Jean 9 – « L’Instant de la Foi »

Dimanche 3 avril 2011 – par Rodolphe Kowal, étudiant à l’Institut protestant de théologie

 

Frères et sœurs en Jésus-Christ,

Le personnage principal de notre récit de l’aveugle de naissance est un mendiant. Nous avons cela en commun avec le temps de Jésus : nous croisons dans nos rues, aujourd’hui comme sous l’Antiquité, des mendiants. Les mendiants que nous rencontrons tous les jours, et que nous nommons SDF, clochards ou marginaux, nous sont presque familiers. Nous connaissons leurs visages, leurs habitudes et leurs emplacements quotidiens. Qui parmi vous n’a jamais imaginé se pencher vers l’un d’eux pour tenter de le sortir de sa situation ? C’est ce que fait Jésus dans le récit sur lequel nous allons méditer. Nous ne parlerons pas de la mendicité en tant que telle, mais de l’exemple qu’elle représente et qui nous enseigne un grand fait chrétien, celui de l’instant de la foi.

Nous lirons donc ce récit avec cette idée que c’est Jésus-Christ qui prend l’initiative de venir nous rencontrer dans notre vie. Notre existence, dans laquelle nous subissons la dépendance et la contrainte, se trouve transformée en un instant par la foi de Jésus-Christ.

Qui sont les personnages de notre récit de l’aveugle de naissance ? Il y en a six : un homme aveugle de naissance, les disciples de Jésus, les voisins de l’aveugle, les pharisiens – autrement appelés les Juifs -, les parents de l’aveugle de naissance, et, bien sûr, Jésus.

L’histoire se passe à Jérusalem. Jésus vient de participer à une violente dispute avec les Juifs du temple. Jésus a été jeté hors du temple.

L’histoire commence par un geste de Jésus : Jésus se penche vers l’homme aveugle de naissance. Jésus le guérit, puis le laisse avec ses voisins. Les pharisiens l’interrogent. Jésus le retrouve à la fin de l’histoire.

Les parents de l’aveugle font l’objet d’une question de la part des disciples de Jésus : les disciples de Jésus veulent savoir si les parents de l’aveugle sont responsables de sa cécité ou non. Quand les parents sont interrogés par les pharisiens, il apparaît qu’ils ne savent rien.

Les voisins sont confus face à l’événement de la guérisons. Certains reconnaissent l’aveugle qui voit maintenant, d’autres non.

La plus grande partie du récit est consacrée à l’interrogatoire mené par les pharisiens. Ceux qui le conduisent sont en quête d’explication. Les pharisiens questionnent et appliquent leur critères religieux pour expliquer la guérison. Selon leurs critères, le miracle est impossible, car il a lieu un jour de sabbat. Les pharisiens ne peuvent pas concevoir que Jésus soit issu de Dieu s’il transgresse une prescription importante du judaïsme. Ils interrogent les parents, pour vérifier la filiation de l’aveugle de naissance. Là aussi, ils restent perplexes. Ils interrogent une seconde fois l’homme qui avait été aveugle. Nous apprenons dans ce second interrogatoire que la guérison serait possible grâce à un homme qui fait la volonté de Dieu, qui l’honore, un homme issu de Dieu qui peut tout faire. Les pharisiens donnent là, en creux, ce qui caractérise Jésus.

L’homme autrefois aveugle est exclu de la synagogue. Il est, en quelque sorte, recalé au test des prescriptions du judaïsme pharisien. Cependant, cet homme, tout au long du récit, n’aura pas cessé de progresser dans ses affirmations concernant Jésus. Au début du récit, il voit en Jésus un homme qui a pratiqué des gestes sur lui. Lors du premier interrogatoire, il présente Jésus comme un prophète. Lors du second interrogatoire, il est devenu un disciple de Jésus. Quand Jésus le retrouve après ce second interrogatoire, il confesse sa foi : « Je crois, Seigneur ».

Le récit de l’aveugle de naissance se situe dans le contexte du conflit entre le judaïsme et les premières communautés chrétiennes au Ier siècle. L’Évangile de Jean a été écrit à la fin du Ier siècle, en un temps où le christianisme doit affirmer son identité propre face au judaïsme pharisien. De nombreuses histoires ou paraboles expriment un débat polémique entre disciples de Jésus et pharisiens. La position juives y est souvent présentée de manière caricaturale. Elle radicalise l’attachement des juifs aux préceptes de la Torah, à l’observance religieuse, à la Loi. Au-delà de la polémique, l’interprétation du récit peut nous livrer des enseignements précieux pour nous, pour l’intelligence de la foi aujourd’hui.

