Jonas 3, 1-10 – « au delà de l’anecdote, la grâce de Dieu, une et indivisible… »

Dimanche 22 Janvier 2011 par le Dr. Jean VITAUX

 

Une deuxième fois, le Seigneur donna cet ordre à Jonas : « Debout, pars pour Ninive, la grande ville, et fais-y entendre le message dont je te charge. » Cette fois-ci, Jonas obéit à l’ordre du Seigneur et se mit en route pour Ninive. C’était une ville prodigieusement grande, il fallait trois jours pour la traverser. Jonas y fit une première journée de marche en proclamant : « Dans quarante jours, Ninive sera détruite. » Les habitants de la ville prirent au sérieux la parole de Dieu. Ils décidèrent de jeûner et chacun, du plus riche au plus pauvre, revêtit des étoffes de deuil. Quand le roi de Ninive fut informé de ce qui se passait, il descendit de son trône, ôta son habit royal, se couvrit d’une étoffe de deuil et s’assit sur de la cendre. Puis il fit proclamer dans la ville ce décret : « Par ordre du roi et de ses ministres, il est interdit aux hommes et au gros et petit bétail de manger quoi que ce soit et de boire. Hommes et bêtes doivent être couverts d’étoffes de deuil. Que chacun appelle Dieu au secours de toutes ses forces, que chacun renonce à ses mauvaises actions et à la violence qui colle à ses mains. Peut-être qu’ainsi Dieu reviendra sur sa décision, renoncera à sa grande colère et ne nous fera pas mourir. » Dieu vit comment les Ninivites réagissaient : il constata qu’ils renonçaient à leurs mauvaises actions. Il revint alors sur sa décision et n’accomplit pas le malheur dont il les avait menacés.

Jonas est un des douze petits prophètes. Le livre de Jonas est un merveilleux conte dont notre mémoire n’a souvent gardé que les aspects anecdotiques et merveilleux du séjour de Jonas dans le ventre du gros poisson, la baleine n’étant qu’une interprétation moderne non citée dans le texte original. Mais à côté de cet aspect d’image d’Epinal, largement illustrée par les miniaturistes médiévaux, le livre de Jonas est un livre tout à faite original, un conte sans doute, mais un conte philosophique et un conte prophétique.

L’histoire de Jonas est assez simple : appelé par le Seigneur pour prêcher à Ninive et prononcer un oracle contre cette ville dont la méchanceté était montée jusqu’au Seigneur, Jonas fuit, prend une direction diamétralement opposée et, malgré la peur des juifs pour la mer, s’embarque à Jaffa sur la Méditerranée. La colère du Seigneur déclenche une tempête, les marins reconnaissent en Jonas le responsable et le jettent à la mer. Le Seigneur dépêche le gros poisson, qui l’avale et dans le ventre duquel Jonas reste trois jours et trois nuits : c’est une annonce de la mort et de la résurrection du Christ, comme le souligne le Christ lui-même dans les évangiles, en parlant du « signe de Jonas ». Puis Jonas prie le Seigneur, se remet entre ses mains et fait une profession de foi : « Je veux t’offrir des sacrifices et accomplir les voeux que je fais. Au seigneur appartient le salut ». Le Seigneur l’entend et le délivre : le poisson vomit Jonas sur la terre ferme. Et alors débute le texte de ce jour.

Le Seigneur s’adresse à nouveau à Jonas, qui selon des termes même du texte « se leva et partit mais – cette fois – pour Ninive, se conformant à la parole du Seigneur ». Si nous sortons de l’anecdote, cette phrase ne peut que nous interpeller : certes nous ne sommes pas un prophète, ni même un des douze petits prophètes et le Seigneur ne s’adresse pas à nous directement, mais s’il faut que le Seigneur s’adresse deux fois à Jonas et le contraigne par l’épreuve de la nuit dans le ventre du gros poisson, qu’en est-il pour nous ? Nous disposons certes de la parole de Dieu dans les écritures et de la grâce qu’il nous a adressée par le Saint-Esprit pour assumer notre foi, mais entendons nous les prescriptions du Seigneur, et surtout est-ce que nous nous y conformons ? Il est bien clair que nous ne suivons pas toujours et loin de là ses prescriptions, résumées par Jésus dans l’Evangile de Marc (12, 29-31) : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. Voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ces deux là ». Il faut bien reconnaître que dans notre vie quotidienne, nous sommes constamment sollicités par nos soucis, nos occupations, que nous oublions bien souvent le prochain et que nous sommes tentés par nos passions ou attirés par Memmon. Nous sommes donc comme Jonas, qui ne se conforme pas d’emblée à la parole du Seigneur, et seule la grâce du Seigneur peut nous permettre de nous y conformer.

