Joel 3, 1-5 – J’ai rêvé d’un monde nouveau

Prédication du dimanche 9 octobre 2016, par le pasteur Samuel Amédro

« Après cela, je répandrai mon souffle sur toute chair… » Il semblerait que notre Dieu ait voulu anticiper un besoin : ils risquent de manquer de souffle, je vais leur en donner… Comme la sollicitude de parents qui veulent donner à leur progéniture les armes nécessaires pour affronter l’avenir. Parce qu’en lisant le prophète Joël, il semble bien que les jours qui s’annoncent ne seront pas roses. En période électorale (puisque nous entrons en période électorale), nombreux sont ceux qui promettent de raser gratis mais dans le cas de la prophétie de Joël, on dirait plutôt du Churchill qui promettait à ses compatriotes « Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ». Pour Joël, c’est : du sang, du feu, des nuages de fumée, le soleil noir, la lune sang. Selon le prophète Jérémie (au chapitre 28), c’est même à cela qu’on reconnaît un vrai d’un faux prophète : Les prophètes qui ont paru avant moi et avant toi, dit Jérémie à Hanania, depuis toujours, ont annoncé contre de nombreux pays et de grands royaumes la guerre, le malheur et la peste ; mais si un prophète annonce que tout ira bien, c’est quand viendra ce qu’il a annoncé qu’il sera reconnu comme un prophète vraiment envoyé par le Seigneur.[1] Le jour qui vient, prévient Joël, s’annonce grandiose et terrifiant.

Fermez un instant les yeux et essayez d’imaginer l’avenir qui s’annonce. Et vous verrez si la prophétie de Joël ne prend pas quelques accents bien actuels. Imaginez un monde dirigé par Donald Trump, Vladimir Poutine et Marine Le Pen… Imaginez : Daesh qui perd en Syrie et qui renait en Lybie à un jet de cailloux de chez nous. Imaginez : les migrants qui viennent non plus quémander en tendant la main mais arracher par la force les miettes de la mondialisation que nous refusons obstinément de partager avec eux. Imaginez la disparition de la plupart des villes côtières par la montée du niveau des océans à cause du réchauffement de la planète: Adieu New York, Casablanca, Sidney, Marseille, Hong Kong, les Pays Bas, le Danemark…

Pour le prophète Joël, c’est YHWH lui-même qui dirige les événements : Je donnerai des signes dans le ciel et sur la terre : du sang, du feu, des nuages de fumée, le soleil deviendra noir, la lune comme du sang à la venue du jour de YHWH, jour grand et terrifiant… Aujourd’hui on serait plutôt plus prudent et certainement moins affirmatif sur ce point, encore qu’il est dans notre tradition réformée de reconnaître l’absolue souveraineté de Dieu (Même les cheveux de votre tête sont tous comptés[2]). De fait, la vérité c’est que nous n’avons aucune connaissance, aucun savoir concernant ce que Dieu fait en dehors du Christ mais quand on regarde l’avenir avec un peu de lucidité, on se sent bien démunis, bien fragiles, bien petits, bien impuissants devant de tels enjeux et la prophétie de Joël n’en paraît que plus actuelle… Comme un enfant qui cherche la main de son père devant le danger, cela prend du sens d’attendre la venue du jour de YHWH. N’est-ce pas Jésus lui-même qui proclame : Le temps est accompli et le règne de Dieu s’est approché, changez radicalement et croyez à la Bonne Nouvelle ?[3] N’est-ce pas ce que nous prions chaque dimanche en récitant sans y penser le Notre Père : Que ton règne vienne ? La prophétie de Joël pose devant nous ce matin 3 affirmations :

