Luc 14, v. 25-33 : « Qu’est-ce qu’un disciple ? »

Dimanche 9 septembre 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Le texte est difficile à entendre. Et l’exigence haute. La définition du disciple aride. Au moment où le conseil presbytéral s’apprête à vivre une journée de formation pour être mieux équipé dans sa tâche de direction et d’animation de l’Eglise, au moment où vous-mêmes expérimentez une nouvelle rentrée ecclésiale, familiale, professionnelle, et où chacun se retrouve placé devant ses choix de vie, ses responsabilités, ses engagements, ses bonnes résolutions, nous écoutons un discours de Jésus sur ce qu’est le véritable disciple.

Trois éléments essentiels en définissent la singularité :

1°) Il sait justifier l’ordre des priorités dans sa vie, de sorte qu’il a conscience de la personne qu’il est, où qu’il se trouve, et le cas échéant il se tient prêt à assumer le fait d’être engagé auprès du Christ et de son Eglise au risque de paraître parfois pour ses proches insupportable, comme un mauvais mari, une mauvaise épouse, un mauvais fils, parce qu’il aura fait des choix prioritaires : combien de fois, en effet, un conseiller presbytéral ou un membre d’une paroisse n’a-t-il pas entendu son conjoint lui reprocher un jour ces fameuses réunions tardives, qu’il ne faut surtout pas manquer, ces repas communautaires si précieux, ces cultes tellement important, parait-il, mais qui barrent, comme par hasard, un beau week-end en perspective, et puis aussi la trop grande fréquence d’appels téléphoniques, de rendez-vous, de préoccupations qui interfèrent sans cesse dans le quotidien de la vie. Et combien de fois la réalité de ces choix assumés n’a-t-elle pas contribué à tendre l’atmosphère du couple et de l’entourage au point de rendre les choses agaçantes ? Et je n’évoque ici que les choses les moins graves, en situation de paix et de concorde civile, sans faire référence à d’autres contextes bien plus tragiques où le choix chrétien amène à prendre de réels risques qui mettent en cause la sécurité des proches, et où, bien évidemment, l’incompréhension, la critique et même la méfiance peuvent prévaloir au sein d’une même famille…et ou parfois la méfiance et la division s’installent. Seulement voilà, il ne faut pas se tromper de cible : Jésus n’est pas un gourou ni un chef de secte. Il réaffirme à mainte reprise, les évangiles en font foi, son attachement aux commandements de la Loi de Moïse, au mariage, à la famille, au respect de l’autre, des parents, des enfants, etc. Et personne ne peut lui faire ce procès de vouloir détruire les liens sociaux qui unissent les couples et les êtres lorsqu’il appelle à le suivre. Ceci dit, l’engagement à sa suite peut, dans certains cas, amener de la discorde, de la tension voire de la haine. [1]

2°) Mais il se trouve, et c’est la deuxième affirmation que nous pouvons souligner, que les deux petites paraboles de l’homme qui bâtit une tour et du roi qui part en guerre, constituent un véritable appel à la sagesse et à l’intelligence. En effet, lorsqu’il est question de suivre le Christ comme disciple, il ne s’agit en aucun cas de partir sans réfléchir. Le disciple, au contraire, se doit d’être avisé et, avant de prendre quelque initiative que ce soit, il est appelé à discerner, évaluer, peser les choses, analyser… Les paraboles de la construction de la tour et du départ en guerre sont suffisamment explicites pour que nous les prenions au sérieux : elles résonnent comme une exhortation à mettre en œuvre une véritable méthodologie : l’élément financier, par exemple, est important. Il n’est pas tabou, au contraire : la prévision, l’anticipation des conséquences budgétaires sont décisives etc. Et l’on ne se lance pas à la légère dans un projet de vie, un projet d’Eglise quel qu’il soit. Vous imaginez la force d’une telle parole, et la puissance évocatrice qu’elle a mis en œuvre, de sorte que les premières communautés chrétiennes, déjà, ont du être attentives à cet aspect des choses dans leur témoignage, et ont peu à peu mis en place, très tôt, à vrai dire, des équipes de responsables, des ministères, des structures. De même, l’idée de partir en guerre qui fait référence à la stratégie, à la conduite de projet, avec la nécessaire conscience qu’il existe donc des rapports de force, des circonstances plus ou moins favorables, un contexte social, économique, politique, religieux dans lequel on s’engage…cette idée a amené les premiers chrétiens à être sage dans un monde mouvant, parfois hostile, en tout cas incertain. Et Jésus, au lieu de séduire et de circonvenir les disciples en occultant les risques et les difficultés, au lieu d’endormir la vigilance de ses interlocuteurs, les alerte donc, les met en garde contre toute décision hâtive, superficielle et finalement peu sérieuse parce que peu réfléchie. Il fait appel à leur intelligence.