Mais après cette interpellation personnelle, qui touche aussi bien Jonas que chacun d’entre nous, ce texte du petit prophète nous révèle d’autres surprises. Jonas va prêcher et porter son oracle à Ninive, capitale de l’empire assyrien, un des pires ennemis d’Israël, responsable de la destruction du premier temple et de l’exil à Babylone. On peut comprendre la terreur et la réticence de Jonas d’aller donner un oracle aussi impérieux et dérangeant dans la gueule du loup… à Ninive.

C’est un des textes de la bible les plus anciens qui aborde l’universalité de la parole de Dieu. La colère de Dieu s’était jusqu’à présent exercée sur des villes juives pécheresses comme Sodome et Gomorrhe ou contre les ennemis d’Israël (les dix plaies d’Egypte). Mais là Jonas va prêcher à Ninive et son message est reçu, et le Seigneur « revint sur sa décision de leur faire le mal qu’il leur avait annoncé ». Cette universalité du message et de la parole de Dieu deviendra un des thèmes majeurs de la Nouvelle Alliance dans le nouveau testament : accueil des réprouvés d’Israël (péagers, samaritains, ceinturions), mais aussi amour des ennemis : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes est les injustes » nous dit le Christ dans l’évangile de Matthieu (Mt 5,44-45). Et le prêche de l’universalité de la parole de Dieu sera affirmée par le Christ (Mt 28,19) : « De toutes les nations païennes faites des disciples », et amplifiée par les Actes des Apôtres et les épîtres de Paul. Par la prédication de cet oracle à Ninive, Jonas est vraiment prophète, annonçant la Nouvelle Alliance qui s’adresse à tous les hommes.

Jonas est sans doute le seul des petits prophètes qui ai été cité par le Christ dans son enseignement. Outre l’annonce de la descente aux enfers et de la résurrection du Christ tel Jonas passant trois jours et trois nuit dans le ventre du gros poisson, Jésus n’hésite pas à revenir sur la conversion de Ninive suite à l’oracle de Jonas : « Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car ils se sont convertis à la prédication : eh bien ! Ici, il y a plus que Jonas », dit il en répondant aux scribes et aux pharisiens qui lui demandaient de faire un signe (Mt 12, 38-42). Et Jésus insiste en leur signifiant qu’il ne leur sera pas donné d’autre (signe) que le signe du prophète Jonas. C’est dire l’importance de ce livre prophétique d’apparence merveilleuse et anecdotique.

Jean Calvin ne s’y était pas trompé : dans « les leçons et expositions familières de Jehan Calvin sur les douze petits prophètes », paru à Genève en 1565, il commente ces versets en nous disant : « Nous avons ici un exemple notable qui nous est proposé de la grâce de Dieu » et il conclut en nous disant : « Nous voyons par là que depuis que la foy a une fois obtenu la victoire dans nos coeurs, qu’elle surmonte tous empêchements et méprise toute la grandeur de ce monde ». Et la prière qui conclut son exégèse nous rappelle à nos devoirs : « Seigneur et Père tout puissant, puisqu’il y a une telle timidité en nous tous,que nul n’est idoine de foy pour te suivre où tu l’appelles qu’à l’exemple et imitation de ton serviteur Jonas nous soyons enseignés pour obéir pleinement à ta volonté ».

Car comme a dit François Rabelais : « Il faut rompre l’os pour en tirer la substantifique moelle » ; De même il faut sortir du merveilleux et du pittoresque de l’histoire de Jonas et de son gros poisson pour en tirer le enseignements : la grâce du Seigneur est une et indivisible : elle s’adresse à tous les hommes quelle que soient leur nation et leur religion. Elle nous questionne également sur notre foi et notre aptitude à répondre aux deux premiers commandements : « Tu aimeras ton seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. Et Tu aimeras ton prochain comme toi même ». Essayons donc, malgré toutes nos limites, de suivre l’exemple de Jonas, en vivant la parole de Dieu.

Amen.