Luc 1, 26-38 – « Marie, la première justifiée par la grâce, dans la nouvelle alliance… »

Dimanche 18 décembre 2005 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Porter trois regards sur ce récit, développer trois visions, autrement dit trois lectures, afin de mieux comprendre et de mieux recevoir le message qu’il contient, voilà ce qui est proposé. Et après la présentation de ces trois lectures, en forme de conclusion, nous recevrons l’annonce renouvelée d’un possible redéploiement de sens et d’espérance pour chacun de nous. Trois regards, trois lectures que je nommerai tout d’abord lecture mythologique, puis lecture critique et enfin lecture pour aujourd’hui.

La première lecture est inévitable et nécessaire si nous voulons prendre réellement au sérieux ce texte de l’évangile que la perspicacité des hommes a scruté depuis tant de siècles. Cette lecture pose naturellement et principalement la question de l’origine : l’origine de Jésus. Et elle se doit de restituer le cadre culturel et religieux d’ensemble où se fait jour la démarche naissante de la réflexion de l’Eglise primitive sur la christologie, c’est à dire sur le processus d’interprétation concernant l’origine et l’identité théologique de cet enfant à naître.

Certes, la bible elle-même connaît déjà plusieurs récits de naissances étranges ou miraculeuses : le livre de la Genèse en son chapitre 6 évoque pour sa part des êtres appelés nephilim, et une sorte d’engendrement peu commun sur notre terre, dont le récit ne révèle finalement pas grand-chose, de même qu’il raconte la naissance impossible, à vues humaines, d’Isaac. Il faut citer encore l’histoire de la naissance de Samuel dont les parents devenus vieux ou stériles n’osent plus attendre ce genre d’événement, ou bien encore celle de Jean Baptiste, le fils inattendu de Zacharie et d’Elisabeth, eux aussi très âgés. Mais il faut peut-être et surtout prendre en compte, pour éclairer l’ensemble, les récits anciens de l’Egypte, le culte du soleil et la religion d’Isis tellement répandue dans tous les lieux de l’empire et dans les régions où s’écrivent les évangiles. « Au jour du solstice d’hiver, Hélios s’est emparé du pouvoir et sous son règne a lieu sur la terre la naissance d’un enfant et d’une ère nouvelle ». Cette phrase résume la conviction antique des égyptiens, et il faut reconnaître que, même en Palestine, la religion juive n’a pas été totalement à l’abri de ce type d’influence étrangère. Non seulement l’astrologie [1] et le symbolisme solaire étaient très répandus, mais aussi le motif de la naissance d’un enfant providentiel. Antiochus IV avait, par exemple, introduit un culte du Soleil à Jérusalem et lorsque les juifs ont purifié et rouvert le Temple, le jour de la fête de la Dédicace, l’équivalent du 25 décembre, ils y ont célébré la lumière [2]. La doctrine chrétienne du Messie, c’est-à-dire l’une des premières élaborations de la christologie, n’a donc pas pu ne pas être touchée par ces espérances à la fois diffuses et courantes d’un sauveur humain et divin tout à la fois. « La fin des temps est proche, un enfant divin va naître. C’est lui qui est appelé à mettre fin au péché ancien et à renouveler l’humanité pour qu’une ère de paix et de justice se lève. Dans l’univers entier, dans les cieux et sur la terre, règne la joie ». Tel est le sens de la quatrième églogue de Virgile qui pourrait presque servir d’introduction à ce récit lucanien de la nativité. D’autres citations, par ailleurs, font état d’une annonciation à la jeune mère d’Eon : une voix lui parle et lui annonce au nom d’Hélios la naissance de l’enfant.

La filiation divine joue par conséquent un grand rôle dans la religion égyptienne et dans l’idéologie pharaonique. Le dieu solaire Amon-Râ est le père du roi, et ce dernier porte le titre de Fils. Et un protocole d’intronisation en trois phases se trouve être très ressemblant à la structure même de Luc 1 v31-33, comme à d’autres passages christologiques :
-  Le fils reçoit la vie divine.
-  Il habite avec les dieux.
-  Il devient maître du monde.

Parmi les attributs qui le caractérisent, nous trouvons ainsi non seulement la filiation, mais encore la grandeur [3]. Par ailleurs, le roi, comme fils, est aimé et élu par le dieu. Des textes cités par Philon d’Alexandrie et Plutarque qui parlent d’un engendrement par l’esprit portent eux aussi, certainement, la marque de cette théologie égyptienne partagée par un grand nombre.