3°) Discerner les priorités, faire preuve d’intelligence dans l’élaboration et la conduite de projets, et enfin, troisièmement, « porter sa croix », « renoncer à tout ». Porter sa croix, dans le langage courant, consiste à souffrir et accepter cette souffrance, à supporter les épreuves de la vie, qu’elles soient grandes ou petites. Mais ici, il s’agit un peu d’autre chose, d’après le contexte de notre récit. La coutume romaine était en effet la suivante : celui qui était condamné à mort par crucifixion devait porter jusqu’au lieu de l’exécution du supplice la lourde barre de bois, le patibulum, qui allait être joint au pieu déjà fiché en terre. Porter sa croix, c’était donc, dans ce temps de l’accomplissement da la peine, montrer, manifester publiquement qu’on marchait vers la mort. Pour le disciple du Christ, porter sa croix en revient par conséquent à reconnaître publiquement, c’est-à-dire à être conscient, à discerner avec d’autres qu’une sentence capitale pèse sur lui, comme la croix pèse sur les épaules du condamné. Mais de même que le Christ a porté sa croix, a subi la sentence, et puis, le troisième jour, est ressuscité des morts – c’est-à-dire précisément que cette sentence n’a pas été le dernier mot sur sa vie-, de même le disciple porte sa croix, conscient de ses limites, conscient de la mort vers laquelle le péché le mène, mais aussi et surtout conscient de la vie nouvelle à laquelle il est appelé, et en témoignant publiquement. Renoncer à tout et porter sa croix, dans ce contexte, en revient alors non pas à tout rejeter, à se cacher dans le désert, ou bien à se complaire dans la souffrance ou la mortification, mais à prendre conscience -là encore- que toute possession, tout bien, toute richesse de ce monde est, dans l’ordre des priorités, au moins seconde. Non pas inutile, mais seconde, c’est-à-dire qu’elle peut être placée, dans la foi confiante, au service du Christ.

Ces trois enseignements sont donc pour vous, de la part de Jésus qui appelle ses disciples :

-   l’apprentissage inlassable d’un bon discernement des priorités, malgré les risques de dissension et de tension dans les relations interpersonnelles,
-   la nécessaire réflexion avant d’entreprendre un projet au service du Christ,
-   et le renoncement à tout, c’est-à-dire la sage capacité de placer au coeur de sa vie la confiance en Dieu, en portant sa croix, même si elle est huguenote ( !), comme un témoignage tourné vers l’espérance. Sous le double signe de la mort et de la résurrection, sous le double signe de la reconnaissance de notre finitude et de l’espérance en la vie nouvelle,

Amen


[1] Le verset 25 écrit littéralement « Si quelqu’un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère…il ne peut être mon disciple ». Le verbe Misein, d’où sont venus les mots misanthrope, misogyne…est en effet assez fort pour inquiéter, et alerter le disciple sur la radicalité potentielle de ses choix. On pense aussi à l’appel des douze qui quittent leur lieu de vie pour aller sur les traces du maître.