  1. Même si les événements sont incompréhensibles et que l’avenir nous paraît bien sombre, n’oublions pas que YHWH n’est pas absent. Ce à quoi nous assistons ne fait qu’annoncer sa venue, son intervention, ce que Joël appelle « le Jour de YHWH ». Autrement dit, la peur ne doit pas prendre le dessus sur notre intelligence. Jésus ne dit pas autre chose aux disciples avant de calmer la tempête qui les menaçait dans la barque : Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? [4] Notre Dieu n’est pas absent de ce qui se passe dans le monde…
  2. Alors, pour nous aider à comprendre, à discerner, à voir clair, YHWH promet de nous équiper : Je répandrai mon souffle sur toute chair, vos fils et vos filles parleront en prophètes, vos anciens rêveront des songes, vos jeunes discerneront des visions, même sur les esclaves et les servantes, je répandrai mon souffle. Il y a donc une double promesse : Dieu donnera son souffle à « toute chair», donc sur tous les êtres humains quel que soit l’âge, la condition sociale, la maturité, la foi, la religion ou la formation théologique. Chacun sera donc équipé pour parler en prophète, rêver des songes et discerner des visions. Et ces visions, ces rêves et ces prophéties nous aideront à voir clair pour nous permettre d’affronter la réalité aussi difficile soit-elle. Je trouve écho de cette promesse dans ces mots de l’apôtre Paul dans l’épître aux Romains : Ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.[5]
  3. Alors et logiquement, Joël nous invite à nous tourner vers Dieu pour retrouver ce lien qui seul peut nous tenir en vie quand les événements se déchaînent autour de nous : Quiconque appellera le nom de YHWH sera sauvé, car sur le mont Sion et à Jérusalem il y aura des rescapés comme YHWH l’a dit, et parmi les survivants, il y aura ceux que YHWH appelle.  L’enjeu pour nous n’est donc pas de savoir par quelle activité de loisir nous allons occuper nos dimanches matin : Dieu veut nous donner les moyens de traverser les jours sombres qui s’annoncent. C’est un enjeu de survie. Ici se dévoile le plan de Dieu pour le monde (toute chair) : Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle.[6] Quiconque appellera le nom de YHWH sera sauvé…

En général, c’est à partir de là que se met en place toute une série de stratégies pour tenter de résister au texte biblique, pour essayer de lui échapper en le contournant d’une manière ou d’une autre.

La première esquive consiste à rejeter cette histoire dans un passé lointain. Une manière subtile de rejeter l’action de Dieu dans le passé pour mieux essayer de l’expulser de notre réalité présente… Il ne faudrait pas prendre comme prétexte la nécessité de remettre les histoires de la Bible dans leur contexte de l’époque pour en profiter pour les désarmer, pour tenter de les anesthésier en leur enlevant toute pertinence pour aujourd’hui ! Remettre l’histoire dans son contexte est nécessaire et indispensable mais dans le cas présent, cela ne sert à rien parce que nul ne peut dater avec précision la prophétie de Joël. Les spécialistes (dont je ne suis pas) doivent pour une fois avouer leur ignorance : on ne sait rien de l’auteur et des destinataires et les différents essais de datation s’étalent sur six siècles entre le IXème siècle et le IVème siècle avant Jésus. Il semble que, dès le départ, le livre de Joël a été écrit pour éviter toute référence trop précise à des événements historiques repérables. C’est une prophétie qui se veut intemporelle pour mieux rester universelle. Je répandrai mon souffle sur toute chair (donc sur nous aussi)… Je donnerai des signes dans le ciel et sur la terre (pour qu’ils soient visibles par tous)L’intention de l’auteur était de nous toucher aujourd’hui.

Et j’entends déjà : « Oui, sans doute, mais c’était l’Ancien Testament. Depuis Jean-Baptiste, il n’y a plus de prophètes. Jésus a mis fin aux prophéties en les accomplissant. » Seconde esquive. Bien tenté ! Sauf que… Le livre des Actes des Apôtres nous raconte la naissance de l’Eglise comme l’accomplissement de la prophétie de Joël. Je répandrai mon Esprit sur toute chair… C’est très exactement par cette prophétie que Pierre commence sa toute première prédication après la venue du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte en Actes 2 ! Pour lui, la prophétie de Joël vient de s’accomplir, l’Esprit de Dieu est descendu comme des langues de feu et même qu’on a pensé qu’ils avaient abusé sur le vin doux… On peut donc affirmer sans se tromper que, pour le Nouveau Testament, cette prophétie a une autorité toute particulière puisqu’elle dessine en quelque sorte la feuille de route, la mission de l’Eglise naissante : se laisser conduire par l’Esprit pour que tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur puissent être sauvés.