La lecture mythologique nous ouvre ici bien des pistes qu’il faudrait évidemment suivre de façon plus détaillée. La prise au sérieux de l’histoire comparée des religions permet en effet une véritable rencontre avec notre récit de l’évangile. Elle nous plonge dans un monde de représentations qui n’est plus le nôtre mais, en élargissant la vision du paysage religieux de l’époque biblique, elle en facilite notre compréhension. Du moins nous laisse t’elle entendre que l’évangéliste Luc qui n’ignore rien de tout ce contexte d’ensemble dans lequel il est lui-même plongé, sait cependant discerner, trier et choisir dans le matériau théologique dont il dispose, les termes justes qui vont lui permettre de transcrire ce qu’il veut exactement dire à ses lecteurs. Il oriente son récit de l’annonciation, et ne fait pas seulement une reproduction écrite de ce qui existe par ailleurs. Il offre une interprétation [4] du sens de l’origine de Jésus, et ne se contente pas d’être seulement un rédacteur sous influence du milieu ambiant. Il reformule et restitue autrement ce qu’il connaît de sa propre culture, il adapte intelligemment, par exemple, ce protocole d’intronisation royale au projet théologique qui est le sien. Apparaît alors l’intérêt de la deuxième lecture, la pertinence du deuxième regard si nécessaire à la réception et à la compréhension d’un tel récit biblique : le regard critique du chrétien qui voit en Jésus non pas un héros, un demi-dieu ou un Fils de dieu à la manière de l’Egypte, mais un Messie au destin tragique, un roi, certes, mais un roi sans terre et sans armée. Un envoyé de Dieu, mais sans autre puissance que celle de l’Esprit dont la mission n’est pas de faire briller l’Olympe ou de magnifier Pharaon mais de sauver les pauvres, de relever les humbles et de guérir les malades [5]. Un roi dont le règne est tout entier mis au service des hommes et de chacun de nous, non de sa propre gloire. Un messager qui nous concerne et nous touche aujourd’hui. Cette lecture critique laisse entrevoir alors les deux grands thèmes majeurs de la conscience chrétienne concernant l’origine du Christ : L’incarnation, d’une part, cette folie de Dieu lui-même, et cette prise de risque insensée qui le fait advenir [6] parmi nous [7], par une jeune fille de Nazareth nommée Marie, dans une singularité humble et fragile, et dans une confiance offerte et têtue. Et puis la promesse, d’autre part, c’est-à-dire l’engagement selon lequel son règne -celui de Jésus, du Messie, du Fils de Dieu…- n’aura pas de fin, de sorte que personne sur la terre ne soit oublié par Dieu, de sorte qu’à chaque génération, de sorte qu’à chaque naissance d’un enfant, à chaque Noël, le salut soit à nouveau annoncé, proclamé et qu’il touche les humains dans leur vie et leur histoire.

L’incarnation sera donc l’épreuve de vérité de la folie de Dieu, provoquant la rencontre avec l’histoire des hommes. Et la promesse sera l’épreuve de vérité de la fidélité de Dieu, provoquant l’espérance en chaque être humain, une espérance plus jamais déçue.

Deux autres thèmes, au moins, apparaissent aussi dans l’interprétation lucanienne issue de ce récit de l’annonciation : la virginité de Marie, tout d’abord, à savoir très exactement son incapacité à faire d’elle-même quoi que ce soit dans cette histoire, qui provienne de son initiative, de ses propres qualités humaines ou de ses propres œuvres. « Elle ne connaît pas encore d’hommes » énonce-t-elle à l’ange Gabriel, et elle n’a strictement rien fait ! Elle se trouve en revanche pleinement, et sans avoir rien demandé, au bénéfice de l’action de Dieu : elle est alors, selon le mot de l’ange « comblée par la grâce ». Et puis, outre le thème de la virginité de Marie, celui de la christologie, à savoir l’effort théologique et spirituel d’identification de Jésus comme étant aux yeux de la foi certainement « un peu plus » que le fils de Marie [8], un peu plus qu’un prophète, un peu plus qu’un être exemplaire… Ici, l’évangéliste Luc dit de Jésus qu’il sera « grand », il annonce qu’il s’agit du Fils de Dieu, et qu’il est le descendant de David dont le règne durera éternellement, comme si l’antique promesse de Nathan trouvait enfin son roi pour s’accomplir et se réaliser. [9] Déjà dans ces quelques versets se déploie donc la conviction qu’entre ici en action un Dieu de la grâce et de l’amour (incarnation et promesse), un Dieu de l’élection et du salut (virginité et christologie « haute »).

