Luc 17, 4-10 : « Donne-nous plus de foi. »

Dimanche 6 octobre, par le pasteur Jean-Arnold de Clermont

 

Les apôtres dirent au Seigneur : Donne-nous plus de foi. Le Seigneur répondit : Si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde, vous diriez à ce mûrier : « Déracine-toi et plante-toi dans la mer », et il vous obéirait.

Qui de vous, s’il a un esclave qui laboure ou fait paître les troupeaux, lui dira, quand il rentre des champs : « Viens tout de suite te mettre à table ! » Ne lui dira-t-il pas au contraire : « Prépare-moi à dîner, mets-toi en tenue pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après cela, toi aussi, tu pourras manger et boire. » Saura-t-il gré à cet esclave d’avoir fait ce qui lui était ordonné ? De même, vous aussi, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été ordonné, dites : « Nous sommes des esclaves inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. »

Qui de nous n’a un jour ou l’autre partagé cet appel des disciples à Jésus ; peut-être même, il y a un instant, en écoutant la lecture de l’Evangile du jour. Et cet appel peut avoir au moins deux significations : ‘Seigneur, je doute de toi, augmente ma foi !’ ou ‘Seigneur, devant les défis du témoignage, augmente ma foi !’. Et les évangélistes ont retenu l’une comme l’autre…
Dans le récit parallèle de Matthieu (17,19-20), c’est parce que les disciples n’arrivent pas à chasser le démon d’un enfant lunatique que Jésus reprend ses disciples en leur disant ‘si vous avez de la foi comme une graine de moutarde, vous direz à cette montagne « déplace-toi d’ici à là » et elle se déplacera’ ; une montagne, c’est encore plus fort que le mûrier de notre texte ! Le manque de foi est ici assimilé à un manque de confiance, au doute des disciples en leur capacité de guérir un enfant possédé. Le doute c’est aussi le sentiment qui s’insinue dans l’esprit du père de l’enfant, lui aussi possédé – c’est probablement le même dont nous parle ici l’évangile de Marc – les disciples n’ont pu le guérir – Son père se tourne vers Jésus, mais il n’est pas sûr du résultat… il lui dit : ‘Si tu peux faire quelque chose, laisse-toi émouvoir et viens à notre secours !’ et Jésus le rabroue : ‘Si tu peux ! Tout est possible pour celui qui croit.’ Et vous vous souvenez de l’admirable réponse : ‘ Je crois ! viens au secours de mon manque de foi !’
« Donne-nous plus de foi. » C’est évidemment le cri du croyant étreint par le doute, ou l’incompréhension ; faiblesse passagère ou durable.

Mais l’intérêt des évangiles synoptiques, c’est qu’en plaçant les dialogues de Jésus avec ses disciples dans des contextes différents ils leurs donnent de la profondeur, une richesse d’interprétation plus grande. Ici, dans l’évangile de Luc, ce n’est pas le doute ou l’incapacité d’être performant qui sont mis en avant ; je dirais qu’il s’agit ici de la foi ordinaire… et j’en veux pour preuve les versets que nous avons lus qui précèdent et suivent cette parole sur la foi.
Luc est obsédé par la question du pardon et de la conversion ; on lui doit les grandes paraboles du fils prodigue (15), de Zachée (19), du ‘bon larron’ (23) et l’extraordinaire parole de la croix ‘Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font !’(23,24). Ici, il partage avec Matthieu (18) l’enseignement de Jésus sur la disponibilité au pardon… même lorsqu’il faut le réitérer sept fois par jour ! La foi dans ce contexte est une assurance totale en la bienveillance de Dieu. Pardonner c’est s’y référer, c’est mettre hors de doute que sa bonté est plus forte que tous nos reniements.
Nous écoutions tout à l’heure le texte du prophète Habacuc : ‘Jusqu’à quand, Seigneur, appellerai-je au secours sans que tu entendes ?’ et la réponse était limpide à travers le geste du prophète :’Ecris une vision, grave la sur les tablettes… si elle tarde attends la…. Elle se réalisera bel et bien’. La foi, la foi ordinaire est confiance en Dieu, en un Dieu qui réalise sa promesse – même s’il tarde – un Dieu dont la bienveillance n’a de limite que notre disponibilité à l’accueillir.