« Se laisser conduire par l’Esprit ? » J’imagine les commentaires : « Mais nous ne sommes pas des enthousiastes illuminés qui se laisseraient conduire par des prétendues révélations divines, incontrôlables et totalement irrationnelles ! Se laisser conduire par des rêves, des visions, et des prophéties ? Nous ne sommes ni pentecôtistes, ni évangéliques, nous sommes dans l’Eglise Réformée ! » Et pourtant… Et pourtant allons-nous prendre une décision synodale qui expulse le Saint-Esprit de nos délibérations et de nos projets ? En préparant ce message, j’avais en tête que j’allais les prononcer dans le « Temple du Saint Esprit » et je sais le verset gravé au-dessus de la chaire « Dieu est Esprit »[7] Se laisser conduire par des rêves et de visions ? Cela peut sembler quelque peu irréaliste et naïf. Et pourtant c’est un moteur intérieur d’une puissance incroyable… Je pense ici à tous ces frères et sœurs migrants au milieu de qui j’ai vécu pendant 5 ans au Maroc et qui n’avaient pour toute richesse que ce rêve d’une vie meilleure qui leur permettait de traverser des épreuves insurmontables. J’ai vu du sang, du feu, des nuages de fumée… J’ai vu des milliers de jeunes gens, des femmes, et de plus en plus d’enfants arriver au Maroc à pied depuis le Mali, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Bénin, ou le Congo, toute l’Afrique subsaharienne, par petits groupes de 5 ou 6 après avoir traversé le désert et l’Algérie (parfois à pied), après avoir croisé militaires, trafiquants, voleurs, passeurs, brigands, violeurs et autres, et essayer 10 fois, 20 fois, 30 fois de suite d’escalader les 3 grillages de 7m de haut qui entourent les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, avec des lames de rasoir en haut, se faire tabasser par les militaires espagnols aidés par leurs homologues marocains, être raflés pour être largués de nuit, entièrement nus, dans le désert à la frontière algérienne… Tout ça, simplement avec un rêve, une vision, une prophétie dans le cœur, une foi qui déplace les montagnes. Combien de fois en France, en Allemagne, en Suisse, en Suède ou aux USA, partout où j’allais chercher de l’argent pour que l’Eglise Evangélique Au Maroc puisse leur venir en aide, j’ai entendu des gens bien intentionnés, membres de nos Eglises, m’exhorter à essayer de les décourager de venir en Europe. Combien de fois me suis-je senti désemparé, presque révolté au fond de moi : qui suis-je, moi, pour chercher à détruire le rêve de ces amis avec qui j’ai prié chaque jour pendant 5 ans ? Qui suis-je pour leur voler ce qui constitue leur seule richesse, leur seule force, leur boussole et leur survie ? Aurions-nous perdu l’Esprit de Martin Luther King qui a changé le monde en proclamant : « J’ai fait un rêve… » ? Nous ne devrions jamais briser les rêves de nos enfants ! C’est une puissance intérieure incroyable qui déplace les montagnes.

Ainsi parle le Seigneur, et c’est une Parole de Dieu pour nous : Je répandrai mon souffle sur toute chair : vos fils et vos filles parleront en prophètes, vos anciens rêveront des songes, vos jeunes discerneront des visions, même sur les esclaves et les servantes, ce jour-là, je répandrai mon souffle…

J’ai entendu dire que vous aviez rendez-vous la semaine prochaine avec le pasteur Jean-Marie de Bourqueney pour réfléchir ensemble autour du projet de vie de votre paroisse. Me permettez-vous de formuler un vœu ? Laisser parler vos rêves et vos visions ! Je ne parle pas ici bien évidemment de vous laisser aller à des manifestations surnaturelles extatiques incontrôlables ou inquiétantes, je veux juste vous inviter à vous laisser porter par votre espérance pour regarder vers demain et essayer de se projeter vers l’avenir même et surtout s’il apparaît sombre et peu encourageant dans le réel. Ne pas se laisser gagner ni par la peur, ni par le découragement, ni par la lassitude, ni par la nostalgie, ni par les regrets. Mais se laisser guider par nos rêves et nos espérances.

