Jean 3, v 1-8 et 16-21 – « Des ténèbres à la lumière…et de l’obscurantisme à la reconnaissance »

Dimanche 26 mars 2006 – par François Clavairoly

 

Chers amis, frères et sœurs,

Lorsque nous faisons la démarche de nous interroger sur le thème de la religion, comme simples chercheurs de sens ou comme lecteurs de la bible, nous sommes renvoyés immanquablement, par le truchement des analyses les plus pertinentes et les plus denses, à l’explication admise selon laquelle la religion est un système complexe de pensée, mis en discours et en pratique, sur les origines des hommes ou sur leur horizon, sur les questions ultimes, en amont ou au devant d’eux, sur la généalogie de l’humanité ou sur sa destinée. Sur un avant immémorial et divin ou sur un après, à bien des égards improbable, mais tout aussi divin [1]. Et placés devant cette compréhension du fait religieux comme tentative intelligente d’une pensée mise en discours explicatif des origines, ou comme déploiement courageux d’une espérance au-delà de notre propre histoire, afin de donner sens au monde et à la vie, nous sommes amenés à réfléchir, à ressentir, à sentir. Et alors, bien des sentiments contradictoires se développent dans l’esprit de nos contemporains et dans le nôtre, allant du refus pur et simple de la religion comme système explicatif total, au scepticisme critique à l’égard de cette réalité tellement complexe, et même jusqu’à la crainte devant les dangers potentiels qu’elle porte en elle.

Le refus est celui de l’explication des origines, par exemple, lorsqu’elle provient d’une théorie religieuse fondée sur des textes anciens considérés comme sacrés, et non pas sur la recherche scientifique, ou bien lorsqu’elle émane, notamment, d’une pensée créationniste ou de l’hypothèse du dessein intelligent (I.D) qui en est la version contemporaine. Ce refus de voir le religieux investir et saturer le champ de la science et de la rationalité est, en réalité, tout à fait salutaire. Il rappelle heureusement que la religion ne peut prétendre à gérer tous les domaines de la vie, tout le temps et en tous lieux, et il trace les limites du terrain où elle se déploie : comme le pensait à juste titre un Réformateur français, la bible, en parlant de la création, par exemple, nous parle du salut de Dieu en Jésus-Christ et non pas de sciences. Et son projet n’est pas d’ordre explicatif mais bien d’ordre prophétique. Son discours ne ressortit pas au même registre de discours que celui de l’archéologie, de l’anthropologie, de la biologie, de la physique ou de l’astronomie. Et il énonce, de fait, une autre vérité. D’autre part, pour ce qui est de l’horizon, de l’espérance ou de l’attente du salut, pour ce qui est de demain, précisément, un grand nombre de nos contemporains, là encore, font état de leur scepticisme critique, et demandent parfois, avec quelque ironie, des preuves, des signes et des éléments de vérification. Ils demandent à voir ou à toucher, comme aussi tous ceux pour qui l’expérience est importance et même décisive avant de trancher, avant d’opter, avant de décider. La vérification personnelle, le vécu spirituel, la manifestation visible et repérable, le ressenti, tout cela est évidemment décisif dans l’ordre de la compréhension du religieux et de l’acceptation de son message. Et pour illustrer cette réalité, il faut évoquer ici des éléments concrets, des choses apparemment très différentes mais finalement de même ordre : aux deux extrêmes du champ religieux chrétien qui permettent ces occasions de vérifications intérieures, il est important de citer la production de miracles d’une part, et l’expérience du pentecôtisme d’autre part [2], et puis entre eux deux, et en lien avec eux, la chaleur de la vie communautaire, la fraternité vécue dans les rencontres, les voyages, les pèlerinages, et puis les multiples vécus de solidarités paroissiales, d’entraides, de réconciliations et d’amour partagés, la communion entre les frères et entre les Eglises, les œuvres communes d’ordre caritatif, la vie de l’Eglise, en réalité, dans toute ses richesses, la vie même de notre Eglise…Toutes choses sans lesquelles le religieux ne serait qu’illusion parce qu’il se trouverait totalement désincarné, sans lien avec la vie, sans lien avec l’humain, ses attentes et ses souffrances, un religieux tellement intellectualisé et tellement théorique qu’il en deviendrait invérifiable et indécidable, en quelque sorte.