Parmi les interprétations classiques du récit de l’aveugle de naissance, j’en retiens une, celle d’Augustin d’Hippone, que je vous livre telle quelle : « Cet aveugle, en effet, c’est le genre humain tout entier qui a été frappé de cécité par le péché du premier homme, dont nous tirons tous notre origine ; il est donc aveugle de naissance. Le Seigneur laisse tomber à terre un peu de salive, et la mélangeant avec la poussière du chemin, il en fait de la boue, parce que le Verbe s’est fait chair, et il étend cette boue sur les yeux de l’aveugle. Lorsque ses yeux étaient ainsi couverts, il ne voyait pas encore, parce que le Seigneur ne fit de lui qu’un catéchumène, lorsqu’il lui couvrit ainsi les yeux. Il l’envoie à la piscine de Siloë, car c’est en Jésus-Christ qu’il a été baptisé, et c’est alors que le Sauveur lui donna l’usage de la vue. L’Évangéliste nous donne la signification du nom de cette piscine, qui veut dire envoyé, et, en effet, si le Fils de Dieu n’avait été envoyé sur la terre, personne d’entre nous n’eût été délivré de son iniquité » (cité par Thomas d’Aquin, Catena aurea).

Au premier chapitre de l’épître aux Romains, Paul évoque, d’une certaine manière, l’état de l’homme avant sa rencontre avec Jésus-Christ : c’est un homme qui ne voit pas la manifestation de Dieu dans la création, et ce depuis l’origine. Son intelligence ne discerne pas Dieu par ses ouvrages. Pour lui, Dieu est « invisible », c’est le terme employé par Paul (Rm 1,20). Il est aveugle.

L’aveugle de naissance est assis, il mendie, il ne fait rien. C’est Jésus qui vient à lui. « Des non-Juifs, qui ne poursuivaient pas la justice, ont obtenu une justice – celle qui relève de la foi – tandis qu’Israël, qui poursuivait une loi de justice, est passé à côté de cette loi » (Rm 9,30-31).

Nous reconnaissons là la situation de notre aveugle de naissance : c’est un homme qui a obtenu la justice de la foi. Sans rien chercher, Jésus est venu vers lui. Son existence s’est trouvée transformée en un instant. L’instant d’une illumination, l’instant pendant lequel on ouvre les yeux.

Comment caractériser davantage cette justice de la foi ?

La justice, c’est le fait de recevoir de la part de Dieu une identité essentielle : une identité d’enfant de Dieu, une reconnaissance gratuite et inconditionnelle, le fait d’être aimé par Dieu.

En un instant – l’instant de la foi – l’homme aveugle, qui mendiait est devenu un homme reconnu devant Dieu. Il comprend – disons-le en parlant comme le psalmiste – que sa vie à un « prix aux yeux du Seigneur » (Ps 116,15). La justice, c’est l’amour infini de Dieu pour la valeur infinie de la vie d’un homme.

La mendicité de l’aveugle dans notre récit est un bel exemple. En d’autres endroits, l’Évangile évoque les paralytiques, d’autres handicaps ou encore des maladies infamantes. La mendicité, c’est le fait d’un homme qui dépend totalement des dons des autres, qui ne travaille pas. Nous pouvons généraliser cette situation à toutes celles de nos vies, quand, dans l’ordre psychologique, nous sommes bloqués dans notre action, dépendant d’une manière excessive de l’estime des autres, de leur reconnaissance ou de leurs compliments.

La justice de Dieu, par Jésus-Christ, se manifeste dans l’instant dans lequel nous reconnaissons l’amour inconditionnel de Dieu. Et nous nous déchargeons là de nos dépendances et de nos contraintes.

Frères et sœurs,

Dans le récit que nous avons lu ce matin, nous avons suivi le cheminement d’un homme que Jésus rencontre et que Jésus guérit. Cet homme va progressivement reconnaître en Jésus son sauveur et confesser sa foi en Jésus-Christ, son Seigneur.

Dans l’instant de la foi, l’aveugle qui mendiait est devenu un homme reconnu, aimé par Dieu.

D’une manière plus générale, c’est Jésus-Christ qui prend l’initiative de venir nous rencontrer dans notre vie. Notre existence, dans laquelle nous subissons la dépendance et la contrainte, se trouve transformée en un instant par la foi de Jésus-Christ.

Ce qu’il y a de plus important dans la foi chrétienne se passe en un instant : l’instant d’une lumière, d’un discernement, d’un retournement de situation, l’instant pour se relever, se remettre en marche, voir à nouveau les couleurs de la vie. Pour ces instants, nous sommes appelés à être des veilleurs. Des veilleurs qui veillent en eux-mêmes et, qui, de toute leur force, de toute leur âme et de toute leur pensée sont attentifs à voir briller dans le regard de l’autre la lumière de la foi de Jésus-Christ.

Amen.