Mais il faut compléter cela par la parabole – appelons comme cela le récit qui suit – la parabole des serviteurs ‘inutiles’. Dans la dynamique du texte évangélique, elle a pour objet d’illustrer l’enseignement de Jésus sur la foi, et sa parole intrigante ‘si vous aviez de la foi comme une graine de moutarde vous diriez à ce mûrier : « déracine-toi et plante-toi dans la mer » et il vous obéirait’.
Or de quoi parle cette parabole ? D’un esclave qui fait sa journée au champs, puis, rentré à la maison, commence par servir son maître à table, avant de pouvoir à son tour se restaurer. De même dit Jésus quand vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : « Nous sommes des serviteurs inutiles – ne nous arrêtons pas sur le mot ‘inutile’ dont la traduction est incertaine… comprenons ‘non indispensables’ – nous sommes des serviteurs non indispensables, nous avons fait ce que nous devions faire ». Ainsi en est-il de la foi ! Qu’est-ce à dire ?
J’aimerais vous indiquer deux directions : C’est d’abord du Christ dont il est ici question ; c’est lui qui a rempli son devoir de parfait serviteur, accomplissant toute la mission que Dieu lui a confiée… jusqu’au bout ! Il a labouré ou fait paitre les troupeaux, il a servi ses disciples à table, leur a lavé les pieds, il a donné sa vie pour eux et alors, seulement, il a pu prendre part au repas du Royaume. C’est lui qui a pu véritablement se présenter devant son Père pour lui dire : ‘Tout est accompli… J’ai fait ce que je devais faire’.
Et la foi qui est ici illustrée, la foi à laquelle ce texte de Luc nous appelle, se résume en une proposition : Etre comme serviteur de nos frères à la place que Dieu nous a désignée ! Faire ce qu’il attend que nous fassions. En sachant qu’alors le Christ en trace le chemin et qu’il marche avec nous. Ce n’est pas une performance ; ce n’est pas œuvre de sainteté ; c’est le service non indispensable dont le monde peut se passer, mais qui participe à l’œuvre de Dieu, qui témoigne que le Christ s’est donné pour tous. La foi n’est pas une performance ; elle ne nous demande pas d’être différents, meilleurs, plus forts… je ne sais quoi encore. Elle nous appelle à être à notre place comme témoins de la grâce qui nous a été accordée en Jésus-Christ. Paul ne dit rien d’autre à Timothée, même si le contexte est différent puisqu’il est en prison et l’appelle à souffrir avec lui pour la bonne nouvelle. Pour nous qui vivons en des temps moins troublés, du moins pour ce qui est de la vie des chrétiens en Europe, l’essentiel tient dans la formule que Paul utilise à dessein, valable en toutes circonstances : Ne pas avoir honte du témoignage du Christ ! La foi, la foi ordinaire est dite ici : ne pas avoir honte de celui qui nous a appelés à son service.

Mais Paul sait bien que même cette foi ordinaire a besoin de béquilles. Notre foi risquerait fort de s’égarer, ou de s’étioler si elle n’était fondée et renouvelée dans l’écoute de la parole du Christ. Et c’est à cette écoute qu’il exhorte Timothée. C’est la deuxième piste que je souhaite rappeler concernant notre foi, dont vous avez compris qu’avec Luc je l’associe au service de nos frères, et par-dessus tout au service du pardon, c’est-à-dire de l’expression radicale de l’amour de Dieu tourné vers chaque être humain. Et nous avons besoin de nous laisser sans cesse renouveler dans notre connaissance, j’ai failli dire ‘découverte’ tant chaque lecture est re-découverte de la manière dont Dieu se tourne vers nous. Ecoute ! Retiens ! Garde ! dit Paul et il précise ‘au moyen de l’Esprit-saint qui habite en nous !’. Ecouter c’est bien sûr un effort, et même une discipline ; celle qui nous amène dans ce temple, celle qui nous fait ouvrir notre Bible, mais c’est surtout une attitude, une façon d’être attentif à ce que Dieu nous donne ; et si j’entends bien l’apôtre Paul, à nous laisser habiter par l’Esprit de Dieu qui nous met en communion avec Lui-même. La foi, la foi ordinaire, c’est cette disponibilité à nous laisser emplir par le dialogue de Dieu avec Lui-même qui vit en nous, par son Esprit-Saint ; c’est ne pas résister à sa grâce.

Comme nous disons avec les apôtres : ‘Donne-nous plus de foi’ !

Amen