Jérémie 31, v31-34 : « Une alliance éternelle et un pardon pour chaque jour… »

Dimanche 2 avril 2006 – Par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Avec ces mots du prophète Jérémie, nous pouvons être confortés dans l’idée que Dieu veut renouveler nos vies. Il les renouvelle en faisant alliance avec nous. Et en nous offrant son pardon, il nous permet de recommencer avec lui. Ce sont donc ces deux mots d’alliance et de pardon qui accompagneront notre méditation. L’alliance, tout d’abord, parce que Dieu ne veut pas laisser seul son peuple ni aucune de ses créatures : il fait alliance, il se lie à nous et maintient sa fidélité qui renouvelle et régénère nos vies. Au moment où l’actualité nous montre combien des liens se dénouent, se défont, se délient dans nos propres vies, dans la société de notre pays, dans ce monde, au moment où la maladie du lien, c’est-à-dire la violence, atteint les hommes au plus profond d’eux-mêmes, dans un monde que je qualifierai de « déliaison » où les seuls liens qui résistent sont d’aliénation plus que de communion, Dieu fait alliance et nous rappelle inlassablement son désir de se lier à nous pour nous faire vivre à la fois libres et reliés les uns aux autres.

Il a essuyé tant de refus, déjà, il a connu tant de revers et à tant de reprises les hommes se sont détournés de lui, négligeant ses alliances anciennes -celle de Noé, proclamée pour une nouvelle création, celle de Moïse, édictée pour un nouveau départ, celle de David, établie pour un nouveau projet, celle qu’il a conclue en Jésus-Christ et que le monde a tant de mal à recevoir- il a connu tant d’échecs, ce Dieu que les hommes feignent d’ignorer, bafouent, relèguent dans les poussières de l’histoire, étouffent dans l’encens de leurs célébrations, ce petit dieu local, improbable, d’un peuple incertain d’être un peuple, ce dieu sans performance, sans efficacité politique… Ce dieu là veut, cependant, se trouver indéfectiblement présent au milieu de nous, parce qu’il est Dieu et amoureux des hommes -des grands comme des tout petits-, et de fait, il devient plus incontournable, et plus puissant que tous les dieux célèbres, ceux que les hommes adorent et qu’ils oublient avec le temps qui passe : car il n’y a pas de logique à son comportement envers les hommes sinon la logique de l’amour, celle d’être là, présent pour eux. Et ce matin il revient à la charge avec sa promesse et son amour : « Des jours viennent -oracle du Seigneur- où je conclurai une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères, quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte. Eux, ils ont rompu mon alliance. Mais je reste le maître chez eux -oracle du Seigneur- : Je déposerai mes lois au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur cœur ». Je les inscrirai dans leur cœur !

Nous pourrions sourire de cette image étonnante utilisée par le prophète, et nous interroger sur le sens qu’il veut donner à une telle écriture à même le ventricule. Mais comme le cœur, dans la compréhension d’Israël, est compris véritablement comme étant le lieu de l’intelligence et de la connaissance plus que des sentiments, le fait est que ceux dont parle Jérémie, à savoir le peuple de Dieu et finalement tous ceux qu’il aime, et nous avec, ceux-là reçoivent de lui, enfin, le don d’une connaissance réelle et intime, car il se rend présent au plus profond de leur être. Il devient alors possible et utile de citer ici Saint Augustin [1], ce Père de l’Eglise qui écrit en effet dans le livre des Confessions une phrase faisant étrangement écho à cet oracle du livre de Jérémie, et dont l’annonce est désormais réalisée de cette inscription de Dieu au plus profond de nous : « Mais toi, ô Dieu, tu es plus intérieur que mon intime, et plus haut que mon apogée » [2] C’est-à-dire qu’il y a dans cette inscription de Dieu en nous comme l’affirmation étonnante de la proximité de sa présence : une inscription intérieure qui renvoie évidemment à toutes les prescriptions éthiques données jadis au Sinaï, et à tous les commandements transmis, que les hommes qui en ont eu connaissance et qui en gardent une vive conscience dans leur cœur ne peuvent désormais plus ignorer. Voilà, tout est dit : l’écrit est désormais inscrit et prescrit en chacun de nous, au plus profond de nous ; ainsi se tracent dans nos vies mêmes les termes de son alliance. Et nous sommes rendus, en quelque sorte, les porteurs en nous-mêmes de ces termes d’alliance, de cette lettre que Dieu a écrite et qu’il adresse par nous à tous les hommes, des mots d’amour gravés en nous, inscrits dans nos cœurs et dont nous ne pouvons plus occulter le sens ni l’importance.

