Luc 1, v. 46-55 : « Le Magnificat, un cri de joie, un chant de contestation, un message d’espérance »

Mardi 25 décembre 2007 – par François Clavairoly

 

Chers amis, chères amies, frères et sœurs en Christ,

Il est bon qu’un évangile commence par un cantique, une louange, un cri de joie. Il est bon que la foi chrétienne, avant d’être doctrine ou catéchisme soit musique et chant ! La grande tradition de l’Eglise ne s’y est pas trompée en faisant de la foi une occasion sans cesse renouvelée de louange et de liturgie mises en musique. Ici, Marie, figure éminente et conjoignant dans sa personne même Israël et l’Eglise, chante sa joie d’être au bénéfice de la grâce de Dieu. Et peu importe si ce cantique est un antique psaume recomposé ou un chant de la foi d’Israël christianisé, Marie met tout son cœur dans la louange. Et nous avec elle. Cette louange chantée, comme le note l’un de ses plus illustres lecteurs, Martin Luther [1], dans son fameux commentaire du Magnificat, raconte les six œuvres de Dieu :
-  1°) la miséricorde
-  2°) la destruction de l’orgueil spirituel
-  3°) la ruine des sages et des puissants
-  4°) l’élévation des petits et des humbles
-  5°) la rassasiement des affamés
-  6°) la mise en question des riches Et dans une vision d’ensemble, le Réformateur rappelle combien ce chant est avant tout et tout entier à la gloire de Dieu. Marie, comme Myriam au temps de l’Exode, exalte son Dieu qui délivre son peuple et le monde entier. Et si nous lisons aujourd’hui ce chant, nous pouvons nous aussi, à notre tour, être rendus bienheureux, c’est-à-dire nous trouver assurés de ce salut et de cette délivrance. Car au travers même des épreuves et des conflits, dans les rapports de force que la vie met en place devant nous, nous assurons qu’il est à l’œuvre et que cette œuvre remet en question l’ordre apparent des choses, l’ordre établi, l’ordre terriblement injuste du monde. Telle est la force du Magnificat. Il est l’expression d’une humble servante, et d’une Eglise somme toute fragile et sans pouvoir, mais en même temps il désigne celui qui agit pour venir en aide à son peuple dans la souffrance, et à chacun de nous qu’il n’oublie pas, dans les difficultés, selon les promesses qu’il a faites. Au fond, ce qui a toujours intrigué le lecteur de ce psaume est en réalité son projet, ou plus exactement la mise en perspective dans l’histoire des hommes du projet que Dieu y présente, comme si nous avions affaire dans le récit articulé autour des six œuvres de Dieu, à un triptyque, à trois tableaux, trois temps, pour décrire ce grand œuvre :
-  1°) le temps de la louange, pour aujourd’hui, une louange au présent : « Mon âme loue l’Eternel, mon coeur est plein de joie ». (cf. le point 1 du commentaire de Luther)
-  2°) le temps du rappel et de la mémoire de tout ce que l’Eternel a fait hier, dans le passé. Et c’est le souvenir chanté de tous les hauts faits et de toute l’histoire d’Israël. (cf. les points 2 à 6 du commentaire de Luther)
-  3°) L’ Eternel qui n’a pas oublié Abraham et qui lui a manifesté jadis sa bonté n’oubliera pas non plus ses descendants, pour toujours : il y a là l’allusion transparente à une espérance, à un devenir, et aux promesses qui n’ont pas fini de produire leurs effets dans l’avenir.

Celui qui s’associe par la pensée et par la foi au chant de Marie ressent et vit alors dans son présent une grâce de Dieu, ancré dans le souvenir des promesses de jadis, et porté dans l’espérance de ses réalisations futures. Ce chant, finalement, contient malgré tout quelque enseignement d’ordre catéchétique ou doctrinal, et il porte en lui un véritable message. Ce message, en ouverture de l’Evangile de Luc, est celui de Noël : Le Seigneur veut habiter l’Histoire avec nous, et désire y demeurer impliqué, dans une perspective de justice et de salut. Annoncer cette nouvelle, cette information, cette bonne information autour de nous, signifiera que l’œuvre de celui auquel nous croyons n’est en rien intemporelle, céleste et désincarnée, car elle a quelque chose à voir avec nos existences mêmes, nos vies, nos sociétés, nos émotions, nos indignations et nos élans. Emmanuel, « Dieu parmi nous », Jésus, « L’Eternel délivre », compagnon de nos vies, en campagne dans notre monde, a décidé non seulement de pointer nos errements et nos fautes mais de les pardonner, et ce afin de nous mobiliser en Christ, dans une marche vers son Royaume dont les valeurs de justice et de partage contestent violemment les nôtres, les interpellent et les questionnent, hier aujourd’hui et demain,

Amen


[1] « Le Magnificat traduit en allemand et commenté par le docteur Martin Luther, aug. », Œuvres, tome III, p12ss, Labor et Fides, Genève, 1964.