Il nous reste enfin, pour finir, à suivre une lecture « pour aujourd’hui », pour chacune et chacun de nous, une lecture plus personnelle et plus actuelle. Cette lecture nous autorise à revenir au texte et à le prendre pour ce qu’il est, même s’il parle des anges – et il est parfois si difficile de croire aux anges, pour beaucoup d’entre nous -, même s’il parle de « Fils de Dieu » -e t il est si difficile de comprendre ce genre d’expression -, même si le monde de représentations du monde et des dieux n’est plus le nôtre. Il est possible d’assumer tout cela, dans une lecture personnelle, si nous comprenons qu’il y a là aussi l’annonce, l’annonciation d’un Dieu qui fait le choix du particulier – Marie de Nazareth – pour atteindre l’universel – le salut du monde -, le choix d’une personne pour que tous aient leur place au sein de l’humanité, le choix d’une naissance qui dise le potentiel immense de la vie à venir comme s’il y avait dans cette naissance la parabole d’un potentiel immense de salut qui va se déployer pour tous, le choix, enfin, d’un lieu singulier et d’une histoire datée pour ouvrir les hommes à la dimension proleptique du Royaume à venir, entre le temps de l’incarnation et celui de la promesse.

Gardons-nous donc de lire ce récit d’un regard distrait et hautain, juste un peu méprisant à cause de la présence dérangeante d’un ange ou de la mise en récit d’une naissance miraculeuse : il n’y a ici, en réalité, aucune disqualification du discours religieux ou du discours mythologique. Il y a au contraire, en un geste étonnant et courageux de l’auteur biblique, relecture, reprise et reformulation de ces discours. Il y a, en quelque sorte, requalification de la personne humaine dans son effort d’intelligence et de recherche de la foi. Il y a requalification de l’humain, et cet humain, Marie en est la figure exemplaire, elle qui, comme chacun de nous, n’y est pour rien. Or en terme théologique, et plus particulièrement dans le langage théologique issu de la Réforme, cette requalification de l’être humain, cette nouvelle définition se nomme justification par la grâce. Marie est bien la première « justifiée par grâce » de la nouvelle alliance, elle qui a la foi et qui n’a rien fait, qui n’a rien à faire ni rien à prouver, et qu’un seul mot à dire à son Dieu en forme d’ainsi soit-il : amen !

La lecture personnelle de ce récit nous permet enfin d’entrer à notre tour, après Marie, dans une véritable proximité de Dieu : A nous, il revient en effet, d’après l’évangéliste Luc et notre lecture pesonnelle, de consentir à cette proposition de rencontre avec le Christ (incarnation). A nous, il revient de confier nos vies à sa fidélité (promesse). A nous de dire dans les jours sombres comme dans les jours heureux « Qu’il m’advienne selon ta parole ». A nous de vivre l’annonciation,

אָמֵן

[1] Cf. Mt et la référence aux mages venus d’orient.

[2] Cf. François Bovon, « L’évangile selon saint Luc 1-9 », Labor et Fides, Genève, 1991, 68 ss. L’auteur note aussi que si l’Eglise ancienne a fêté pour sa part la Nativité le 25 décembre ou le 6 janvier, « ce fut pour lutter contre des fêtes païennes du Soleil, mais non sans sensibilité aux connotations que ces fêtes avaient en commun avec les récits de la Nativité ».

[3] Cf. Lc 1v 32, et la citation très ressemblante de l’astrologue Héphestion, in op.cit note 2.

[4] Il faudrait ajouter à cette interprétation les nombreuses interprétations des peintres et des artistes chrétiens qui ont représenté l’annonciation.

[5] Lire attentivement le cantique de Marie.

[6] De là le terme si spécifique de l’avent.

[7] De là le nom d’Emmanuel.

[8] C’est ainsi que le Coran nomme Jésus, sauf dans la sourate 2 qui, très élaborée, développe aussi, étonnamment une sorte de christologie « haute » sur le thème non pas du Messie ou du Fils mais de la Parole : Jésus comme Parole de Dieu.

[9] Cf.2 Sam 7.