Luc 10, 25-37. – « Le Samaritain, le Christ, la grâce »

Dimanche 26 juin 2011, par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et soeurs,

On trouve tout chez le Samaritain !

Je veux dire par là que les interprétations de ce récit ont fait l’objet d’une multitude de commentaires au long des siècles. Et s’il fallait qualifier ces commentaires et désigner ces interprétations, j’en retiendrais trois types.

Le premier, le plus classique, celui que la tradition des Pères a développé de façon constante et unanime, est le type allégorique. Le deuxième est le type moral ou éthique, et le troisième est celui que je nomme christique.

Mais après tout, ces interprétations, aussi différentes soient-elles selon leur type, ne sont pas forcément incompatibles entre elles : chacune a ses qualités et ses défauts, et chacune éclaire le texte à sa manière.

Le premier type d’interprétation, allégorique, peut se lire aisément comme inscrivant l’histoire du Samaritain dans un contexte de polémique anti-juive, et là n’est pas son moindre défaut. Le deuxième type d’interprétation, éthique, celui que l’on développera intensément dès le temps de la Réforme, ne manque pas de se référer, pour sa part, à un contexte de polémique anti-catholique, et là encore les choses méritent d’être corrigées ou nuancées. Le troisième type, christique, place enfin ce récit et son interprétation dans le contexte d’une compréhension radicale du message de l’évangile à peine recevable, que ce soit hier ou aujourd’hui, j’y reviendrai à la fin du propos.

Les Pères ont effectivement appliqué la méthode allégorique à cette page d’évangile : Origène, se réclamant d’une interprétation qui le précède (ce qui la fait remonter déjà à la fin du IIè siècle) commente ainsi : « L’homme signifie Adam, avec la vie qu’il menait d’abord, puis avec la chute causée par la désobéissance. Jérusalem signifie le Paradis, ou la Jérusalem d’en haut. Jéricho, c’est le monde. Les voleurs sont les forces adverses, soit les démons ou les faux maitres qui se présentent au nom du Christ. Les blessures sont la désobéissance ou les péchés. L’homme est dépouillé de ses vêtements, c’est à dire qu’il perd l’incorruptibilité et l’immortalité, et qu’il est spolié de toute vertu. Il est laissé à demi-mort, parce que la mort a gagné la moitié de la nature humaine…Le prêtre, c’est la Loi. Le Lévite, ce sont les Prophètes. Le Samaritain, c’est le Christ qui a revêtu la chair de Marie. La bête de somme, c’est le corps du Christ. Le vin, c’est la parole d’enseignement et de remontrance. L’huile, c’est la parole de philanthropie et de pitié ou d’encouragement. L’hôtellerie, c’est l’Eglise. L’hôtelier, c’est l’ensemble des Apôtres et de leurs successeurs, évêques et didascales des Eglises ou bien les Anges qui président à l’Eglise. Les deux deniers sont les deux Testaments, l’Ancien et le Nouveau ou la charité envers Dieu et envers le prochain, ou encore la connaissance du Père et du Fils. Le retour de Samarie, enfin, c’est le second avènement du Christ. » [1]

Saint Augustin poursuit cette interprétation : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho… Cet homme représente Adam avec tout le genre humain ; Jérusalem, la cité céleste de la paix dont l’homme a perdu la félicité par son péché ; Jéricho qui signifie Lune est la figure de notre mortalité qu’on voir successivement naître, croître et mourir. Les voleurs sont les démons et ses anges qui l’ont dépouillé de l’immortalité…Le Prêtre et le Lévite qui passèrent outre après l’avoir vu, représentent le sacerdoce et le ministère de l’Ancien Testament, impuissants pour le salut de l’homme. » [2]

