Juges 9 : « La fable de Jotam » : un appel à l’intelligence et au discernement… »

Dimanche 26 novembre 2006 – par François Clavairoly

 

Frères et sœurs, chers amis,

Le récit du livre des Juges contient dans son chapitre 9 un discours étonnant qui raconte comment les arbres décident d’élire un roi. Il s’agit de ce que l’on appelle l’apologue ou la fable de Jotam.

Jotam [1] est le plus jeune des soixante dix fils de Yerubaal/Gédéon. Il échappe au massacre de ses frères perpétré par leur demi-frère Abimélek qui devient alors roi de SichemA [2] .

Informé de l’intronisation royale de cet assassin par les notables et les habitants de Sichem, il s’adresse à eux sur le mont Garizim et dénonce un tel choix par cette fable :

Les arbres demandent un roi, raconte t’il, et s’adressent alors à l’olivier. Celui-ci refuse l’offre car il considère comme le plus important de produire de l’huile tant appréciée « par les dieux et par les hommes ». Ils s’adressent alors au figuier qui réagit de même, puis à la vigne. Finalement ils vont se tourner vers le buisson d’épine qui, lui, acceptera dans ces termes d’être le roi de tous les arbres : « Si vraiment vous vouez me choisir comme roi, venez vous placer sous mon ombre ! Si vous ne le faites pas, qu’un feu jaillisse de mes épines et brûle même les cèdres du Liban ! »

Outre le fait que le buisson d’épine ne donne pas beaucoup d’ombre, la réalité de cette élection envisagée par les arbres ne laisse vraiment rien augurer de bon pour personne, et la menace d’un feu jaillissant des épines vient conforter cette triste impression.

Nous pouvons alors lire cette fable de plusieurs manières :

- Tout d’abord, il s’agit d’une mise en garde de Jotam contre la violence avérée d’Abimélek, le mauvais roi de Sichem. Il y a là un discours qui prend parti contre ce roi, et un choix de Jotam contre la situation qui est faite au pays et au peuple. Et nous pourrions lire cette fable comme un discours politique imagé et féroce situant désormais Jotam dans le camp de l’opposition.

- Mais cette lecture qui personnalise le problème et dresse Jotam contre Abimélek, ne fait pas entièrement droit au sens profond du discours : la pointe de la fable consiste, en effet, en une mise en cause du système lui-même et de l’institution royale. Les arbres veulent, certes, un bon roi, mais leur choix va se heurter à plusieurs refus motivés, et se réduire, en fin de compte, à celui du plus mauvais candidat, à savoir le buisson d’épine. Nous sommes donc en présence, avec cette fable de Jotam, d’un type de discours qui peut être caractérisé comme étant antiroyaliste, qui met en cause la volonté des Israélites d’établir parmi eux un système politique semblable aux autres nations : la royauté. Il est vrai qu’avant la royauté, le peuple d’Israël était dirigé par des hommes choisis par Dieu qu’on appelait les « Juges », d’où le titre du livre de la bible qui relate cet épisode (Les Juges en Israël ont pour nom Otniel, Ehoud, Shamgar, Débora, Barak, Gédéon, Tola, Yahir, Jephté, Ibtsan, Elon, Abdon, Samson).

Le peuple vit donc une sorte d’incertitude institutionnelle, et traverse une période de transition qui aboutira, de fait, et malgré des oppositions comme celle de Jotam, à la royauté d’Israël et de Juda. Le récit de Juges 9 porte ainsi la trace de ces débats et de ces controverses. Il illustre avec humour et sérieux tout à la fois, les enjeux qui se présentent au peuple quant à son avenir.

- Et c’est au sujet de cet « avenir » à choisir par le peuple, que la fable alerte le lecteur. Il y a, en effet, dans ce récit un appel à l’intelligence et au discernement. Ce sera là une troisième manière de lire la fable.

Un appel à l’intelligence tout d’abord. Il est évoqué par la description des arbres qui sont conscients de la qualité et de la grandeur de leur mission sur terre (produire pour les dieux et les hommes de l’huile, des fruits sucrés, du vin, c’est-à-dire, en terme humain, assumer pleinement sa fonction, son métier, ses compétences) et qui refusent d’abandonner cette mission pour faire autre chose -être roi !-.

Cette intelligence est précieuse, car elle empêche celui qui en est doté de se détourner de sa noble fonction et de ses responsabilités, et de se laisser tenter par les sirènes du pouvoir, alors que là n’est pas sa vocation. Une intelligence qui aide à résister.

Un appel au discernement, ensuite. Au discernement de ceux qui choissent et qui élisent. Et qui sont exhortés par la fable à ne pas baisser leur exigence au fur et à mesure que s’expriment les refus des uns et des autres, au point de se laisser piéger par le pire des candidats et de le regretter ensuite, amèrement.

La fable de Jotam peut donc être lue avant tout comme cet appel à l’intelligence des uns et au discernement des autres. Elle est prophétique, en quelque sorte, et nous rappelle que la recherche de ce point d’équilibre si difficile à trouver pour que se gouvernent les hommes, est dans nos mains.

Et que ce choix, fondé sur l’intelligence et le discernement, nous pouvons, dans la prière, le confier à Dieu qui mystérieusement conduit l’histoire. Au moment où se prépare une année d’élection, méditons encore la fable de Jotam,

Amen

[1] Yotam : « Yah (Dieu) est intègre ».

[2] Abimélek sera blessé à mort quelques temps après lors du siège de la ville de Tébès. Il reçoit une grosse pierre qu’une femme jette du haut de la tour assiégée, et qui lui fracasse le crâne. Il demande alors à son officier de l’achever d’un coup d’épée « pour qu’on ne puisse pas raconter qu’une femme m’a tué » (Jg 9 v54).