Luc 17, 11-19. – « Evangile sans frontière… »

Dimanche 10 octobre 2010 – par François Clavairoly

 

17 11 Tandis que Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa le long de la frontière qui sépare la Samarie et la Galilée. 12 Il entrait dans un village quand dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils se tinrent à distance 13 et se mirent à crier : « Jésus, Maître, aie pitié de nous ! » 14 Jésus les vit et leur dit : « Allez vous faire examiner par les prêtres. » Pendant qu’ils y allaient, ils furent guéris. 15 L’un d’entre eux, quand il vit qu’il était guéri, revint sur ses pas en louant Dieu à haute voix. 16 Il se jeta aux pieds de Jésus, le visage contre terre, et le remercia. Cet homme était Samaritain. 17 Jésus dit alors : « Tous les dix ont été guéris, n’est-ce pas ? Où sont les neuf autres ? 18 Personne n’a-t-il pensé à revenir pour remercier Dieu, sinon cet étranger ? » 19 Puis Jésus lui dit : « Relève-toi et va ; ta foi t’a sauvé. »

Chers amis, frères et sœurs en Christ,

Le récit de ce jour raconte l’histoire de dix guérisons. La guérison de dix lépreux d’un village « entre Galilée et Samarie ». Et elle raconte la conversion de l’un d’entre eux, un samaritain [1] qui retourne sur ses pas, qui se convertit et revient vers Jésus pour glorifier Dieu.

Ainsi va l’évangile, de pays en pays, traversant les frontières et touchant au passage les plus exclus, les plus méprisés et les moins fréquentables, ceux qui sont devenus étrangers à leur société, à leur famille, assignés à résidence à la limite des lieux habités, dans des cimetières, des grottes ou des cachettes loin des yeux des humains, rendus étrangers à leur propre corps sinon à leur âme, n’attendant plus rien qu’un regard, un signe ou une aumône.

Se tenant à distance pour ne pas gêner, pour ne contaminer personne selon ce que recommandent les prescriptions et les règles de pureté, groupés et dénués de tout, ils interpellent de loin ceux qui passent.

Jésus, passant par là, ne reste pas indifférent.

Comme souvent nous le sommes nous-mêmes devant ceux qui, pourtant au cœur même de nos villes, nous demandent si peu, nous demandent un regard, un signe, une aumône.

Et d’un mot, Jésus les guérit. D’un regard, d’un ordre : « Allez vous montrer aux prêtres (du temple ou de la synagogue), ils vous diront si vous êtes purifiés, conformément aux règles, et si votre infirmité est considérée comme définitivement guérie. »

En y allant, ils sont tous guéris.

Et l’un d’entre eux fait un retour sur soi.

Il réalise ce qui lui arrive, constate non seulement sa guérison mais comprend d’où elle vient et plus précisément de qui elle provient.

L’un d’entre eux donne sens à ce qui advient. Il en témoigne par la louange et par des cris de reconnaissance.

Le voici donc à nouveau réintégré dans le corps social, dans son propre corps nouvellement créé, et réintégrant le monde des humains, le monde des siens.

Le miracle n’est pas seulement médical mais total, psychologique, social, éthique, familial et spirituel.

La guérison trouve sens et origine en celui-là même qui l’effectue : le maitre, le Christ, le vivant.

Elle signifie et signe le salut offert à celui qui le comprend et le reçoit comme tel. C’est ici l’essentiel du récit.

« Ta foi t’a sauvé » dit Jésus, « Lève-toi et va. »

Comme s’il s’agissait d’une résurrection mettant l’homme debout et lui ouvrant un avenir.

La foi n’est donc pas à comprendre, selon ce récit, comme espérance de bien-être seulement, pour maintenant ou pour demain, de mieux-être intérieur, ou bien encore uniquement comme possibilité de guérison : elle est découverte et expérience personnelle et présente de salut et de résurrection.