Sévère d’Antioche, pour sa part, reprend l’essentiel de l’argumentaire et développe ainsi : « La Loi donnée par Moïse a passé ; elle a regardé l’humanité gisante et agonisante. Le Prêtre et le Lévite de la parabole symbolisent en effet la Loi, puisque c’est elle qui a introduit le sacerdoce lévitique. Mais si la Loi a regardé l’humanité, elle a manqué de force ; elle n’a pas conduit l’humanité à une guérison complète, elle n’a pas relevé celle qui gisait. Comme elle manquait d’énergie, elle a dû nécessairement s’éloigner après une vaine démarche. Car la Loi offrait des sacrifices et des offrandes, comme l’a dit Paul, « qui ne pouvaient rendre parfait, sous le rapport de la conscience, ceux qui pratiquaient ce culte », parce que « le sang des taureaux et des boucs était absolument impuissant à ôter les péchés… ».

L’allégorie n’oublie rien, ne manque aucun élément du texte, et rappelle combien tout ce qui est énoncé dans le récit se rapporte à telle ou telle réalité que l’Ancien Testament porte en lui-même mais sans jamais aboutir, sans jamais satisfaire, et sans jamais convaincre. L’allégorie se fonde ainsi sur une insuffisance, une incomplétude, une imperfection, un manque, un défaut, …une faute. Elle pousse à la faute anti-juive, et c’est insupportable.

La Réforme, avec Luther ou Zwingli, citera ce texte selon une interprétation éthique pour y déceler et dénoncer la tentation de suivre les préceptes d’une loi -ici la loi religieuse ecclésiale- qui ferme les yeux sur le monde et ses réalités souffrantes, à l’image du prêtre et du lévite qui n’accomplissent des œuvres que pieuses, alors qu’il faudrait qu’elles soient sociales, concrètes et gratuites. La Réforme dénonce toute loi religieuse qui, par excès de zèle, préserve de l’impureté (le contact avec un blessé ensanglanté est interdit à qui veut rester pur) ou de tout compromis avec un inconnu.

Le « Sermon sur les bonnes œuvres », les commentaires de l’évangile de Luc ou certaines pages de Calvin dans son « Institution de la religion chrétienne » illustrent cette position.

La pointe est alors l’appel à la responsabilité du chrétien et à l’action. La pique est adressée à la théologie romaine qui prône les œuvres mais en méconnaît le sens véritable : celui du témoignage de la foi, comme acte gratuit autant que responsable.

Ce type d’interprétation éthique se poursuit et se développe jusqu’aujourd’hui. Il s’enrichit de commentaires où le récit se reçoit et se comprend sur un plan plus exigeant encore, et comme un appel du Christ à « se rendre le prochain de l’autre », au lieu de n’y voir l’autre que comme un prochain à aider.

Se rendre le prochain de l’autre : c’est là le coeur du message.

C’est à dire accepter la finitude de l’homme, de tout homme, et par conséquent aussi sa propre insuffisance. Et reconnaître que cette nécessaire altérité nous fait homme à part entière, dans la relation avec autrui qu’elle instaure.

Se rendre le prochain de l’autre qui souffre, c’est alors être pleinement humain, car on devient soi et pleinement soi « dans la relation » avec autrui.

Être humain, ici, est alors à comprendre en premier lieu comme être en lien, relié, rallié, et solidairement allié sur les chemins de misère, de violence et souffrance.

Le Samaritain qui se fait le prochain du blessé et le soigne met ainsi en route tout un processus de vie, d’humanité et de civilisation, engageant une série de choses qui se révèlent d’une richesse infinie dans l’interprétation contemporaine : par le paiement des soins, il crée un circuit financier de solidarité, par la réquisition de l’auberge il invente l’hospitalisation et la responsabilisation du personnel soignant, et par sa promesse de visite en retour, une forme de suivi médical et social. Le samaritain -lui l’exclu et le méprisé, lui dont on n’attend rien de bon pour la société- met en œuvre une dynamique de socialisation du soin et une prise en charge du patient, et il ouvre un possible au « vivre ensemble » entre personnes différentes.

