumer et à vivre. Et Luc reprend ce mot de Jésus lui-même pour désigner cette vocation : « Vous êtes le sel , le bon sel », autrement dit vous portez par votre vie même un témoignage autour de vous, un témoignage de bon goût, un témoignage qui donne goût à l’existence et lui donne sens : le goût de vivre en Christ qui nous aime et ne nous abandonne pas, le goût de vivre sous sa bénédiction, avec la sagesse qu’il nous donne,

Amen.