Il s’agit également de faire de nos vies d’Eglise, de nos projets, de nos activités, de nos décisions des actes spirituels, fondés spirituellement dans nos convictions et non pas seulement des projets d’activités pilotés par des considérations économiques ou stratégiques. Oser penser nos projets de vie comme des actes spirituels au service du plan de Dieu pour le monde. Dieu veut sauver le monde et pour cela il a choisi de vous inspirer.

Il s’agit également d’associer toute l’Eglise : l’inspiration ne repose pas seulement sur les pasteurs ou sur ceux qui ont été élus par l’AG. Je ne veux pas minimiser leur autorité mais juste rappeler le fondement de notre ecclésiologie : il n’y a pas de compétence particulière à revendiquer pour être inspiré. Il s’agit donc d’associer les enfants, les jeunes, nos fils et nos filles : même et surtout s’ils ne sont pas assidus sur les bancs du temple, c’est qu’ils ont certainement quelques idées sur ce qu’ils souhaiteraient avoir ! Associer aussi les Anciens, qui ne sont pas forcément enfermés dans les souvenirs ou le passé glorieux : ma petite expérience de l’Eglise me pousse à croire que les Anciens sont souvent moins conservateurs que certains éloignés de l’Eglise. La prophétie affirme que même les esclaves et les servantes recevront leur part du souffle de Dieu : J’ose lire ici (avec une pointe d’humour que vous me pardonnerez) que l’inspiration arrivera même à souffler jusque sur le Conseil Presbytéral (puisque ce sont les serviteurs et les servantes de l’Eglise) ! Réjouissons-nous que le CP soit inspiré même s’il n’y a pas de monopole dans ce domaine. Le projet, pour être spirituel, doit être porté par l’ensemble de l’Eglise.

Enfin, il n’est sans doute pas inutile de rappeler que les projets ne seront inspirés que s’ils se concrétisent. Il faut que cela devienne du concret sinon on retrouve le jugement de Jérémie concernant les vrais et les faux prophètes : si un prophète annonce que tout ira bien, c’est quand viendra ce qu’il a annoncé qu’il sera reconnu comme un prophète vraiment envoyé par le Seigneur…  Mais là encore nul n’a autorité pour briser vos rêves de construire une Eglise qui réponde à sa vocation de porter une Bonne Nouvelle pour le monde, pour toute chair. Il nous faut apprendre à lâcher prise pour accepter de nous laisser conduire par l’Esprit qui nous habite. Mon ami Serge Oberkampf disait dans un aphorisme dont il avait le secret : « L’immobilisme est en marche et rien ne saurait l’arrêter ! » Ensemble rêvons d’une église qui refuse l’immobilisme (ce n’est pas possible, c’est trop cher, c’est trop grand), la fatalité et le statu quo dans un esprit de liberté et d’insoumission qui constitue la marque de fabrique du protestantisme et acceptons l’espérance de transformer notre Eglise pour changer le monde. Transformer l’Eglise pour changer le monde. Même de manière très modeste, très humble, même dans les tout-petits commencements. J’en veux pour preuve cette parabole de l’Evangile de Matthieu qui nous rappelle que Le Royaume des cieux est semblable à un grain de moutarde (…) C’est la plus petite de toutes les semences mais quand elle a poussé, elle est plus grande que les plantes potagères et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.[8] Non le monde n’est pas foutu : nos visions et nos rêves sont là pour s’interposer et se mettre en travers de toute la force de l’amour de Dieu afin que quiconque appelle le nom du Seigneur soit sauvé. Il ne tient qu’à vous que vos rêves deviennent réalité. Vivons nos rêves plutôt que de rêver nos vies !

Amen.

[1] Jérémie 28, 8-9

[2] Matthieu 10, 30

[3] Marc 1, 15

[4] Matthieu 8, 23-27

[5] Romains 8, 14-17

[6] Jean 3, 16

[7] Jean 4, 24

[8] Matthieu 13, 31-35