Lorsque Dieu fait ainsi alliance avec nous, lorsqu’il inscrit dans nos cœurs mêmes ces mots d’amour, alors, ne nous marque t’il pas à jamais, et ne nous destine t’il pas pour toute notre vie à témoigner de cette alliance irrévocable, comme ses alliés, pour proclamer publiquement qu’il délivre le monde ? [A cet égard, sachez aussi que l’eau du baptême peut être comprise, à sa façon, comme une autre image, simple et saisissante, qui exprime cette même alliance et cet engagement de Dieu envers nous : une eau naturelle versée sur le front du baptisé, qui s’écoule et sèche peu à peu, certes, mais dont la signification reste à jamais marquée, comme une encre invisible mais indélébile et ineffaçable pour qui sait la lire.] Et nous, alors, placés devant tant de liens qui se délient, devant tant de violence qui se déchaînent, devant les souffrances de toutes nos déliaisons amoureuses, sociales, économiques et politiques, nous pouvons compter sur le lien qui seul reste tendu et solide entre Dieu et ceux qu’il aime : une alliance dont l’encre et les termes mêmes sont anciens, mais dont la réalité est nouvelle. Une réalité nouvelle en ce sens qu’elle vaut pour aujourd’hui, qu’elle n’est pas tournée vers le passé, qu’elle nous donne des occasions de joie et d’espérance, qu’elle nous met en mouvement, qu’elle nous amène à prendre des initiatives, à entreprendre des actions de témoignage dans ce monde, et à chanter ou à proclamer ce que nous avons, justement, sur le cœur : non pas de la rancœur, non pas de la tristesse ou de l’amertume, comme pour surenchérir et ajouter aux tristesses de ce monde d’autres tristesses encore, mais la loi même de Dieu qui énonce fidèlement ces mots d’amour et nous exhorte à les mettre en pratique là où nous sommes : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de toute ta pensée, et tu aimeras ton prochain comme toi-même », autrement dit : « Tu garderas le lien coûte que coûte, tu maintiendras ouvert ton cœur à la Parole de Dieu et à celle de ton prochain : tu vivras l’alliance et tu en seras le témoin fidèle et persévérant, au moment où, peut-être, d’autres en oublient l’ancienne prescription. » Et c’est alors que nous est rappelé par le prophète -oracle du Seigneur- l’octroi du pardon, heureusement : le pardon de nos fautes. C’est-à-dire qu’au moment où nous devons témoigner de l’alliance indéfectible de Dieu, au moment où nous voulons bien être fidèles, nous mesurons notre immense faiblesse, notre manque d’habileté, notre grande lâcheté et notre fermeture d’esprit. Et le Dieu de l’alliance, au lieu de nous blâmer ou de mettre en œuvre une pédagogie de la répression et de la coercition, au lieu de nous enfermer dans les filets de la dette à son égard, nous pardonne. Il nous ouvre encore et encore le chemin de la vie avec lui. Qui pourrait dire encore, dans ces conditions, que le Dieu de l’Ancien Testament est autre que celui de l’Evangile ? Qui pourrait affirmer que le Dieu de la bible et des prophètes est autre que le Dieu des chrétiens ? Comme Jésus-Christ, certes, il annonce parfois le glaive et renverse quelques tables, qu’elles soient celles des scribes ou celles des marchands du Temple ; mais comme lui il annonce la toute puissance de l’amour, comme lui il est bafoué, humilié et trahi par les siens et par tous nos manquements, nos reniements et nos fuites, mais il est ici le Dieu de la longue patience, celui qui revient sans relâche vers les hommes pour inaugurer mystérieusement avec eux et pour eux, du fond même de son échec, un jour nouveau, comme au jour de Golgotha où il inaugura le temps du pardon pour ceux-là mêmes qui le crucifiaient. Ainsi, lorsque nous connaissons Dieu comme il se laisse connaître, lorsque nous découvrons qui il est vraiment et comment il agit dans nos cœurs, alors non seulement nous découvrons Dieu, mais nous découvrons aussi notre vie comme jamais nous ne l’avions connue : une vie alliée à lui, une vie décidément inscrite dans l’alliance, une vie par conséquent pardonnée par lui, sans cesse appelée à se vivre comme un cadeau, une grâce, comme une création chaque jour renouvelée et régénérée par un pardon et un amour infinis. C’est qu’en découvrant Dieu comme il se laisse découvrir, nous nous découvrons nous-mêmes [3], non seulement comme des êtres chers à ses yeux mais comme de hommes et des femmes liés ensemble en Eglise, et définitivement orientés vers la vie, malgré les tristesses et les détresses du monde qui détressent les vies et délient parfois les liens d’affection et solidarité familiales et sociales. L’Eglise, pour sa part, aussi fragile soit-elle, se trouve être alors un lieu symbole privilégié de cette alliance entre Dieu et les hommes. Elle est offerte par Dieu à la lecture des hommes et se laisse plus ou moins bien déchiffrer par eux, dans le temps et l’histoire, comme étant la lettre de son amour, une lettre écrite dans chacun des cœurs de ses membres. Une Eglise symbole de l’alliance, une Eglise comme lettre d’un amour inscrit dans les cœurs, incarné, fragile et cependant vivace. Mais une Eglise, heureusement pour elle, sans cesse pardonnée de ses fautes et de ses méchancetés, de ses erreurs et de ses manquements, et toujours encouragée par Dieu pour vivre, au nom de cet amour et grâce à ce pardon, des recommencements et des résurrections rendus toujours possibles. Découvrons Dieu comme il se laisse découvrir et connaître, et relisons dans nos cœurs pour nous-mêmes et pour le monde, cette lettre d’amour qu’il y a inscrite : nous vivrons alors une alliance nouvelle, et son pardon nous accompagnera tous les jours, dans l’espérance du salut du monde, ! אָמֵ

[1] Prénom de l’enfant baptisé ce jour.

[2] « Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo ». Saint Augustin, in Confessions, III, VI,11. .

[3] Cf. Ces mots qui introduisent le premier livre de l’ Institution de la Religion Chrétienne : « Toute la somme presque de notre sagesse, laquelle, à tout compter, mérite d’être réputée vraie et entière sagesse, est située en deux parties : c’est qu’en connaissant Dieu, chacun de nous aussi se connaisse. » J.Calvin in I.R.C.I.I.1.