Elle est accueil d’un « ordre de marche », elle est obéissance à l’ ordre de se lever et d’aller.

Et cet homme samaritain a compris tout cela : pour lui, l’évangile ne ressortit pas à un discours de réconfort ou de confort mais d’essor, d’effort, de ressort qu’une résurrection tend et prépare pour la louange et le témoignage, pour le chant de la marche.

Mais il y a plus que tout cela encore.

L’extraordinaire de ce récit réside en ce qu’il suggère à son lecteur que Jésus lui-même ne se doutait pas de ce qui allait advenir !

Il se demande, en effet, où sont passés les neuf autres lépreux, comme s’il regrettait qu’un seul, un étranger qui plus est, comprenne et vive cette résurrection.

Le voici demandant mot pour mot :« N’ont-ils pas été purifiés tous les dix ? Ne s’est-il trouvé que cet étranger pour revenir donner gloire à Dieu ? »

Jésus se convertit à son tour, au moment même où il pose cette question, et comprend ici que son message est sans frontière, et qu’il n’est pas adressé exclusivement aux brebis d’Israël mais à tous ceux qui le reçoivent et l’accueillent dans la foi, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient.

Il y a donc dix guérisons et deux conversions dans le récit de ce jour.

Les guérisons des lépreux, la conversion de l’un d’entre eux et le changement de regard de Jésus sur sa propre pratique et sur la nature et les conséquences de son ministère prophétique.

Le message est alors à comprendre comme définitivement transfrontalier, voyageant sans cesse, se révélant évangile nomade, voyageur et tzigane ou rom tout à la fois, adressé à quiconque se reconnaît infirme et maintenant guéri et relevé.

Peut-être est-ce cela être chrétien et lié à Christ par sa parole : se reconnaître infirme et guéri, insuffisant et aimé, rejeté et accueilli, insupportable et supporté, impardonnable et pardonné, mort et ressuscité aux frontières de nos vies blessées, venant de tous horizons et de toutes conditions, à l’image de ces trois enfants qui ont reçu le baptême [2], et dont la présence parmi nous rappelle que nos existences fragiles sont rencontrées par Christ, orientées par sa parole vers la vie et non plus vers la mort, le néant ou l’oubli, et promises à la résurrection :

-  Le baptême, c’est à dire un simple signe, un geste, et l’aumône de quelques gouttes d’eau qui désignent la vie en abondance…

-  Le baptême offert à ces enfants, étrangers sur cette terre, nouveaux venus, nouveaux-nés, bien seuls s’ils n’avaient leurs parents, et si vulnérables s’il n’avaient en Christ, désormais, leur véritable identité.

Le récit de l’évangile de Luc raconte à sa façon, je le crois maintenant, un baptême étonnant : celui du samaritain qui redécouvre la vie, tel un enfant devant qui s’ouvre l’avenir.

Il révèle aussi une sorte de baptême de Jésus qui change de regard et découvre l’immense grâce de son message offert à l’humanité toute entière et aux hommes même les plus méprisés et les plus fragiles qui soient.

Il révèle au lecteur, quel qu’il soit, que la présence de Jésus étonne et rayonne de sorte que même dans les moindres recoins de l’humanité, dans les endroits les plus reculés, dans les caches les plus sordides et les plus fermées, auprès des hommes peut-être les moins fréquentables, sa lumière brille et sa parole touche, se révélant « au milieu d’eux », ainsi que l’évoque le verset qui suit ce texte : « le règne de Dieu est au milieu de vous » !

Telle est la bonne nouvelle,

Amen.


[1] Habitants de Samarie, jadis capitale du royaume du Nord, les samaritains se prétendaient les vrais adorateurs de Dieu dans leur temple du mont Garizim bien que celui-ci ait été détruit en -128, et à ce titre étaient tenus par les juifs pour hérétiques et pécheurs impurs.

[2] Valentine, Grégoire, Augustin