Or malgré tout cela, c’est-à-dire malgré la diversité et la richesse si grande de l’offre religieuse, le scepticisme de beaucoup s’exprime comme aussi la crainte de se trouver emmené dans un mouvement dont on ne maîtrise ni la force ni la direction. La crainte du religieux, après le refus et le scepticisme, est à bien des égards justifiable. Et la peur de se voir débordé par les excès des uns et les folies des autres également. La crainte des intégrismes et des fondamentalismes qui concentrent leurs efforts et leurs regards sur leur généalogie, sur la recherche de la source et de l’origine qu’il faut revaloriser sans cesse, sur les textes fondateurs qu’il faut réhabiliter dans leur lettre, et non dans leur esprit, sur la mémoire perdue qu’il faut impérativement relever et vénérer, et sur les lois qui en sont issues et qu’il faut appliquer. La mémoire devenant alors un véritable enjeu identitaire et malheureusement presque toujours exclusif, dans la mesure où elle exclue tous ceux qui la contestent [3], cette revendication intégriste fait peur, car elle produit de l’identité, certes, mais une identité posée contre l’autre, contre les autres qui ne s’y inscrivent pas. Le religieux qui se revendique, pour sa part, de sa seule vraie mémoire comme d’un « avant », d’un « amont », d’une généalogie théologique purifiée et expurgée, développera autant d’arguments qu’il est possible contre l’autre quel qu’il soit se réclamant d’une autre histoire, et puis contre tous les autres, de proche en proche, et contre, en fin de compte, l’aujourd’hui du monde et des êtres qui fabriquent jour après jour le présent et l’avenir. Et c’est le fameux écart que chacun constate en observant les religions dans leur rapport au monde et à autrui. L’écart qui se creuse entre l’islam traditionnel, par exemple, qui s’enlise dans la quête illusoire de ses origines pour les faire artificiellement revivre, et l’islam moderne qui accepte de s’éloigner de ses bases au risque heureux de tenter une véritable réforme. L’écart entre le catholicisme classique issu de Vatican II qui reproduit à l’envi les mêmes thèses, les mêmes textes et les mêmes prises de positions, et le catholicisme « buissonnier » qui cherche et invente mais qui se trouve ostracisé et discrédité par la hiérarchie, entre le judaïsme ultra orthodoxe réservé à quelques-uns et le judaïsme ouvert au dialogue, et qui de ce fait enrichit ses partenaires et s’enrichit lui-même, l’écart entre le protestantisme qui invoque inlassablement ses Pères fondateurs et le protestantisme en marche qui tâtonne et promeut d’autres réveils, d’autres réformes à venir, et aussi d’autres divisions…