Il crée entre ces personnes qui ne se connaissent pas et qui dès lors s’entraident, de l’institutionnel et du politique, et il met en symbole la cité par l’inauguration d’une citoyenneté solidaire…

-  N’y at-il pas dans cette chaîne d’interactions imaginées et sans cesse en mouvement les signes de la vocation d’une paroisse comme la vôtre ?

L’on peut enfin ajouter à ce type d’interprétation le type que je qualifiais de christique. Le Samaritain, comme l’avait déjà signalé Origène dans l’extrait cité, est en effet, une image tout à fait possible du Christ.

Il est comme lui « présent-absent », présent au moment des faits puis absent le reste de l’histoire, laissant à chacun sa liberté et sa responsabilité, tant celle de l’aubergiste que celle du blessé, du prêtre et du lévite, ne s’imposant jamais ni ne culpabilisant quiconque.

Le Samaritain, à l’image du Christ, peut alors être chacun de nous, puisque Christ est en nous, puisque « Christ vit en nous », et si nous passons, comme lui, par quelque Jéricho, et si nous savons voir, comme lui, la détresse humaine et nous faire le prochain de celui qui est blessé, nous pouvons à notre tour, comme l’écrivait Luther, « être un Christ pour notre prochain ».

-  N’y a t-il pas là, dans cette invitation à être Christ pour notre prochain, les termes essentiels de la vocation de chacun d’entre vous ?

Les Pères, déjà, avaient donc bien vu cette image christique. Ils avaient peut-être saisi eux aussi, sans y insister cependant, combien le Samaritain, c’est à dire le Christ, le méprisé, le paria, celui que l’on moque- est celui-là même qui pourtant, le moment venu, offre la vie a qui en a vraiment besoin.

Or cette lecture rappelle étonnamment, et en cela elle est passionnante, combien ce salut est un salut inattendu, inespéré, quasi improbable et même inimaginable, précisément par ceux qui ferment les yeux au passage alors que le sang coule et que la victime est abandonnée à son sort par le monde.

Et elle rappelle en même temps qu’il y a en Christ, malgré la méchanceté des hommes et leur aveuglement, un salut toujours possible.

Ce type d’interprétation christique qui insiste sur l’inattendu du salut redit à sa façon combien la rencontre avec le Christ dépend exclusivement de lui et non des hommes, combien l’offre du salut est dans les mains du Christ qui passe, et en aucun cas dans les nôtres, bref combien la grâce, la miséricorde et la paix sont en lui et ne dépendent en aucune manière de notre bon vouloir ou de nos actes : radicalité d’une grâce et d’un salut compris comme dons gratuits, au détour d’un chemin, d’une route, ou dans les circonstances inattendues de nos vies fragiles. Radicalité d’une grâce et d’un salut mettant en œuvre soudain tout un processus social et toute une dynamique de vie et de relations humaines, et dont l’origine est en Dieu seul.

Sur ces chemins et sur ces routes, sur nos chemins et sur nos routes, le Christ, donc, tel le Samaritain, avance et vient à notre rencontre. Certains ferment les yeux ou détournent le regard, mais d’autres sont vus et approchés par lui, relevés, redressés, mis en route à leur tour : « Va et fais de même ! » nous lance t-il.

Arbitraire incompréhensible ? Non, grâce inattendue, salut inespéré d’un Dieu qui vient pour ceux qui se savent perdus et qui sont retrouvés et ressuscités !

Que sur vos chemins, le Christ vous rencontre, comme il rencontre aujourd’hui même pour leur joie et leur salut Fleur [3] et toute sa famille !

Frères et soeurs, chers amis, le Christ vient, il passe dans vos vies, soyez aux aguets, Amen.


[1] In Luc, hom.34, Rauer p200-2002, et In Cant. Prolog., cités par H. De Lubac, Catholicisme, 3è éd., Paris, 1938.

[2] Quaest.Evang. Lib.II, in Luc, quaest.XXI, P.L, 35, col.1341.

[3] Fleur Douxami a été baptisée ce jour.