Luc 15 : La parabole du fils prodigue

Dimanche 16 septembre 2007 – par François Clavairoly

 

« Un des deux fils est perdu et retrouvé, mais l’autre ?… »

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Nous n’aurons jamais fini de lire cette parabole ni d’en recevoir sans cesse les enseignements profonds qu’elle nous offre. Elle nous rappelle en effet, par une histoire simple, la détermination d’un père qui ne se satisfait pas de la perte de son fils. La détermination et l’amour d’un père et ce fameux fils prodigue qui le quitte et qui perd tout ce qu’il possède, et se perd à son tour. D’où le titre souvent donné à cette page de l’évangile : la parabole du fils prodigue. L’on connaît la grande fortune littéraire et artistique de ce récit qui a permis de relever de diverses façons l’importance du thème théologique et spirituel du « retour » et de la « conversion », et qui a aussi permis de mettre en valeur la grande miséricorde du père qui attend son fils sur le seuil de la maison, et qui, le voyant revenir enfin, au loin, se précipite à sa rencontre pour le prendre dans ses bras tant l’émotion le touche.

Le retour, la conversion, la miséricorde de Dieu…ce schéma assez simple, en vérité, autorise à l’infini les variations et les commentaires, de même que les interprétations et les identifications des deux fils où l’on aura reconnu tour à tour croyants et incroyants, Israël et l’Eglise, pêcheurs repentis et pêcheurs impénitents [1]…

Mais je voudrais ouvrir ici très brièvement une autre piste que celles ouvertes par ces identifications et ces nombreux commentaires. Une de plus, certes, non pas contradictoire ou péremptoire mais, comme la parabole nous y invite encore, une autre piste, une autre clef possible pour avancer dans la recherche du trésor qu’elle contient et qu’elle nous réserve. C’est que le texte commence ainsi : « Un père avait deux fils » Et qu’à la fin du récit, effectivement, il en a perdu un. Non pas le cadet, le prodigue, celui qui est parti et qui est revenu, mais l’aîné, celui qui est resté et qui n’a rien quitté. Celui-là, refusant d’entrer dans la maison et restant dans les champs, au dehors, au moment de la fête qui va sceller les retrouvailles et la réconciliation -mais avec qui aura-t-elle lieu si toute la famille n’est pas là ?- déclinant l’invitation du père, celui-là reste perdu dans la nuit… Or c’est lui, au fond, qui requiert aussi du lecteur une attention toute intriguée : il n’est pas parti, il ne s’éloigne pas, mais, de fait, « il part de l’intérieur… » comme l’écrit finement un psychanalyste [2]. Et il est perdu pour le père car il sait qu’il ne peut plus vraiment revenir, n’étant pas parti.

Et voici que le désir du père qui était de rétablir enfin la pleine communion, la complétude d’une famille retrouvée, ne s’exauce pas : c’est qu’en effet s’exprime pour la première fois, ici, une violence. Non pas la violence du fils prodigue, lorsqu’il demandait sa part d’héritage ou quand il réalisait son souhait de quitter la maison : il en avait, en effet, tout à fait le droit. Et il ne tuait d’ailleurs en rien le père, symboliquement, puisqu’il gardait en lui la mémoire d’une maison, d’un lieu, d’un accueil, et la possibilité de recourir à sa grâce… Mais la violence bien réelle -au moins verbale- de ce fils aîné qui critique le frère et le père [3], qui rompt l’unité et qui s’imagine désormais privé d’un don -le veau gras- le don du pardon et de la grâce, que le père fait au cadet et qu’il n’aura jamais, et pour cause, lui n’est jamais parti.

Un père avait deux fils, et celui qui est perdu est bien celui qui reste.

Qui est-il, en réalité, ce fils aîné, sinon celui qui réalise un peu tard qu’il aurait pu partir lui aussi, qu’il aurait pu saisir l’occasion, qu’il aurait pu vivre de la grâce de Dieu dont il disposait de même pleinement, c’est à dire recevoir sa part d’héritage et en profiter librement… Qui est-il, sinon chacun de nous, un peu jaloux de tous ceux qui ont osé faire leur vie, osé vivre leur vie, osé agir, dire et vivre en comptant un jour, vraiment, sur le pardon de Dieu…

Un père avait deux fils. Il aurait voulu que l’un et l’autre, l’un avec l’autre, le croient sur parole quand il leur exprimait son amour. Et voici que l’un, en effet, le prodigue, l’a crû, mais que l’autre n’a pas su l’expérimenter, étant resté pour sa part immobile et muet.

Notre Père offre à chacun de nous sa grâce, son amour et son pardon. Il nous veut avec lui, près de lui. Et que nous soyons prodigues ou fidèles en sa maison, il nous aime, et nous appelle à le reconnaître comme tel :

Un père dont l’amour n’a pas de fin, qui nous attend, tous, ses enfants, ses fils et ses filles, jusqu’à ce que et afin que, enfin, sa joie soit complète,

Amen


[1] Cf. Parmi les innombrables commentaires de ce texte, le merveilleux livre de citations des Pères de François Quiévreux, « Les paraboles », éd. Je sers, Paris, 1946.

[2] Cf. « Exegesis », Delachaux & Niestlé, Neufchâtel, 1975, p136 ss.

[3] « Il se mit en colère », note le texte. Et plus loin : « Mais quand « ton » fils (ne le considère t-il plus comme son frère ?) que voici est arrivé, lui qui a dévoré ton bien avec des prostituées, pour lui … »