Le texte de l’Evangile de Jean qui relate le dialogue entre Jésus et Nicodème déplace notre approche et recadre notre regard pour ce qui concerne la compréhension de la religion dans la perspective qui est la nôtre. Comment cela se fait-il ? En premier lieu, le texte se présente sous la forme d’un dialogue. Un dialogue simple entre deux êtres, et non un traité de doctrine, une théorie, un dogme. Un dialogue entre Jésus et un haut dignitaire de Jérusalem qui cherche, comme vous et moi, le sens de sa vie. Un dialogue où Nicodème va s’entendre dire par Jésus qu’entre la recherche d’un discernement improbable des origines et celle de l’utopie invisible des espérances messianiques, cette vie présente peut être le lieu d’une découverte et d’un commencement. Et il n’est pas besoin d’attendre la mort et la résurrection pour connaître et vivre ce nouveau commencement. Comme il n’est pas besoin de faire preuve d’une spiritualité exceptionnelle ni même d’une accumulation de savoirs ésotériques ou de nombreuses connaissances bibliques : « naître de nouveau » dit-il. C’est-à-dire commencer à ouvrir les yeux comme un nouveau-né, commencer à crier, à bouger, à se mouvoir dans ce monde non pas comme si tout était menace, mais bien comme si Dieu aimait ce monde et le sauvait « car Dieu a tant aimé le monde, et tous les nouveaux-nés… ». Cette vie présente, celle qui nous est donnée, peut donc être principalement le lieu possible de la rencontre avec le salut en Jésus-Christ. Ni en arrière, ni au-delà, mais ici même où la lumière du salut peut briller dans notre cœur, au moment de l’écoute de la Parole. Cette lumière, Nicodème, la cherche depuis longtemps, et soudain il se décide : lui qui cherche et qui marche dans la nuit, va rencontrer le maître. Il marche dans la nuit, et soudain, à la réponse qu’il reçoit, à la Parole qu’il entend, « lux lucet in tenebris » [4], la lumière brille dans ses ténèbres. Et il ouvre les yeux. Il aurait pu être femme, cet homme, et se nommer Lucie [5], « Lumière du Christ », lumière qui brille dans les ténèbres, et qui lui rappelle expressément que Dieu n’est pas venu juger le monde et le plonger dans le noir, suscitant le refus, le scepticisme ou la crainte, mais pour offrir la lumière à qui veut bien ouvrir les yeux et naître de nouveau, cligner un peu, et puis découvrir et s’émerveiller enfin de toutes ses merveilles. Naître de nouveau, voilà de quoi il s’agit ! Et ne laissez plus cette belle expression aux seuls évangéliques américains : elle est pour vous tout autant que pour eux. Et elle dit de la religion, et de la foi chrétienne qu’il ne s’agit pas seulement d’une quête obscure, obstinée et vaine des arrières monde qu’il faudrait exhumer et faire revivre à force de fidélité aux ancêtres, ou d’une attente passive des temps à venir auxquels il nous faudrait rêver sans cesse, mais véritablement d’un accueil de la vie présente, et de l’attestation reconnaissante de l’amour de Dieu et de sa grâce pour ce monde qu’il aime tant. Entre passé révolu et utopie trompeuse, le Christ nous parle de la religion en terme de foi d’aujourd’hui, comme d’une confiance toujours possible, d’une « fiance », d’une possible fiançailles et finalement d’une alliance dans la lumière de Dieu et son amour sans condition, loin de tout jugement, puisque le jugement a déjà eu lieu en Christ et que le verdict a été prononcé sur lui. Le baptême que nous venons de célébrer a été le signe de cette confiance là : un signe étonnant et simple qui atteste, en effet, d’une grâce et d’un salut déjà donnés, déjà offerts en Jésus-Christ à chacun de nous, et d’un jugement déjà rendu et d’un pardon déjà donné à quiconque le reçoit dans la foi. Une grâce et un pardon offerts pour que nous puissions commencer à nouveau dans notre vie, pour que nous naissions de nouveau, et pour qu’enfin notre représentation de la religion soit de l’ordre de la reconnaissance et de l’action de grâce, et non plus de la quête impossible ou de la dette infinie que nous n’arriverions jamais à payer, d’un Dieu caché dans les origines ou dans l’au-delà, et exigeant de là des règlements de compte. Car le Seigneur de la vie ne nous demande rien en retour : il est là, il se tient près de nous, présent dans notre nuit comme dans celle de Nicodème, et il nous appelle, loin de tout obscurantisme, dans cette vie présente, notre vie, à vivre en nouveauté de vie, en pleine lumière, reconnaissants,

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[1] Parmi les innombrables ouvrages, Danièle Hervieu-Léger : « Le pèlerin et le converti », Flammarion, Paris, 1999. Régis Debray : « Dieu, un itinéraire », Odile Jacob, Paris, 2001.

[2] En catholicisme comme en protestantisme, ces deux formes d’expression spectaculaire du religieux que sont les miracles d’apparition ou de guérison (Lourdes, Medjugorje etc…), et les manifestations de l’Esprit Saint (glossolalie, charismes, bénédiction de Toronto…), offrent régulièrement à ceux qui en éprouvent le besoin des occasions de vérification et de relégitimation du message concernant les réalités surnaturelles, et l’existence d’un au-delà.

[3] Cette revendication de la mémoire comme lieu privilégié de production d’identité n’est d’ailleurs pas spécifique au religieux. Elle est à l’œuvre aussi au plan politique et ethnique (Cf. les débats sur les enjeux de l’interprétation de l’histoire et/ou de la mémoire de l’esclavagisme et des populations afro-antillaises…)

[4] Cf. Jn 1.5

[5] Tel est le prénom de l’enfant baptisée ce jour.